Le pays foyen

18 janvier 2019

routine et modernisme de l'agriculture

En 1984, j'avais organisé une rencontre à Vélines sur ce thème, "routine et modernisme dans l'agriculture du pays foyen". Jean Roller connaissait bien cette question et m'avait envoyé le texte qui suit. Je l'ai illustré avec des protos que m'avait communiquées M. Bourges. 

"Pour Jean Vircoulon.

Au sujet de

« Notes sur l’agriculture en Vélinois au XIXe siècle ».

Cette communication est justifiée. C’est même plus ! elle était indispensable car l’évolution se fait sous notre nez sans qu’on pense à placer des repères.

En vous lisant, j’oublie que vous traitez du XIXe siècle ! et je revois l’agriculture et ses problèmes tels que je les ai connus jusqu’en 1945 : arrivée des premiers tracteurs Ferguson par l’aide U.S.A. au compte-gouttes, puis à un rythme plus important à partir de 1950, et c’est là que commence pour moi la transformation rurale.

A part l’effort considérable de la IIIe république pour créer un réseau routier, ferroviaire, fluvial, maritime, colonial, électrique, etc. savez-vous où on en était en 1930 ?

Les routes n’étaient pas goudronnées. Les cantonniers cassaient les cailloux ou la pierre du soleil levant au soleil couchant (ils étaient payés au mètre cube !). Ces routes (nombreuses comme aujourd’hui) étaient détestables, pleines de trous… Les rares automobiles y laissaient du pneu et des ressorts. Tout le trafic campagnard se faisait avec des charrettes tirées par des vaches. En 1939, l’épicier et le boulanger passaient en tournée hebdomadaire avec une voiture à cheval dans la commune de Bergerac. Seul le bazar ambulant disposait d’une camionnette Panhard Levassor bien plus haute que longue.

Le vétérinaire venait soigner les vaches à bicyclette. Le médecin se déplaçait en auto (il fallait être médecin car il n’y avait pas la Sécu. Les malades étaient rares car ils étaient pauvres et ne payaient pas toujours les honoraires).

L’électricité commençait à pénétrer la campagne depuis 1930, et en 1939, une ampoule électrique dans une étable aurait été considéré comme un luxe – ou une lubie (on se servait de la lampe tempête à pétrole).

En campagne, pour la vie paysanne, on était au XIXème siècle en 1939. 

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Un de nos voisins avait un tracteur Fordson (on l’excusait : c’était un ingénieur agro, une sorte de cinglé).

La photo représente un tracteur Fordson.

En 1930 encore. J’allais à mon école à Bergerac à bicyclette (5 km), et avant de partir, je nettoyais ma lanterne, refaisais le plein de carbure et d’eau pour le retour du soir… Il n’y avait point de cantine au cours complémentaire de Bergerac, il fallait emporter le casse-croute dans sa musette.

Et pourtant en ville, l’américanisme faisait des ravages, on commençait à voir des sens interdits, un agent de ville faisait la circulation devant le Tribunal de Bergerac, un autre au pont des Barry, en bas de Saint-Front, à Périgueux.

1939. Les avions atteignaient 500 km/h. Ma moto Gnome et Rhône 350 cc arrivait à 90 km/heure, pour l’utiliser à 60, alors que Coulomb, coureur de Terrot dépassait le 140 à Montlhéry en compétition.

En 1939, la 301 Peugeot avait conquis la France. La traction avant Citroën 11 chevaux faisait fureur.

Bref, le modernisme était créé.

Mais l’argent ne circulait pas surtout à la campagne. Le XIXe siècle s’attardait. La crise compliquait tout et si le champagne coulait à flot dans les boites de nuit et les Musichall citadins, si la vie intellectuelle et artistique battait son plein, la campagne demeurait malheureuse et comme mise à l’écart de la nation.  

L'enfant au vélo, photo des années 1880

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 Un seul désir : quitter la campagne comme les rats quittent le navire en perdition et on assiste à l’exode vers la ville le plus important du XXe siècle.

Je possède deux points de repère : 1930, date à laquelle je quittais le toit paternel pour la pension, l’internat, le service militaire, et 1939 : la guerre.

Si l’évolution industrielle et urbaine est certainement déclenchée, la routine rurale reste la même.

La moisson se fait à la moissonneuse tirée par deux vaches. C’est une faucheuse équipée d’un grand volant qui sépare les tiges en javelles. Ces javelles sont liées en gerbe à la main avec de la ficelle (chez certains avec des liens en paille de seigle) puis enlevées du champ par une charrette (c’est un art de savoir charger) et entassées en meules – le gerbier. Là encore, c’est à qui montera le plus joli gerbier ! il doit montrer une symétrie harmonieuse parfaite et une circonférence sans défaut, les épis tournés vers le centre. Un bon gerbier ne prend pas l’eau de pluie et résiste à la tempête. Il doit pouvoir attendre le jour indéterminé du battage et supporter sans souffrance les incidents météo.

La batteuse se déplace d’un gerbier à l’autre, tirée par des bœufs.

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La batteuse en action, aux Freyssinets, Saint-Avit du Moiron, vers 1880.

Elle se compose d’une machine à vapeur, avec une haute cheminée. Son foyer est alimenté au charbon (quelquefois au bois) par un mécanicien tout noir, couvert d’huile et de sueur. Ce moteur actionne 2 immenses roues servant de poulies qui, par une longue et forte courroie de transmission, mettent en marche une énorme machine à battre, au mécanisme compliqué – mais d’une robustesse à toute épreuve.

Tous les voisins (20 à 30), « suivent » la machine –ils se rendront les-uns aux autres le même service, ce qui fait que la campagne de battage dure 3 semaines à 1 mois. C’est une épreuve très pénible, d’effort intense en plein soleil d’août ! La journée commence et finit avec le soleil, bien entendu.

Le gerbier est avalé par la machine gerbe par gerbe. C’est le patron entrepreneur qui « engraine », c’est-à-dire qui engage les gerbes déliées à la main, dans la gueule d’entrée du monstre. C’est très dangereux. Les accidents se produisent trop souvent (si le doigt est accroché, c’est le bras qui est arraché quand ce n’est pas pire).

La paille séparée du grain est rejetée en hauteur par un monte-charge sans fin. Elle est assemblée par 5 ou 6 hommes en un pailler suivant des règles quasi architecturales : un pailler ne doit pas prendre l’eau… Il est fait pour 1 an ! On puisera dedans au fur et à mesure des besoins pour la litière des bêtes et… leur nourriture.

Les épis sont battus de manière à séparer la « balle » (les épillets) du grain dans le bruit assourdissant des ventilateurs.

Le grain coule dans le sac posé sur la bascule et dès que le poids de 81 kg est atteint (80 kg poids de l’hectolitre de blé + 1 kg, poids du sac), le préposé ferme la trappe, enlève le sac sur son dos pour aller le ranger au grenier tandis que le porteur suivant place un sac vide, ouvre la trappe, etc. (une journée à porter des sacs de 80 kg par de mauvais escaliers ou des échelles, c’est éreintant. C’est pourtant préférable aux autres services qui s’effectuent dans la poussière ; ça semble intenable, pourtant on tient, peut-on faiblir devant les autres ?).

Une autre trappe, à la sortie du trieur, permet de recueillir les autres graines et les grains cassés, d’un diamètre inférieur à celui du froment : pour l’alimentation de la volaille.

A midi (au soleil), coup de sifflet et la machine s’arrête. C’est le repas. Il est copieux, consistant, pour être réparateur, et riche en viandes. Les bouteilles de vin restent au frais dans des seaux d’eau.

On a trop souvent décrit ces repas pour s’y attarder. Mais la fatigue, la chaleur, empêchent souvent qu’on y fasse honneur, surtout s’il y a plusieurs gerbiers à battre dans la journée – 2,3, et parfois 4 ! car c’est une règle immuable : au rassemblement de l’équipe, 1er repas. Après la dernière gerbe, 2me repas. Au gerbier suivant c’est le même cérémonial… Faites le compte.

En 1939 on livre son blé en sacs au boulanger contre des bons de pain… (les grosses fermes le vendent). On est ainsi assuré d’avoir du pain toute l’année mais on est bien encore au XIXe siècle, rien n’a changé.

On ne dépique pas le maïs ! on l’égrène à la main ou à l’égrenoir à manivelle. Idem pour les fèves, les haricots… (On dépique au fléau – eh oui !).

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J’en reviens au métayage qui est certainement la forme la plus archaïque de culture et la plus désastreuse aussi. Comme toute association, le métayage suppose la perfection des parties. C’est la première alternative idéale. Le patron est intelligent et prêt à aider un métayer travailleur, actif, organisé, sobre… Malheureusement, il peut arriver que, deuxième alternative, le métayer soit borné ou flémard, ou ivrogne…

3ème alternative : le patron soit grippe-sous, autoritaire, fantaisiste, incompétent.

4ème alternative, le patron et le métayer ne valent pas mieux l’un que l’autre.

Au Maroc.

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J’ai connu au Maroc une autre forme d’association : le Khamsat (de Khamsa = 5) c’est-à-dire le partage au 1/5. Les propriétaires prennent un Khamssès commun pour cultiver leurs terres et à la fin de l’année on partage en 5 ! c’est donc pire…

Si le métayer n’est guère encouragé à planter un ombrage autour d’une ferme qui ne lui appartient pas, ni à améliorer un habitant qu’il peut quitter ou est susceptible de quitter au 31 août de chaque année, il jouit d’une certaine indépendance : il remplit un contrat – si désavantageux soit-il – mais reste maître chez lui. Que dire des ouvriers agricoles, journaliers et domestiques ! Ils sont logés (souvent très mal, dans un réduit près des bêtes : ça réchauffe en hiver !).

 Métayers et domestiques agricoles, vers 1880.

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jean-françois 571Ils bénéficient du dimanche après-midi à condition de venir faire téter les veaux et traire les vaches avant la tombée de la nuit… Le dimanche matin ils ont curé les écuries, les étables… Bien sûr, ils sont nourris, quelquefois très bien, quand la patronne n’est pas trop regardante (les bonnes cuisines attirent les domestiques, c’est bien connu). Le salaire est maigre et en pays de vignoble, l’ouvrier est souvent rémunéré en argent et en vin quotidien. La ration la plus courante est de 3 litres par jour (en dehors de ce qu’il boit à table) mais 5 litres ^par jour n’est pas exceptionnel… (j’ai connu 7 litres). Les « damnés de la terre », ce n’est pas une fable.

La condition du propriétaire est-elle enviable ? Lui, sa femme, ses enfants, les vieux s’il en reste, tous sont occupés du matin au soir. Pas de vacances en 1930. Le dimanche est juste marqué par l’office religieux pour quelques familles et encore ! la mère et la fille ou la grand-mère…

L’après-midi les grands enfants sortent, vont au bal, an cinéma, à la fête votive, mais les bestiaux et la basse-cour nécessitent les mêmes soins qu’à l’accoutumée : traite, tétées, herbe à lapins, gardiennage, toilette, etc., un incroyable esclavage. S’il rapportait de ll’argent, on l’accepterait facilement mais le vin et autres produits de la terre ne se vendent qu’à bas prix. Les terriens ne subsistent qu’au prix d’une économie sordide.

La guerre renversera les rôles. La paysannerie se requinquera : la flambée des prix agricoles, -pas seulement le marché noir – mais la rareté a mis en valeur la subsistance, car elle est essentielle, vitale.

Si le citadin a maigri, le campagnard s’est engraissé, il a de l’argent, mais… rien à acheter pour moderniser son exploitation ; çà viendra. 1950 peut être considéré comme le début de l’ère nouvelle.

Bref, le XIXe siècle a duré un siècle et demi dans nos campagnes".

Le bouvier et son attelage vers 1880.

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La faucheuse neuve...

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...en action.

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15 janvier 2019

Roger Verdier, suite

Il y a quelques années, j'avais publié un article dans ce blog, sur ce sujet. Depuis, j'ai trouvé de nombreux documents et des témoignages sur l'assassinat de ce personnage. Je reprends cet article dans une perspective différente. Avec son épouse et sa belle-soeur, Verdier ouvre le cycle des exécutions sommaires en pays foyen. Il y en eut au moins 25 dans un rayon d'une quinzaine de kilomètres autour de Sainte-Foy. Toutes celles que j'ai répertoriées furent le fait de résistants FTP. Les victimes étaient toutes catholiques et souvent pratiquaient. Il y a parmi elles "de petits notables de village", maire, adjoint, président de cave coopérative, de riches propriétaires (ou supposés tels). Roger Verdier, lui avait une autre envergure : il avait été nommé délégué à la propagande du maréchal Pétain pour l'arrondissement de Bergerac, et aussi, il "avait braqué les projecteurs sur lui".  

Le 3 décembre 1943, Roger Verdier[1], son épouse et sa belle-sœur, Simone Champeval furent tués pas un groupe de résistants dans une chambre de l’hôpital de Sainte-Foy.

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Le pavillon Jean-Louis Faure, à l'hôpital de Ste-Foy, où furent assassinés Roger Verdier, son épouse et sa belle-soeur.

Roger Verdier avait 39 ans, son épouse 30 ans et sa belle-sœur 25 ans. Drame effroyable : des orphelins, une famille anéantie

Qu’est-ce qui a justifié cette tuerie ? Près de 75 après ces événements, il n’est pas facile d’apporter des réponses. Les témoignages directs sont rares et les témoignages indirects, nombreux et parfois détaillés, justifient après coup ces trois meurtres, dénaturent souvent les faits et les enjolivent.

Le choix du vocabulaire suscitera peut-être encore des polémiques ou des aprioris : un résistant parlera d’exécutions, un juriste d’assassinats ou de meurtres. Ces distinctions situent d’emblée la présentation qui fut fait de cette tuerie (encore une question de vocabulaire ?) dans les jours, les mois et les quelques années qui la suivirent : « ce fut une « exécution ».

Tant de choses ont été dites sur Roger Verdier, du témoignage objectif (très peu) au pire (beaucoup)... De son vivant, il a focalisé l’attention mais il reste peu de traces de sa personnalité, de son engagement et de son action. Après avoir été un militant actif du Parti Populaire Français de Doriot, il appartint à l’action Française. Après la débâcle, il administra la commune de Riocaud. Il fut délégué à la propagande pour sa commune puis pour l’arrondissement de Bergerac[2]. De façon générale, les responsabilités publiques qu’il exerça exacerbèrent des passions et provoquèrent des polémiques inouïes. Peu de documents donnent aujourd’hui l’écho de la réalité de son engagement public.

La découverte de nouveaux documents modifierait probablement ce travail. Les archives communales de Riocaud mentionnent-elles le passage de Verdier dans la commune et à la mairie ? Roger Verdier fut nommé délégué communal à la propagande avant juillet 1942. Un ouvrage remarquable décrit l’histoire de la propagande en France de 1940 à 1944[3]. Cependant, ce thème de recherches manque encore de monographies locales et le rôle et l’activité de Verdier, en tant que délégué communal à la propagande nous échappent. Que sont devenus les dossiers de Verdier ? Après la tuerie, la justice ordonna une enquête. Quelle fut son issue ? Les dossiers de l’enquête ont-ils été conservés, où et sont-ils consultables ? Autant de questions dont j’ignore les réponses.

Après la mort de Verdier, et celle de son épouse et de sa belle-sœur, une image de lui s’imposa rapidement, image d’une noirceur épouvantable entrelaçant sur la vérité les retombées de la rumeur et les certitudes de l’époque qui se sont révélées, récemment, fausses. Après coup, il fallut « justifier » l’assassinat de Verdier, de son épouse et de sa belle-sœur.

Mon propos n’est pas de juger ni d’apporter un point de vue définitif sur cette tuerie mais de décrire les événements du 3 décembre 1943, de situer leur origine, de montrer leurs conséquences immédiates et enfin, de relater la présentation qui en fut faite après la fin de l’occupation allemande en pays foyen.

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Faire-part pour les obsèques de la famille Verdier. Il fut écrit par la belle-mère de Roger Verdier.

Un groupe de Waffens-SS s'était installé récemment à Castillon. Il avait pour mission de réprimer les Résistants de la région, en particulier du pays foyen, dont les actions éclataient au grand jour. Il comprenait une petite vingtaine de jeunes Français commandés par un Allemand, le lieutenant Démétrio. Ils vengèrent la tuerie de l'hôpital en assassinant les gendarmes Barraud et Métais à la brigade de Ste-Foy. Ce fut dans la nuit du 6 au 7 décembre 1943. Les résistants qui avaient pénétré à l'hôpital s'étant déguisés en gendarmes...

Obsèques des gendarmes le 9 décembre 1943.

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Dans tout le pays, l'émotion fut considérable : pour la première fois, une gendarmerie de la France occupée était attaquée par l'occupant nazi. Certes, la gendarmerie foyenne ne fut pour rien dans la mort de Verdier et des siens. Cependant, il fallut justifier "coûte que coûte" l'exécution d'un délégué à la propagande du maréchal pour un arrondissement. 

Mon propos n'est pas de réhabiliter Roger Verdier, mais de donner ici des éléments nouveaux sur le personnage et sur le triple assassinat du 3 décembre 1944.  

Je n’ai pu éviter un écueil : la vie quotidienne à Riocaud, de 1939 à la fin de 1943, n’apparaît pas. Rien ou presque sur les rythmes réguliers, avec l’école, les travaux des champs, les activités des petits commerçants et des artisans, rien sur les préoccupations des gens, avec les contraintes de travail, de nourriture et le maintien du « confort » habituel dans la maisonnée. Rien ou presque sur les structures associatives, avec les activités du syndicat agricole puis de la Corporation agricole, celles de la Croix-Rouge scolaire et de la section communale de la Légion des Combattants. Enfin, rien sur la diffusion des thèmes et des thèses pétainistes dans la commune, du redressement national aux statuts des Juifs, sans oublier l’engagement de Pétain dans la collaboration.

A suivre.

[1] Roger Verdier n’a laissé ni descendance ni parenté en pays foyen.

[2] Le 29 novembre 1943, l’adjudant Pradier écrivit dans un rapport que Verdier était « délégué d’arrondissement à la propagande du Maréchal ».

[3] Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944, L’utopie Pétain, PUF, 1991.

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06 janvier 2019

L'assassinat de Roger Verdier

Longtemps, cette prof de fac considéra Roger Verdier comme un dénonciateur affublé de la panoplie d’un collaborateur de bas-étage. Elle affirmait : « J’en ai la preuve, il y a une lettre de dénonciation dans le dossier sur Riocaud de 1939 à 1945 récemment versé aux Archives départementales de la Gironde. Je l’ai photocopiée ».

Ce dossier faisait partie d’un versement que venait de faire la préfecture de la Gironde, il y a un peu plus de 30 ans. Rien n’était classé, tout était entreposé impasse Poyenne. J’avais vu ce dossier à l’époque. Il ne contenait aucune lettre de dénonciation. Plusieurs fois, Je l’ai dit au prof. « Mais si, il y en a une que j’ai photocopiée », répondait-elle.

Récemment, je lui parle de la lettre de dénonciation. Elle m’a raconté : un agriculteur de Riocaud avait deux cochons. A l’époque, les cochons recevaient un nom de baptême et, au moment des cochonnailles, on leur donnait une marraine. L’agriculteur les avait appelés « Verdier » et « Henriot ». Pour lui, Verdier et Henriot vivaient et mangeaient dans la merde, comme tout cochon, ce qui indique les opinions politiques de notre homme.

Un jour, l’agriculteur écrivit à un correspondant : « je vais bientôt tuer Verdier et Henriot ». La lettre fut ouverte par la censure et n’eut pas de suite, « Verdier et Henriot » étant pour tous des noms de cochons. La prof. tenait cette lettre pour preuve d’une dénonciation par Verdier, et elle l’avait photocopiée. Elle m’expliqua : « ce n’est pas possible que Verdier n’ai pas été mis au courant de cette lettre et qu’il n’ait pas dénoncé l’agriculteur ».

Deux suppositions ne font pas une vérité historique et il n’y a pas de lettre de dénonciation émanant de Roger Verdier.

Un vieil ami qui a vécu l’époque m’avait dit : « Si Verdier avait dénoncé, il aurait commencé par Mme de Hautecloque, épouse du général Leclerc : elle habitait le château des Vergnes, aux Lèves, à peu de distance du château de Picon, domicile de Philippe Henriot, et de celui de La Fosse, domicile de Roger Verdier. C'était le triangle des châteaux occupés par des gens célèbres. Mme de Hautecloque n’a jamais été inquiétée pendant l’occupation ». On ne fait pas de l’histoire avec des « si », certes, mais ce témoignage exprime la complexité de l’époque, une complexité qui nous échappe en grande partie.

J’ai rencontré des témoins directs de ces événements et j’ai trouvé plusieurs écrits d’époque les concernant. La suite nous précipite dans l’horreur : assassinat de Roger Verdier, de son épouse et sa belle-sœur à Sainte-Foy. Puis, assassinat d’un jeune beau-frère de Roger Verdier, de l’agriculteur et de son fils.

Le jeune beau-frère fut tué en pays duraquois. Il faisait un soleil radieux. "Puisque vous voulez me tuer, faites le !", dit-il aux FTP, et il ouvrit a chemise en présentant sa poitrine. Les autres tirèrent et couchèrent son corps dans le trou qu'ils lui avaient fait creuser.

L’agriculteur avait quitté Riocaud pour s’installer comme boucher dans une commune proche. Il abattait vaches et cochons dans un hangar qui existe toujours, au bord de la route. Le sang des bovins se perdait dans le fossé. Tout le monde était au courant et en profitait pour se ravitailler. L’administration locale fermait les yeux : comme tant d’autres dans les communes du canton de Ste-Foy et à Ste-Foy même, le boucher contrait ainsi les difficultés d’approvisionnement.

A la Libération, au cours de l’été 1944, son fils partit à pied pour Sainte-Foy. A Saint-Philippe du Seignal, un maquisard l’assassinat. Le lendemain, le père, inquiet, partit à la recherche de son fils. Le même maquisard le tua près du corps de son fils.

Ce double meurtre fut justifié après coup par un bouche-à-l ’oreille qui se voulu définitif : « le fils avait sur lui le nom des résistants de la commune qu’il apportait à la Kommandantur de Ste-Foy ». Il n’y eut jamais de Kommandantur à Ste-Foy et les opinions des deux victimes auraient dû les préserver de la mort.

A suivre

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02 janvier 2019

Ecoles foyennes, des photos exceptionnelles.

Dans la colonne de droite, un album présente une petite cinquantaine de photos d’écoles de Sainte-Foy et du pays foyen. D’autres albums sont consacrés à la kermesse, à une grève des scolaires en 1973, à un hiver rigoureux, etc. J’ajouterai un album sur les élèves du collège catholique de Sainte-Foy dans la seconde moitié du 19ème siècle, et un autre sur les classes, activités et fêtes de l’école maternelle, devenue récemment une crèche.

Pour le moment, voici quelques photos exceptionnelles.

Le personnel de l’école Boymier, mercredi 11 octobre 1893. 24 dames et 2 hommes, peut-être des pasteurs ? Le sourire n'est pas de mise...

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Ces deux photos représentent « le bataillon scolaire de l’école laïque de Ste-Foy la Grande vers 1886 ». L’école se trouvait alors dans les bâtiments de l’ancien couvent des dames de la Foi, rue Jean-Jacques Rousseau. Edmond Vircoulon, mon grand père, y fut élève dans la classe de M. Dubourg. Les bâtiments de la communale, à côté du Foirail, ne furent construits qu’à partir de 1907. 

Après la défaite de 1870 et l’annexion par l’Allemagne de l’Alsace et de la Lorraine, la France prépara la revanche. Les écoles laïques de garçons organisèrent des « Bataillons scolaires ». Les jeunes élèves s’exerçaient au maniement des armes avec des fusils en bois. Les plus âgés recevaient des carabines 6 mm à un coup pour s’exercer au tir sur cible. Partout, des sociétés sportives virent le jour. Elles proposaient aux adhérents la gymnastique, le maniement de l’épée et de la carabine, et organisèrent des compétitions entre des sociétés voisines. 

L’instituteur présent sur ces deux photos était un adjoint, M. Rambaud. L’instituteur, M. Dubourg, est sur la photo du bas, au milieu du 3ème rang.

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29 décembre 2018

Un négociant en vins pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Établissements Grenouilleau, à Sainte-Foy la Grande

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, les Établissements Grenouilleau disposaient d'une assise commerciale considérable1.

Leur organigramme schématique, établi actuellement, montre les multiples activités nécessaires à la bonne marche de l'entreprise. De vigne en verre, cet établissement jouait un rôle de courtier en vins en achetant des vins aux vignerons locaux, surtout des vins blancs qui firent la renommée de la Maison ; après que les assemblages courants à l'époque et les grands crus sélectionnés aient reçu un conditionnement adapté, il les vendait dans toute la France métropolitaine2.

La mobilisation, la drôle de guerre, la Blitzkrieg, le repli vers le sud de millions de fuyards, civils et militaires, la ligne de démarcation, le manque de matières premières et de produits phytosanitaires et tant d'autres avatars cassèrent en tout ou en partie des pratiques bien rodées qu'Auguste Grenouilleau et son frère Jean, les directeurs, rétablirent au plus tôt. Pendant l'occupation allemande, ils maintinrent et développèrent leur entreprise. Pour les vieux Foyens d'aujourd'hui, ce négoce de vins, comme tous ses confrères, profita alors d'une double clientèle, la française traditionnelle et celle de divers organismes nazis, avec pour corollaire : il y avait de l'argent à faire, il fut fait. Un viticulteur né en 1932 ajoute : « C'est toujours ça de récupéré sur les sommes considérables versées chaque jour aux troupes d'occupation en France »3.

Quelques rares vieux Foyens rapportent la légende tenace des contrôles réguliers d'officiers allemands dans les Etablissements Grenouilleau, avec l'avantage de montrer une connivence immédiate entre le négociant foyen et l'ennemi. C'est faux. S'il y eut connivence, ou plutôt « accommodement », pour reprendre le mot de Philippe Burrin, ce fut d'une façon indirecte.

A la tête de la société comprenant sept firmes, se trouvaient deux frères, Auguste et Jean Grenouilleau. Bernard, leur frère cadet, occupait un modeste poste de représentant à Paris, qui se développa de façon spectaculaire pendant l'occupation allemande. Auguste fut le patron incontesté, efficace et respecté. On l'appelait « Monsieur Auguste » même hors de sa présence, et « notre sieur Auguste », dans les lettres dictées par Albert Fort, son fondé de pouvoir responsable de la correspondance et du recrutement. Son frère Jean eut droit aux mêmes égards. Pour tous, leurs épouses étaient « Madame Auguste » et « Madame Jean ». Bernard, le parisien, échappa à ce type de bienséance. Ce furent les seuls Foyens à être désignés ainsi.

Voici cet organigramme. Avec les directeurs et les membres du conseil d'administration, il évoque l'activité de centaines de personnes : viticulteurs et leurs équipes, personnel de chais, de bureaux et d'ateliers, fournisseurs, commissionnaires et représentants, clients, transporteurs, etc. dont il est difficile de déterminer le nombre précis. Cependant, chaque aspect du travail et chaque type de relation furent définis et réalisés selon les directives d'Auguste Grenouilleau, de son frère Jean ou de leurs fondés de pouvoir, Charles Sandaran, Albert Fort et Henri Dupuy4.

1 – Les firmes

La maison Grenouilleau exerça ses activités au travers de sept firmes.

2 – Provenance des vins

Viticulteurs locaux, caves coopératives, propriété de Capian (Château Peyrat, devenu propriété des Ets Aurélien Grenouilleau le 1er juillet 1936).

3 – Travail et conservation des vins

Laboratoire, cuverie.

4 – Vente des vins

Conditionnement (bouteilles, barriques, fûts, muids et demi-muids, citernes, wagons, et donc : fournisseurs de bouteilles, étiquettes, bouchons et capsules, tonneliers, garagistes).

Réseau de représentants, commissionnaires, voyageurs (souvent pour chaque firme).

Réseau de clients dans toute la France métropolitaine.

Transporteurs (camions, rail, messageries maritimes, « transitaires »).

Huit banques (dont les Banques de France de Libourne et de Bergerac).

Litiges (avocats, un avoué libournais).

5 – Frais généraux et divers

Garage privé (de septembre 1939 à juin 1940, 90 fournisseurs dont 8 foyens).

Impôts, taxes, contributions indirectes, allocations familiales, eau, gaz, électricité, Poste et téléphone, assurances.

Contacts divers : agent voyer foyen, organisations professionnelles, responsable local des contributions indirectes.

6 – Personnel

Chai, administration, garage et représentants.

J'ai évité la documentation postérieure à la période choisie. Par contre, j'ai utilisé beaucoup d'ouvrages, de revues et de journaux (annuaires, informations générales, viticoles, agricoles, bulletins Dalloz, index législatif du commerce et de l'industrie,...), et une documentation émanant des Établissements Grenouilleau et d'archives publiques, depuis les années 1920 jusqu'à 1945.

Plusieurs vieux Foyens m'ont permis de consulter leur documentation ou m'ont donné leur témoignage sur leurs aïeuls qui furent administrateurs ou employés des Établissements Grenouilleau. Je les en remercie.

J'ai choisi d'approfondir plusieurs thèmes : les firmes, la provenance des vins, le réseau des représentants et le maillage des clients avant et après la Blitzkrieg, l'application des lois sur l'aide sociale (appliquées avant guerre et poursuivies par Vichy), la mobilisation, la déroute et les lois édictées par Pétain sur le travail, le cas de Fred Rosenfeld, représentant de « confession israélite » et la gestion des wagons. Ces points de vue différents donnent sur une même perspective historique.

Le plan chronologique permet de distinguer et de préciser les handicaps multiples que l'entreprise surmonta et s'ouvre sur les problèmes qui marquèrent l'époque, par exemple, la destruction des voies de communication et du réseau de la clientèle dans le nord de la France, après la Blitzkrieg, les difficultés d'approvisionnement, le rationnement et l'utilisation des « bons-matière », la législation appliquée aux « Juifs », les biens mis sous séquestre par l'occupant, et tout simplement, le degré d'adhésion d'un gros négociant à la politique menée par le maréchal Pétain et ses équipes.

Occupée à reconstruire une France forte et enfin débarrassée des ennemis de l'intérieur (communistes, « Juifs » et francs-maçons, en particulier), l'administration Pétain n'utilisa jamais, ou si peu, deux mots : défaite et récession. Elle s'efforça de répondre aux besoins de la population de la métropole en optimisant des possibilités laminées par la guerre (destructions multiples, populations déplacées) et aux obligations imposées par l'occupation allemande (coût journalier, prélèvements des denrées et de matériel dont, pour ce qui nous occupe, du vin et des wagons-citernes). Cette gestion au plus près et au mieux fut encadrée par une réglementation réactive immédiate et toujours respectueuse du droit de propriété : dédommagements pour faits de guerre, intervention des assurances, tarifs de locations divers. D'emblée, l'administration Pétain géra la « question juive » avec autant de vigueur. A propos de Fred Rosenfeld, nous décrirons l'attitude des Établissements Grenouilleau face à « la question juive ».

Voici le plan de travail selon lequel j'ai classé mes notes.

1 – Les Établissements Grenouilleau à la veille de la guerre.

2 - La mobilisation et la drôle de Guerre.

3 – La Blitzkrieg.

4 – L'occupation nazie

5 - La Libération et la question des profits illicites

6 – Conclusion.

1 - Les Établissements Grenouilleau à la veille de la guerre.

11 - Les firmes.

A la veille de la guerre, la maison Grenouilleau comprenait sept firmes officielles :

  • Établissements Aurélien Grenouilleau (créés en juillet 1892, successeurs de la maison Audon fondée en 1820)5.

  • Entrepôts agricoles Girondins (ancienne maison Orry, fondée en 1880).

  • Ets Martin-Mercier (création en 1881).

  • Ets Henri Duroux et Cie, (fondé en 1909).

  • Les successeurs de Chanceaulme de Sainte-Croix (Maison fondée en 1919).

  • Ets Sarrazin (figure sur l'annuaire de 1932).

  • Compagnie des Amis des Vignerons Girondins (création des Etablissements Aurélien Grenouilleau).

A ces sept firmes ajoutons la maison Laplace.

Comment furent organisées ces firmes autour de la maison mère ? Je ne dispose pas des statuts qui furent modifiés en décembre 1938 puis le 1er janvier 19406 et je ne peux pas donner de réponse précise à cette question. Cependant, il est avéré que la Maison Grenouilleau utilisa ces firmes pour resserrer le maillage de sa clientèle d'acheteurs en France métropolitaine. Tout était bon pour atteindre ce but, de l'image lénifiante qui ressort de propos et d'écrits en contradiction avec des pratiques commerciales roboratives. La maison Grenouilleau fit feu de tout bois pour s'emparer d'un maximum de parts du marché, comme le montre cette lettre signée par Auguste Grenouilleau le 1er décembre 19387 :

« Contrairement à ce que vous puissiez penser et à ce qui peut se dire, notre Maison n'a pas de firmes, c'est-à-dire qu'elle ne prospecte aucunement la clientèle sous des raisons sociales diverses créées de toutes pièces. Ce qui est exact, c'est que nos moyens financiers nous permettent d'actionner diverses Maisons de notre place dont les titulaires sont décédés ou ont abandonné le commerce soit par raison de santé, soit après fortune faite, soit après des déboires commerciaux. Il ne faut pas oublier qu'il y avait à Ste Foy la Grande en 1920, 60 expéditeurs, forfaiteurs8, patentés, et que bien peu ont résisté à la crise qui a sévi. Il est resté tout de même dans chacune de ces organisations, des chais, des bureaux, des employés, des intéressés qui ont voulu vivre et qui ont demandé à diverses maisons de la place de les épauler. Les maisons que nous épaulons ont toutes leur indépendance, et pour leur prospection, et pour leur vente, et pour leurs achats, à condition de respecter nos directives générales9. Cela nous a permis de les canaliser en quelque sorte et d'obtenir que, sans faire cesser leur concurrence à notre égard, leurs conditions de vente notamment ne sont pas différentes des nôtres du moins pour une tranche déterminée de marchandises car il est évident que certaines d'entre elles au moment d'une hausse, peuvent avoir comme nous-mêmes un certain stock, de marchandises dont elles peuvent faire profiter leurs clients, mais cela ne peut se produire que pendant un décalage de quelques jours ; le chiffre d'affaires de chacune d'elles dépendant de l'activité de ses représentants, nous estimons que dans ces conditions, nos représentants n'ont pas à être particulièrement froissés des affaires qu'ils peuvent échapper lorsqu'elles vont à une concurrence que nous épaulons, au lieu d'une concurrence que nous n'épaulons pas. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a aucune interpénétration entre les maisons que nous épaulons et la nôtre »10.

Quelques lignes citent les firmes dans une plaquette publiée en 1954 pour marquer la remise de la Légion d'Honneur à Auguste Grenouilleau. On y retrouve ce même angélisme11 : « La concentration des entreprises a voulu que les Établissements GRENOUILLEAU deviennent les conseillers techniques et les soutiens financiers d'un consortium constitué par les Maisons suivantes :

  • Ets A. GRENOUILLEAU

  • Ets MARTIN MERCIER,

  • Soc. Henri DUROUX et cie

  • Soc. Les Successeurs de S. CHANCEAULME de SAINTE-CROIX

  • les ENTREPOTS AGRICOLES GIRONDINS

  • la COMPAGNIE DES AMIS DES VIGNERONS GIRONDINS » 

Un retour à la réalité aide à séparer le vrai du faux, pour laisser subsister l'état d'esprit des frères Grenouilleau. Certes, l'histoire de la viticulture en pays foyen reste à écrire. Cependant, on constate qu'est passée sous silence la crise du phylloxéra dont l'apogée, en pays foyen, dura de 1872 à 1876 et décima la profession de courtier. Contrairement aux affirmations d'Auguste Grenouilleau, il ne semble pas que la crise économique du début des années 1930 ait eu des conséquences terribles sur l'ensemble de cette profession.

En 1920, Sainte-Foy comptait 25 courtiers et non 60 comme l'écrivait Auguste Grenouilleau dans sa lettre du 1er décembre 1938, ou 68 dans une lettre du 20 février 1942. La crise du début des années 1930 a peu éclairci leurs rangs. En 1932, Sainte-Foy comptait 21 courtiers et négociants en vin, mais Pineuilh a porté leur nombre de 1 (la Maison Sarrazin) à 5 (dont cette même Maison Sarrazin).

Qu'en est-il de cette crise économique des années 1930 qui, selon « Monsieur Auguste », avait décimé les négoces foyens de vins et amené les Établissements Grenouilleau à devenir « les conseillers techniques et les soutiens financiers d'un consortium » de négoces foyens de vins ? De trop rares éléments de réponse écornent la belle image brossée par « Monsieur Auguste » et contredisent ses dires.

Reprenons la liste des firmes que « Monsieur Auguste » dit avoir sauvées de la faillite. A quelle date sont-elles tombées dans l'escarcelle du négociant ?

La maison Orry, fondée en 1880 après le pic de la crise du phylloxéra figure dans les annuaires de 1918 et 1922. Elle fut rachetée par les Ets Grenouilleau avant la crise économique des années 1930. Cette maison devint les « Entrepôts Agricoles Girondins ». Du négoce d'origine, il ne reste à ma connaissance, qu'une vue cavalière des chais prise vers 1905. J

Je n'ai guère trouvé d'informations sur les maisons Martin-Mercier, Duroux et Chanceaulme de Sainte-Croix. L'annuaire de 1918 mentionne deux « négociants en vins en gros », M. Martin et M. Mercier. Celui de 1922 ne donne que M. Martin. La Maison Duroux ne figure plus dans cet annuaire, et seul celui de 1918 mentionne Chanceaulme de Sainte-Croix. Rien à leur propos dans l'annuaire de 1930, il semble que les Établissements Grenouilleau les achetèrent avant cette date.

Dans les années 1920, la maison Sarrazin s'associa avec celle de S. Mathieu qui était un riche négociant en vins de Sainte-Foy. Vers 1960, de vieux foyens qui avaient bien connu S. Mathieu se rappelaient qu'il avait été à la tête d'un établissement prospère : « Il employait cent salariés environ, disaient-ils, et il avait même un agent à Compiègne ». Ils pensaient que Mathieu aurait dû vérifier les livres comptables de Sarrazin avant de s'associer avec lui, parce que la crise des années 1930 amena leur faillite12. Les Établissements Aurélien Grenouilleau rachetèrent ce négoce et conservèrent le nom de « Sarrazin » qui fut attribué à une de leurs firmes.

Cependant, en 1938, le nom de la « maison Sarrazin » n'était guère utilisé. Le 8 décembre, les Établissements Grenouilleau payèrent la prime d'assurances trimestrielle de « l'ex-police Sarrazin ». A cette époque survint la modification des statuts des Établissements Aurélien Grenouilleau. Pendant l'occupation allemande cette firme reprit une activité météoritique. Elle ne figure plus sur la liste de 1954.

La Compagnie des Amis des Vignerons Girondins fut une création de la maison Grenouilleau.

Léonce Chavaroche avait créé un négoce de vins situé à Pineuilh, sur la route qui mène de la gare au passage à niveau de Saint-Philippe13. De cette maison, subsistent des cartes postales imprimées au début du 20ème siècle. Elles en montrent l'importance. Les chais disposaient d'une voie ferrée privée qui les reliait au réseau proche du chemin de fer. Léonce Chavaroche mourut relativement jeune en mars 1912. L'annuaire de 1918 mentionne la veuve L. Chavaroche, celui de 1922 « Chavaroche ». Son fils ne voulant pas lui succéder, il vendit ses biens aux Établissements Grenouilleau. Les chais Chavaroche devinrent les chais n° 4 des Établissements Grenouilleau14. Ils étaient situés route de la Gare, à l'emplacement de l'actuelle résidence des Mourennes.

Les Établissements Grenouilleau achetèrent aussi le négoce de M. Larroque dont il reste une photo des dirigeants et de leur personnel, devant la porte majestueuse de leur établissement route de Saint-Philippe du Seignal15.

Auguste Grenouilleau ne cite pas ces deux cas dans sa lettre du 1er décembre 1938, peut-être parce qu'ils vont à l'encontre de la thèse qu'il présente à son correspondant. Il ne cite pas non plus la Maison Laplace autre firme plutôt endormie à la veille de la guerre16. Pourtant, pendant l'occupation allemande, on constate que la Maison Laplace continua de servir de gros clients, par l'intermédiaire, entre autres, d'un représentant17 efficace, Fred Rosenfeld. Celui-ci appartenait à une famille bordelaise de négociants en vins et gérait lui-même une maison de vins à Bordeaux18. Il était de « confession israélite », pour utiliser les termes de Monsieur Auguste, de « race juive », pour reprendre la terminologie antisémite de Vichy. A son sujet, nous décrirons l'attitude des Établissements Grenouilleau face à « la question juive ».

Dans sa lettre du 1er décembre 1938, Auguste Grenouilleau ne cite pas le nom de négociants foyens concurrents dont il avait acheté les entreprises, comme Chavaroche et Larroque, ou qu'il avait terrassés, comme Lhéritier19. Car « Monsieur Auguste » et ses commis menèrent une guerre commerciale continue, tenace et décisive contre leurs concurrents locaux les plus fragiles20. Une même stratégie fut appliquée en pays foyen et au plan national : tenir au mieux les marchés du courtage et de la vente, par l'éviction de la concurrence.

Reprenons la lettre du 1er décembre 1938. Les deux frères Grenouilleau soulignaient pour leurs clients et leurs représentants qu'ils se contentaient d'épauler des firmes « en toute indépendance », jusqu'à qualifier celles-ci de « confrères »21. Mais les firmes ne constituaient pas un « consortium » : elles appartiennent en tout et pour tout aux Etablissements Grenouilleau. Elles furent de simples prête-noms, chacune avec son adresse, son papier à lettre, son (ou ses) compte(s) en banque et ses représentants. Chacune se spécialisa dans une qualité de vins (de l'ordinaire à des appellations contrôlées – Bordeaux, Ste-Foy-Bordeaux, Bergerac, St-Emilion, Médoc... ) et à un type défini de clientèle (du grossiste à l'épicerie fine).

La transformation de la société en nom collectif en société anonyme fut rapide22 comme l'indique une lettre du 31 décembre 1938 que Jean Grenouilleau adresse au Directeur de la Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie de Bordeaux. A propos de traites émises au profit des firmes, il écrit : « cette dénomination étant un simple nom de firmes appartenant à notre Maison de Commerce, nous vous prions de considérer ces effets comme étant endossés par notre Société et de les porter au crédit de notre compte ». De fait, les firmes avaient déjà perdu toute forme d'indépendance, si elles en avaient déjà profité, ce que devaient ignorer la plupart des représentants, les clients et même les Foyens23.

12 - Le réseau des agents commissionnés

Pour l'année 1939, la comptabilité établit le montant des commissions à verser aux 324 personnes qui avaient apporté des commandes.

Voici la répartition de ces personnes dans les firmes :

  • Etablissements Aurélien Grenouilleau 94

  • Compagnie des Amis des Vignerons 85

  • Société Henri Duroux 48

  • Ets Martin-Mercier 29

  • Entrepôts agricoles Girondins 26

  • Successeurs de Chanceaulme de Sainte-Croix 24

  • Laplace 18

Six personnes seulement représentaient de deux à six firmes : deux Foyens, MM. Sengès et Chantereau, représentaient respectivement 4 et 6 firmes, les autres n'avaient que deux cartes chacun. 31 Foyens figuraient parmi ces pourvoyeurs de commandes24.

La firme « Sarrazin » n'apparaît pas dans cette liste, bien que, selon « notre sieur Auguste », elle faisait alors partie du « consortium ». Cependant, un Foyen, M. Sarrazin, reçut en 1939 une petite commission.

La firme « Laplace » n'apparaît pas non plus dans le consortium de 1938. Elle disposait cependant de 18 commissionnaires en 1939 qui lui apportèrent un chiffre d'affaire modeste jusqu'en janvier 1941. Dans l'été 1943, elle honora quatre commandes et, semble-t-il, cessa son activité.

Cependant, dès la Blitzkrieg, « Laplace » apparaît comme réservé à un personnage efficace, négociant en vins à Bordeaux, Fred Rosenfeld dont le nom ne figurait pas dans la liste de 1939. Rosenfeld avait été associé à un négoce de vins bordelais, « Les successeurs d'Achille Posso ». En 1937, il décida de créer son propre négoce spécialisé dans la vente de vins blancs, et prit contact avec les Établissements Grenouilleau. Messieurs Auguste et Jean lui proposèrent de le prendre comme « agent commissionné ».

Voici le statut d'un agent commissionné défini par Messieurs Auguste et Jean. Ce texte propose une commission de 7 francs par hectolitre commandé, la commission habituelle étant de 5 francs. En contrepartie, notera l'observateur actuel, l'agent commissionné est entièrement lié à son employeur25.

« En principe, vous vous domicilierez commercialement à Ste-Foy. Vous nous autoriserez à retirer votre courrier. Vous visiterez votre clientèle avec vos agents. Nous vous indiquerons les conditions à pratiquer. Ces conditions correspondent aux nôtres. Sur les affaires conclues par vous à votre nom et à nos conditions, nous vous créditerons de 7 frs par hecto pour les vins courants et d'un pourcentage plus élevé pour les vins supérieurs. Vous pourrez faire les surventes à votre profit. Sur la remise qui vous sera faite, vous aurez à rétribuer vos agents. Les frais de correspondance, les frais d'envoi d'échantillons, les frais d'escompte et les risques de crédit, seront entièrement à votre charge. Les frais de voyage et les frais d'impression de papier à lettres, factures, étiquettes, etc... etc... seront entièrement assumés par vous. Vous serez en somme, en réalité et au point de vue fiscal, un simple agent commissionné, avec votre entière liberté de direction et de déplacements ».

Le 4 août 1937, Rosenfeld proposa le statut de « négociant en fictif » que les frères Grenouilleau lui accordèrent aussitôt : « La façon dont je souhaite travailler avec votre estimable Maison est celle courante d'un négociant en fictif chez un autre avec cette exception cependant que vous confirmerez facturerez et tirerez traite directement sur mes clients, mais sur mes en têtes, tous risques d'impayés à votre charge ».

Un agent commissionné et un négociant en fictif apportaient des commandes, assumaient les dépenses afférentes, des frais de secrétariat à ceux de déplacement. Un négociant en fictif restait négociant, c'est-à-dire responsable de sa gestion et de ses revenus devant le fisc et les assurances sociales, comme tout agent commissionné, ce qui convenait aux Établissements Grenouilleau même s'ils prenaient à leur charge les factures, les règlements et les risques d'impayés.

Certes, le négociant en fictif gérait son courrier, et surtout, il pouvait jouer à son avantage entre trois prix pour un même article, le prix de propriété, le prix courant, et pour certains produits, la « survente » qui était une augmentation souvent conséquente du prix courant26. Rosenfeld avait intérêt à prendre lui-même les commandes sans passer par des agents qu'il aurait commissionnés. Monsieur Auguste le lui expliqua, Rosenfeld le savait. Comme il travaillait aussi pour d'autres négoces, celui de Jérôme Reiss, son beau-frère, et d'autres chez lesquels il était en fictif, Rosenfeld employa des agents et des représentants.

Fred Rosenfeld était travailleur et volontaire. Riche d'une expérience de plus de 15 ans, il allait à l'essentiel et savait écouter. Il créa son négoce de vins à Bordeaux début août 193727, et établit son siège social dans les locaux de Jérôme Reiss, son beau-frère, lui-même négociant en vins à Bordeaux. Reiss se chargeait de la correspondance et Rosenfeld visitait les clients.

Il ne fallut qu'un mois à Rosenfeld pour créer son négoce. Après une visite et des conversations téléphoniques avec les frères Grenouilleau, le 4, Rosenfeld s'accorda avec eux. Le 6, il utilisait un nouveau papier à lettre : « Spécialité de vins blancs / Expédition directe des lieux de production / Commission et forfait / Maison d'expédition à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) », avec son nom, son expérience professionnelle et son adresse à Bordeaux. Le numéro de son compte bancaire, resté en blanc, figura dès le 18 août, avec son adresse pour télégrammes. A la fin du mois, Fred Rosenfeld reçut enfin de sa licence de négociant. Sa première commande date du 2 septembre. Si le mot avait été à la mode à l'époque, on l'aurait qualifié de battant.

D'emblée, Messieurs Auguste et Jean apprécièrent ces qualités : Fred Rosenfeld avait de l'envergure.

2 - L'entrée en guerre : la mobilisation

Voici des chiffres donnés par Henri Amouroux :

« Au 1er août 1939, l'armée française d'active compte 875 000 hommes pour l'armée de terre, 50 000 pour l'armée de l'air et 90 000 pour la marine. En deux étapes, avant même que la guerre soit déclarée, elle passera à 2 448 000 hommes pour l'armée de terre, 110 000 pour l'armée de l'air, 126 000 pour la marine. La mobilisation générale, décidée le 2 septembre, portera, avec 1 450 000 affectés spéciaux, les effectifs totaux à 6 104 000 hommes, dont 4 654 000 soldats »28.

La France affirmait avoir la première armée du monde29. La ligne Maginot était infranchissable et la presse expliquait volontiers qu'Hitler ne s'y frotterait pas30. La guerre qui s'annonçait ne pouvait être qu'une guerre de position comme de 1914 à 1918.

A la fin du mois d'août 1939, la presse louvoyait entre la « propagande » réservée aux articles sur la situation générale et l'information rejetée en pages intérieures, dans les rubriques locales et les sports31.

Le mot de propagande peut paraître excessif : les journaux et revues de cette époque dont La Petite Gironde et L'Illustration, très lus en pays foyen, présentaient à leurs lecteurs une image sereine et lénifiante de la guerre, qui était la version officielle. Il n'était pas envisagé, comme en août 1914, de se retrouver à Berlin en quelques jours, en chantant la victoire32. La guerre et tant d'efforts pour préserver la paix concernaient surtout la Pologne, Dantzig, le monde entier, qui s'agitait et bouillonnait, du Japon à l'Italie, de l'Espagne aux États-Unis d'Amérique, de la Russie soviétique à la Grande Bretagne. On lisait qu'Hitler était seul, qu'il était un trublion isolé, qu'il menait un jeu de poker menteur et qu'il finirait pas s'incliner. On le croyait parce que des gens occupant des postes éminents l'écrivaient sans cesse.

Lundi 28 août 1939, La Petite Gironde publia un article de son rédacteur en chef, Jacques Lemoine, qui se terminait par un vibrant cocorico33 : Et si le malheur des temps fait que le tocsin sonne encore une fois dans nos campagnes françaises, toutes remplies de souvenirs tragiques ou glorieux, dont chaque parcelle de sol contient un morceau de notre histoire, et qui ne sont que l’œuvre patiente du sacrifice et de l'effort, dans la paix comme dans la guerre, de nos ancêtres, tous, enfants de France, nous nous lèverons encore pour le salut commun, et notre coude à coude fraternel ne connaîtra plus qu'un appel : Au drapeau ! Tout dans cet article faisait écho à la Grande Guerre et son titre interloque un lecteur d'aujourd'hui : Au cœur de l'épreuve morale. Jacques Lemoine réduisait la guerre à une épreuve morale alors que les écoliers apprenaient qu'ils devaient l'impôt du sang à leur pays. Le hiatus qui frappe le lecteur d'aujourd'hui n'est qu'apparent : beaucoup de lecteurs de La Petite Gironde avaient fait la Grande Guerre.

La drôle de guerre confirma cette étonnante sérénité attentiste de la presse alors qu'un désarroi profond gagnait la France, provoqué par la mobilisation, les réquisitions et le repli des réfugiés lorrains et alsaciens. Nous en montrerons l'importance à propos des Établissements Grenouilleau.

La mobilisation intervint brusquement et fut réalisée en quelques jours, fin août et début septembre 1939. Elle entraîna plusieurs générations d'hommes sous les drapeaux, des jeunes gens jusqu'aux cinquantenaires. A une époque où le chef de famille tenait une place primordiale, ce fut un décrochage social d'une ampleur considérable. Partout, dans l'administration, l'industrie, le commerce et l'agriculture, la mobilisation grippa les rouages de l'économie en enlevant des personnes souvent irremplaçables.

Avec les déplacements de personnes et de populations, la mobilisation et la déclaration de guerre augmentèrent le désarroi, pour ne pas dire la pagaille. On connaît assez bien le cas des réfugiés lorrains et alsaciens. Celui de déplacements ponctuels et multiples en métropole est resté méconnu. Même si les désagréments qu'ils provoquèrent furent traités au cas par cas, ils constituent un aspect non négligeable de la mobilisation.

Dès le début de la guerre, le ministère des Travaux publics demanda à la population civile de Paris d'évacuer la capitale tant que les transports sont normalement assurés. En même temps, on a entrepris l'évacuation des enfants des écoles de la Ville de Paris et de la région parisienne34. La Petite Gironde donne ces informations en deux brèves. Par contre, lorsqu'il s'agit des scouts parisiens intégrés à l'effort de guerre, et partant pour la province pour assurer la relève aux champs vidés par la mobilisation générale, L'Illustration consacre 4 pleines pages et 9 photos à ce sujet de faible portée35.

Il n'en va pas de même avec la réquisition de bureaux, de logements et de villas qui furent mis à la disposition de militaires d'active ou mobilisés. Le colonel d'intendance Goby eut un bureau et un logement à Bordeaux, dans la faculté de Lettres36, comme une nuée de militaires. Dans les grandes villes du pays, ils géraient les étapes de la mobilisation et des réquisitions. Des villas situées sur la côte atlantique ou à proximité furent réquisitionnées par l'armée, et mises à la disposition de petites unités de militaires. Ce fut le cas de la villa que les frères Grenouilleau possédaient à Royan. Ils exigèrent et obtinrent que la location, les impôts locaux et les frais divers, en particulier les notes de téléphone soient réglés par les occupants, autrement dit l'armée et l'Etat. Pierre Cazaux, employé des Établissements Grenoulleau fut mobilisé à Libourne dans la défense passive37. Le groupe auquel il appartenait fut logé dans des locaux réquisitionnés que ses précédents occupants avaient entièrement vidés38. Pour matelas, de la paille sur le plancher. N'ayant aucun instrument de cuisine, on fait la soupe dans des lessiveuses. Cazaux indiquait leur seule mission : il y a les tranchées que nous avons à faire dans divers lieux de la ville.

Un écrit du 14 septembre évoque la direction de leur Établissement par les frères Grenouilleau. Monsieur Jean avait fait la Grande Guerre. Malgré ses 51 ans, il est mobilisé à la Défense passive à Bordeaux depuis le 25 août. Monsieur Auguste, 53 ans, engagé et réformé à la dernière guerre, se trouve obligé, en raison de sa situation de Président du Syndicat viticole de Capian, de faire partie de la Commission agricole de cette région et de procurer des moyens aux propriétaires de faire les vendanges tant bien que mal. En outre, il y a à Sainte-Foy et environ plus de 2000 réfugiés dont nous nous occupons également39.

En pays foyen, les réfugiés furent accueillis du mieux possible40. Mais peu de Foyens eurent conscience qu'ils avaient subi l'invasion allemande en 1870, puis de 1914 à 1918, dommages humains et matériels afférents, et qu'ils firent partie de l'Allemagne de 1870 à 1918. Beaucoup les appelèrent les Boches de l'Est41 à cause de leur accent et de leur « patois ». Dans le détail, j'ignore quelle fut l'attitude des Établissements Grenouilleau à leur égard42.

D'autres employés de Grenouilleau furent mobilisés, des cavistes jusqu'aux membres du conseil d'administration comme Jean Grenouilleau, déjà cité, et Henri Dupuy, responsable de la comptabilité. Il est probable que la plupart furent rapidement démobilisés entre la mi-septembre et la mi-octobre.

Quand la Première Guerre mondiale éclata, Auguste travaillait dans les chais, en sabots et avec un grand tablier bleu43. En septembre 1939, son négoce de vins était devenu l'un des plus florissants de France. Monsieur Auguste avait la réputation de payer ses achats rubis sur l'ongle, d'être exigeant, très regardant, proche de ses employés et de parole. Il avait la réputation d'un grand patron paternaliste et social44. En septembre 1939, Monsieur Auguste fut seul pour affronter et régler d'énormes problèmes.

Il fut confronté au démantèlement de ses réseaux de commissionnaires et de clients, à l'effondrement des marchés et des recettes, les traites émises sur ses clients n'étant plus honorées. Les firmes qu'il gérait furent privées de leurs employés mobilisés, des camions et des wagons-citernes, réquisitionnés.

A la fin du mois d'août ou dans les premiers jours de septembre, tous les véhicules appartenant aux Établissements Grenouilleau furent réquisitionnés avec leurs chauffeurs : camion Rochet-Schneider, camion Berliet, camion Latil, camion Matford, camion Renault, tracteur Latil 519 GA 7. Des chauffeurs écrivirent à Auguste Grenouilleau pour le rassurer ou l'informer. Le 8 septembre : Soyez tranquille, je le mènerai comme dans le civil. Je suis à Pessac dans un parc je fais le transport en ville mais, sa durera pas45. Le 13 septembre : Je vous informe que je suis réquisitionner avec le camion et que je suis a Yvrac46.

Le 8 septembre, l'atelier de réparation, situé 9 rue Chanzy fut réquisitionné47. Ce maelstrom social et économique touchait toute la métropole. Le 13 septembre, un courtier de Cadillac écrivit à MM. Grenouilleau : le désarroi doit exister chez vous comme partout où le personnel et les moyens de transport ont été requis.

Albert Garnier, qui tenait un commerce de vins fins à Meursault, en Côte-d'Or, témoignait de son cas particulier qui fut un cas général en métropole. Le 19 septembre, il écrivit à Monsieur Auguste : tous ces événements sont terribles pour le commerce, et comme vous tributaires de Mobilisés, notre caisse est presque vidée. De plus aucune affaire commerciale, aucune rentrée ; c'est déplorable.

Le 13 octobre, la maison Blandat, négociant en vins à Bordeaux, confiait à Monsieur Auguste : Les retours impayés de ma clientèle sont très importants. Le 15 octobre, ce dernier reçut la lettre du jeune Jean Villatte, quinze ans, fils du mobilisé, lui demandant le report d'une traite. Je suis seul, écrivait-il. Il y eut une atmosphère de chacun pour soi alourdie par un sentiment d'impréparation, voire d'inutilité de maintes décisions prises par le gouvernement et l'autorité militaire.

Le 12 septembre, Pierre Cazaux, employé de Grenouilleau, lui écrivit : Voici déjà onze longs jours que je suis mobilisé et que j'ai quitté votre Maison... Que de deuils, de misères et de souffrances en perspective !... Que faire la plupart d'entre nous faire vivre nos femmes et nos enfants avec 10 sous par jour et une perspective lointaine et difficile pour bénéficier des allocations militaires ? Vraiment, la guerre est la chose la plus épouvantable qui puisse s'abattre sur la pauvre humanité à cause de tout ce qu'elle laisse d'horreurs et de misères derrière elle.

Du Bergeracois au Médoc, zone d'achalandage de notre négociant – partout, en fait, les vendanges prochaines posèrent des problèmes quasi insolubles : que faire des vins de la vendange précédente, qui garnissaient les cuves et que les négociants qui les avaient retenus ne pouvaient ni enlever faute de camions, ni payer faute d'encaisse48 ? Comment leur verser des acomptes quand des avalanches de traites restaient impayées ? Avalanche est le mot employée par Henri Dupuy, responsable de la comptabilité des Ets Grenouilleau, mobilisé lui aussi, dans une lettre du 17 septembre : Je suppose qu'il doit y avoir une avalanche d'effets impayés. Que font les banques ? Vous obligent-elles à combler le découvert que ces retours occasionnent ?

L'échéance des effets fut repoussée et les banques commencèrent à prendre des agios, avant de retirer rapidement leur appui. Le 24 octobre, Auguste Grenouilleau affirma : notre banque, vu le roulement de crédit que nous avons dans notre clientèle sérieuse nous faisait une avance de fonds. Étant donné les événements internationaux, cette avance nous a été coupée. Finies les traites à 60 ou 90 jours, l'avenir semblait bouché : les banques imposèrent à leurs clients une gestion au jour le jour. N'ayant pas vu les relevés bancaires des firmes de Grenouilleau, cette affirmation correspond-elle à la réalité ? Ne s'agit-il pas plutôt de la justification des pratiques qu'adoptèrent les Établissements Grenouilleau ?

Nous décrirons ces pratiques et il restera à mener une étude fine des documents bancaires de notre négociant. Pendant les premiers mois de ce que l'on appela la drôle de guerre, les priorités de monsieur Auguste furent : assumer, préserver, subsister, redémarrer.

Le 3 septembre, M. Estovert, à St-Sauveur de Puynormand demanda une avance de 2000 francs sur la vente de ses vins à Grenouilleau. Moi, comme les camarades, je part le 10 jours et je vous assure que faute d'un petit acompte de votre part, je suis obligé de laissait, une femme et trois enfants sans argent et moi partir de même. Lettre émouvante, avec son orthographe et sa syntaxe malmenées. J'ignore la réponse.

A suivre

1 Sauf indication, les documents utilisés proviennent de la documentation de l'auteur.

2 Avant la guerre, la Maison Grenouilleau servait parfois un petit client à Bruxelles. Elle avait quelques correspondants en Algérie, à Oran, Alger et Mostaganem, et s'il lui arriva d'y traiter quelques rares affaires, achat et revente sur place de vins ou de barriques et muids vides, elle acheta rarement des vins d'Algérie pour les importer en métropole. Elle n'a donc aucune stature internationale. M. Robert Puel créa le secteur « exportation » en 1960 (Entretien avec M. Puel, 25 octobre 2017).

3 Témoignage de M. P. B., de Landerrouat, entretien du 8 novembre 2017.

4Charles Sandaran fut responsable du choix et de l'achat des vins ; Albert Fort, de la correspondance et du recrutement des secrétaires, et Henri Dupuy de la comptabilité – je remercie la fille du premier, un neveu du second et la petite fille du troisième pour les informations qu'ils m'ont apportées. Ces trois responsables travaillaient chez Grenouilleau depuis la fin de la Grande Guerre (Alfred Fort fut embauché en 1920. Ils eurent pour principaux collaborateurs MM. Courget, Georges Roudet, Maurice Renou, Guy Tharaud, Robert Godard, Guy Hansen, Jacques Pierrot et Mmes Odette Normat, Jeanne Monteil, D. Pétriacq. Fin 1938, Henri Duroux est déjà décédé, et Henriette Tocheport vient de mourir.

5 En 1874, Sainte-Foy la Grande compte six « courtiers en vins » dont un Grenouilleau. La maison de la « Veuve Audon et fils » figure parmi les vingt commerçants en « vins et spiritueux ». Edouard Féret, Statistique générale... du département de la Gironde, Paris-Bordeaux, Masson & Féret, 1874, p. 749. J'ai donné de brèves indications entre parenthèses.

6 Une circulaire du 1er février 1940 précise : « Nos Établissements, qui étaient, depuis 1919, une Société en nom collectif, formée exclusivement entre MM. Auguste et Jean Grenouilleau, sont, depuis le 1er Janvier 1940, une Société anonyme au capital de 20.000.000 de francs.

Depuis plus de dix ans, cette transformation a été étudiée et prévue. Pour arriver à ce résultat, sans qu'il y ait novation, notre Société à deux associés est devenue Société à 7 associés, puis Société anonyme à capital réduit, puis enfin, dans le courant de Décembre dernier seulement, Société à capital important.

Ces différentes transformations ont fait l'objet, depuis plus de trois ans, de différentes publications légales dans les journaux régionaux accrédités ;

C'est dire que la situation de guerre n'est absolument pour rien dans la transformation intervenue.

Le résultat recherché, et actuellement définitivement acquis, répond à une seule préoccupation : assurer la pérennité de nos Établissements quoiqu'il arrive ; faire de tous nos biens un bloc indissoluble...»

7 Lettre d'Auguste Grenouilleau à un correspondant de Limoges qui pose sa candidature pour une place de représentant, le 1er décembre 1938.

8 Celui qui a conclu un marché à forfait.

9 Le 20 février 1942, Auguste Grenouilleau reprit ces arguments en donnant des chiffres de plus en plus fantaisistes dans une lettre à Jean Deygas, représentant à Saint-Etienne : En 1920, après la dernière guerre, il y avait 68 négociants à Ste-Foy avec chais achalandés. Il ne reste plus que quelques maisons qui ont dû se constituer en consortium pour essayer de donner vie aux épaves.

10 Vers 1960, à Ste-Foy, on racontait en riant la mésaventure d'un représentant qui croyait avoir apporté un nouveau client à la Maison Grenouilleau, alors qu'il s'agissait d'un client d'une autre « firme » du groupe. Cette mésaventure se produisit combien de fois ? Ainsi, le 17 avril 1940, dans une lettre adressée à un représentant de la Firme Laplace (appartenant à Grenouilleau) : « Nous n'avons reçu aucun ordre de ce client pour votre compte. Par contre, l'agent de la Maison Grenouilleau a bien passé une commande pour ce client ».

11 Jan Bertin-Roulleau, « De 1820 à 1954, Établissements Aurélien Grenouilleau, Cent trente quatre ans de commerce et de probité ». Plaquette de 8 pages, sans nom d'imprimeur ni lieu d'édition. Cette plaquette, revue et corrigée, fut à l'origine de celle qui fut éditée en 1955, « Ets Aurélien Grenouilleau, Cent trente cinq ans de commerce et de probité », Ateliers A.B.C., Paris, s. d., 8 pages. Avec leurs points communs (la fondation de la Maison en 1820 par des Grenouilleau) et leurs différences (tel chiffre d'activité gonflé en 1955), ces deux plaquettes font feu de tout bois pour la meilleure publicité possible. Ont-elles seulement été distribuées ?

12 Témoignages de P. P., R. L. et E. V. ; un témoignage très récent à vérifier : La famille Mathieu aurait possédé plusieurs maisons dans la partie ouest des rues Chanzy et Marceau. En 1927, Mathieu intervint auprès de MM. Flageol et Blondel, mais à quel sujet ?

13Cet établissement a été démoli pour laisser place à la rédidence des Mourennes.

14En 1938, le maître des chais n° 4 était M. Courget.

15 Actuelle annexe des Asiles John Bost. Porte et façade ont été conservées.

16 La maison Laplace expédie des vins de bonne qualité jusqu'en janvier 1941. 8 commandes honorées en mai juin juillet 1943. Et, semble-t-il, 3 ventes en juillet 1947 et une reprise d'activité à partir de juillet 1957.

17Ce terme de « représentant » sera défini plus bas à propos des lois sociales.

18 Fred Rosenfeld avait été associé à un négociant en vins de Bordeaux, les successeurs d'Achille Posso Aîné. En août 1937, il créa son propre négoce qu'il installa dans les bureaux de son beau-frère, M. Jérôme Reiss et la Maison Grenouilleau l'accepta comme « négociant fictif chez un autre », pratique courante à l'époque.

19 A ma connaissance, il ne reste de la maison Lhéritier qu'une grande photo de son directeur. De la maison Roucheyrolle, courtier à Saint-Philippe du Seignal, ne subsiste qu'un cachet sur un livre de prix, H. Roucheyrolle / Vins / Ste-Foy-la-Grande (Gir.).

20 A Sainte-Foy la Grande, les vieilles maisons Reigner et Gaulhiac subsistent, ainsi que la jeune maison Ménétrey. A Pessac-sur-Dordogne, subsiste la maison Amanieux.

21En décembre 1938, « notre confrère la maison Henri Duroux ».

22 « L'acte constitutif a été passé à Sainte-Foy, le 2 août 1919, puis diverses modifications y ont été apportées par acte du 9 juin 1925, et enfin de nouvelles modifications ont donné lieu à un acte passé le 12 juin 1937. La société part du 1er juillet 1919 pour prendre fin le 30 juin 1949 ».

23 Vers 1970, un viticulteur Foyen, chassant la goose en Irlande, trouva une bouteille de vin vide, avec une étiquette « Duroux, viticulteur à Pineuilh », dont il n'avait jamais entendu parler.

24 Ce sont : Mme Chautereau, Henri Dupuy, Gaulhiac et fils (courtier patenté), Sarrazin, Armandie, Camberou, Cazaux, Cazenave, Chantereau, Lucien Courget, Henri Duroux, Mme Fort, R. Godard, Hansen, Hader, Leymerigie, Lièvre, Maingeaud, Roger Majou, Marcou, Miguouneau, Melle J. Monteil, Pétriacq, Jacques Pierrot, Pinson, Prioleau, Renou, A. Sengès, Tharaud, Melle H. Tocheport, Rémy Vigier.

25 1er août 1937.

26 Augmentation qui allait de 3% jusqu'à près de 20%, dans des cas exceptionnels. Ainsi, le 26 juin 1939, un tonneau de graves de Vayres à 2700 francs subit une survente de 500 francs.

27 « Contrairement à mes premières intentions, j'ai décidé de créer une maison de commerce à mon nom propre », écrit Rosenfeld le 4 août 1937.

28 Henri Amouroux, Le peuple du désastre, 1939-1940, Robert Laffont, 1976, p. 197. Inutile d'additionner les chiffres donnés pas Amouroux. En note, Amouroux précise les deux étapes de la mobilisation avant que la guerre ne soit déclarée : du 21 au 27 août, puis à partir du 27 août. Je conseille la lecture de l'ouvrage d'Alfred Fabre-Luce, Journal de la France, 1939-1944, Bruxelles-Paris, A l'Enseigne du Cheval Ailé, 1947.

29 Par exemple, Colonel Alerme, Les causes militaires de notre défaite, Paris, Publications du Cebtre d'Etudes de l'Agence « Inter-France », s. d. (1941), p. 13.

30En septembre 1939, La Petite Gironde en donne des exemples. Hitler avait donné pour consigne de laisser pourrir la guerre côté français. Voir A. Goutard, 1940, la Guerre des occasions perdues, Hachette, 1956, p. 133, et Jacques-Henri Lefebvre, 1939-1940, le suicide, Notes d'un Correspondant de Guerre, Paris, Durassié & Cie, 1942, p. 11.

31 Dans ses éditions du mardi 29 août 1939, La Petite Gironde annonce le rétablissement de la censure, qui n'est pas, certes, la propagande. La radio fut placée sous l'autorité militaire. L'Illustration, n° 5039, 30 septembre 1939, p. 118 : Disparition du « fait divers », un article d'Albéric Cahuet qui note sa disparition en une des quotidiens. Le monde de la pègre, du vol et du crime a perdu la vedette qui, par ses titres-affiches et ses photographies abusives, dévorait naguère la première page des journaux. Cela transforme, dans la dignité présente des heures, l'aspect si justement discuté de l'information quotidienne.

32Cependant, Ray Ventura et ses Collégiens chantent « On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried qui fut le grand succès de la « drôle de guerre ».

33Jacques Lemoine était alors fermement opposés à tous dictateurs, Hitler, Mussolini en tête.

34 L'Illustration, n° 5036 du 9 septembre 1939, p. 34.

35L'Illustration, n° 5037, 16 septembre 1939, p. 71 à 74.

36Démobilisé après l'armistice, il s'établit à Riocaud.

37 Cazaux avait fait la Grande Guerre et, vu son âge et ses deux enfants, il avait été versé dans la Défense Passive à Libourne.

38Il s'agissait d'un négociant en vins.

39 Jacques Reix me signale qu'il y eut 850 réfugiés alsaciens dans la commune de Port-Sainte-Foy. Pour le canton de Vélines, voir..........................

40 La Petite Gironde du 30 septembre 1939 consacre un long article à l'accueil des réfugiés lorrains. Il mentionne l'accueil remarquable des Foyens et de leur maire, le docteur Bertin-Roulleau.

41 Un jeune mobilisé à Longwy envoya une moitié de ménagère en argent à sa mère. L'autre moitié arrive dans un autre colis, écrivait-il. Ils nous pillent, mais nous ne sommes pas chez nous, ne dis rien, tais-toi, dit à sa fille une réfugiée qui avait aidé à déballer le colis.

42 Une seule information dans notre documentation : Le 16 octobre, un réfugié cherche du travail : Je suis célibataire et tout seul... Je suis mécanicien chauffeur et capable de faire toutes les réparations. Je comprends que vu la situation actuelle je ne pourrai demander qu'un salaire suffisant à subvenir à mes besoins. Il s'agit d'Emile Jantzen réfugié à St-Christophe, canton de la Jarrie, en Charente Inférieure. Combien de refus lui ont été opposés avant qu'il propose son travail à Monsieur Auguste pour peu d'argent ?

43 J'avais recueilli le témoignage d'Auguste Grenouilleau en 1977.

44 Sur la création de cette image : En 1908, Auguste Grenouilleau avait suscité la création du club de rugby local, le Stade Foyen dont son frère Jean fut le premier président. En 1910, il fit représenter une revue restée longtemps fameuse, Sainte-Foy défile. Auguste Grenouilleau présida la Société de Secours Mutuels n° 234 de Sainte-Foy à laquelle cotisèrent la plupart de ses employés. Cette société de secours mutuels cotisait pour ses membres à la Caisse Autonome d'Assurance Mutualiste Chirurgicale. Les frères Grenouilleau avaient affilié leurs employés et entretenaient des relations personnelles avec la caisse primaire N° 18 à Libourne. Voir aussi le Recueil des treize toasts et discours prononcés à l'occasion de la Fête du Centenaire des Établissements Aurélien Grenouilleau célébrée le 12 février 1923 (1820-1920), brochure de 34 p., Bordeaux, Gounouilhou, s. d.

45Lettre de M. Mouragne.

46Lettre de Jean Charrière.

47 L'ordre de réquisition fut signé par Pierre Bertin-Roulleau, maire de Ste-Foy, sur ordre du Préfet de la Gironde.

48 1939, le 18 septembre. M. Espenan, viticulteur à St-Antoine sur L'Isle a vendu ses vins de la vendange 1938 à Grenouilleau. Il lui demande d'enlever sa commande au plus tôt : Je serai très gêné pour loger ma récolte.

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29 novembre 2018

Les orientations religieuses du collège protestant de Sainte-Foy à ses débuts.

3 - Benjamin Pellis et les effets d’un prosélytisme débordant (1835-1845).

 

31 – Benjamin Pellis

Les souvenirs sur Pellis sont diffus. La biographie de Féret ne le cite pas. Il fut un chrétien évangélique fervent et un professeur tatillon, excellent latiniste. Benjamin Philippe François Pellis était né à Lausanne. Le 23 décembre 1835, il avait épousé Marie-Thérèse Mestre, fille de Théodore Mestre, qui avait créé à Sainte-Foy une école mutuelle renommée en son temps. Il était alors à Sainte-Foy “depuis 15 mois environ”. En 1852, il présida la Société Philomathique de Bordeaux.

 

On conserve deux témoignages sur Benjamin Pellis. Le premier provient d‘un polémiste catholique foyen. C’était en 1838. Le polémiste présente Pellis comme “un très-charitable Suisse”, ami et protégé du savant M. Arago, manquant de franchise, ne reculant pas devant le “mensonge” et les “faux rapports“. Dans le feu de la controverse qui oppose alors catholiques et protestants de Sainte-Foy, le polémiste catholique tombe facilement dans l’excès. Je ne retiens de son témoignage que cette amitié qui liait Pellis à Arago.

Il enseigna les mathématiques aux élèves de la pension Wysoky, à Ste-Foy. Jean Corriger donna des renseignements sur cette pension qu'il désignait comme la pension Rynoski : « Chère pension Rynoski ! Un de mes oncles, pasteur à Saint-L. l'avait fondée, bien des années auparavant, pour notre satisfaction future et l'avait cédée, plus tard, à une famille polonaise composée du père, de la mère et de plusieurs filles, tous gens honnêtes et érudits mais parlant français comme notre professeur de mathématiques (il s'agit de Pellis) qui était un suisse-allemand, et myopes à ne pas distinguer le bout de leur nez »...

Voici le portrait-charge d’un potache sur le pédagogue vieillissant, sous le nom de Bellis : « Le père Bellis était un vieux Suisse, grand, maigre et sec, enfermé dans une grande redingote boutonnée jusqu'au collet, d'aspect militaire, ancien président de la Société philomathique de Bordeaux. C'était aussi un original. Il avait apporté d'Helvétie des locutions biscornues, plus françaises à ses yeux que le français lui-même. Il avait la prétention de nous les imposer et s'irritait beaucoup des rires irrévérencieux par lesquels nous accueillions ses néologismes. Il n'admettait pas qu'on prononçât devant lui le mot rien, et me gratifia, certain jour, d'une retenue de promenade parce que je m'obstinais à ne pas vouloir dire que : "si de deux on ôte deux, il ne reste quoi que ce soit". Je découvris un jour dans un volume de Victor Hugo quelques vers qui me parurent s'appliquer au "Vieux" d'une façon merveilleuse :

"C'est lui qui torturait par la mathématique

Le jeune enfant ému du frisson poétique ;

L'enfermant, noir geôlier, dans de sombres barreaux,

Il le livrait vivant aux chiffres, noirs bourreaux.

Il lui faisait de force ingurgiter l'algèbre :

Il le liait au dos d'un Boismorand funèbre,

Gredin qui le tordait, des ailes jusqu'au bec,

Sur l'affreux chevalet des X et Y".

Je les copiai de ma plus belle écriture et les collai sur son bureau ; ce qui me valut deux jours de cachot et une attention particulière, expression qui, traduite de l'universitaire au français, signifie : "des retenues de promenade à bouche que-veux-tu".

A la fin de sa vie, Pellis n’avait rien perdu de l’ardeur religieuse de sa jeunesse et faisait partie de l’Eglise Evangélique de Sainte-Foy. Il participa au synode qui se tint à Bergerac en septembre 1868.

 

32 – Un contexte scolaire houleux.

En décembre 1845, Isaac Paris nota le contexte scolaire à Sainte-Foy entre 1835 et 1845. Paris était diacre de l’église protestante foyenne. J’ai respecté son orthographe.

« La dicidence (entre Mestre et la Société chrétienne de Bordeaux), avait pris un caractère bien déterminé ; le gendre de Mestre, M. Pelisse était directeur du collège de Sainte-Foy ; et soit conviction ou espéculation, la direction avait pris bien décidément la couleur de la doctrine méthodiste ; il avait choisi un homonier professant cette doctrine ; et quelques jeunes professeurs théologiens, qui paraissaient être de vrais disciples de cette doctrine; la publicité de cette organisation et les recommandations des divers pasteurs dissidents donnèrent, il faut le dire, a cet établissement, mais une année seulement, un nombre assez considérable d'élèves (environ 90). M. Pelisse alors ne douta plus du succès de son entreprise ; au lieu de continuer sa direction à l'application des élèves sur les classes scientifiques principalement, et comme complémentaires l'instruction religieuse, les premières furent négligées, les grans élèves ne furent occupé pour ainsi dire que d'idées religieuses, il envoyait plusieurs de ses élèves évangéliser la campagne, ce qui leur convenait très bien ; mais les autres classes naturellement se trouvaient bien négligées ».          

Voici la suite des notes d'Isaac Paris :

« Cela ne devait pas durer longtemps. En général, les pères de famille les plus religieux même désirent avant tout, ou du moins en même temps, que leurs enfants apprennent les sciences humaines que l'on enseigne dans les collèges, avec les idées religieuses laïque, et lorsqu'ils veulent en faire des théologiens, après avoir pris leurs grades de bachelier, ils se doivent de les envoyer dans les facultés. La grande majorité des pasteurs et des membres du consistoire de l'église de Sainte-Foy n'a pas adopté ni approuvé les idées de la direction du collège ; ils furent tournés en ridicule par quelques professeurs et élèves du collège ; on alla jusqu'à dire que quelques uns d'entre eux (les pasteurs) n'étaient pas chrétiens ; l'influence du collège chercha à annihiler ou affaiblir le caractère de ces pasteurs et a traiter de despotes le consistoire parce qu'il ne voulut jamais se laisser mener par lui, ni approuver ses tendances. On chercha à porter la division parmi les pasteurs et parmi les membres du consistoire ; la minorité qui entrepris cette œuvre ne put jamais y parvenir, une partie de cette minorité se retira du consistoire, l'autre fut repoussée aux élections biennales. Le succès du collège ne dura pas ; l'année après il y eut beaucoup moins d'élèves ; alors Mr Pelis et son beau-père se récrièrent contre le consistoire en disant qu'il avait mis toute son influence pour nuire à la direction du collège. Cette accusation n'était pas fondée, les pasteurs ni les membres du consistoire n'ont jamais été ennemis du collège, au contraire, ils ont fait tout leur possible pour le faire prospérer ; mais pour être juste ils n'ont pas soutenu, dans cette circonstance, la direction de M. Pelisse ».

 

33 – Le Réveil protestant dans la moyenne vallée de la Dordogne.

De ce témoignage essentiel, retenons que Pellis envoya des élèves à la campagne, pour y apporter la « bonne parole » : la Bible, rien que la Bible, toute la Bible, socle sur lequel prospéra le mouvement évangélique. Leur prédication fut bien accueillie dans les campagnes environnant Ste-Foy : les petites gens, agriculteurs et tâcherons, se transmettaient la mémoire de « l’Eglise sous la Croix » du siècle précédent. Ils n’avaient pas oublié les assemblées au désert réunissant leurs ancêtres autour d’un pasteur itinérant, ni les cultes familiaux clandestins. Beaucoup de paroisses protestantes rurales ont une origine évangélique : Montcaret, avec le pasteur Reclus, La Nougarède, St-Avit du Moiron, etc. A Sainte-Foy, la création d’une paroisse évangélique fut tardive.

Les bibliothèques des temples (Gensac et Flaujagues en particulier) et familiales montrent que ce Réveil local s’est nourri du piétisme anglais, surtout avec Wesley, et de l’exemple de Félix Neff, dans les Hautes Alpes.  

Quand une paroisse évangélique fut constituée à Ste-Foy, la librairie protestante Fraysse, de Sainte-Foy, mettait à disposition de ses lecteurs des ouvrages signés par des pasteurs évangéliques. C’est le cas des « Sermons et Homélies par Ernest Dhombres », publié en 1867. Le premier sermon s’intitule « Le cri d’Asaph ou l’idée de Dieu ». Il reprend et expose les grands principes de John Wesley sur le choix du chrétien de se remettre à Christ, sa sanctification présente et sa sanctification dans l’éternité : « si j’ai besoin d’un Dieu qui m’aime, j’ai besoin aussi d’un Dieu qui me sanctifie et me régénère... Enfin, Mes Frères, il nous faut un Dieu qui, au sortir de ce monde, nous reçoive dans ses bras éternels et qui réponde à nos instincts d’immortalité en nous donnant l’assurance d’une éternité bienheureuse ».

En pays foyen, le réveil protestant fut le fait des seuls protestants évangéliques. Leur prédication touche surtout le petit peuple des campagnes. J'ai détaillé leurs croyances religieuses. Les relations avec l'Etat sont simples : il n'y en eut pas : contrairement aux protestants concordataires, ils refusaient les aides pour édifier leurs temples, payer les pasteurs, comme ils refusaient l'autotité et le contrôle étatiques.  

Cependant, en 1845, le consistoire de Sainte-Foy reprit le collège en main et chercha de nouveaux professeurs et gestionnaires pour l’installer dans un cadre théologique orthodoxe. La bourgeoisie protestante foyenne, concordataire, avait fini par gagner le bras de fer engagé depuis si longtemps avec les protestants évangéliques.

 

- 28 septembre 1829. Lettre adressé à Mestre de Paris par Henri de Vieil Castel.

...Mr de St Aulaire est je crois en Suisse et j'ignore le temps de son retour. Cela doit vous contrarier pour l'autorisation de faire la réthorique et la philosophie. M. de Montlul ministre de l'instruction publique, est un ?, à part d'homme public, extremement honnete et serviable. Il connait ma famille, et je lui écrivis tout simplement il y a quelques jours pour lui demander une audience. Elle m'a été accordée aujourd'hui. Je viens de voir son Excellence à l'instant même et je puis mot pour mot vous dire quelle a été notre conversation. Vous savez que ma mémoire me sert assez heureusement.

Après les salutations d'usage et m'être assis dans un bon fauteuil j'ai parlé ainsi.

Monseigneur je suis venu vous entretenir d'une affaire que je vais vous expliquer en vous promettant d'avance d'être concis.

Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires. Il demande l'autorisation de professer le Réthorique et la philosophie. Cette demande que je renouvelle avait déjà été formée sous le précédent ministère par Mr le comte de St Aulaire.

Le ministre. C'est bien mais il faudrait que vous me remissiez une note.

Henri. (tirant un papier de sa poche). J'avais prévu cette demande et voila la note que vous me demandez.

Le Ministre. (prend cette note et après l'avoir lue d'un bout à l'autre et très attentivement). Mais pourquoi donc tous mes prédécesseurs n'avait pas accordé la demande que vous formez aujourd'hui ?

Henri. On était à espérer une réponse favorable lorsque la chute du Ministère est venue tout à coup la retarder. Mr de St Aulaire est maintenant en Suisse et c'est ce qui fait qu'il n'est pas ici à ma place.

Le Ministre. (s'approche de son bureau et écrit quelques lignes en marge de la pétition que je lui ai remise).

Henri (pendant que le Ministre écrit). Ce serait un bien général que l'autorisation que nous demandons. Beaucoup d'élèves peu fortunés finiraient ainsi leurs classes, car il y en a dont les moyens pécuniaires ne leur permettent pas d'aller passer deux ans dans un collège royal.

Le Ministre. (l'interrompant). Certainement, Monsieur. Savez vous quel est le nombre des élèves ?

Henri. Je ne puis vous le dire au juste, mais il est de quatre vingt pensionnaires à peu près sans compter les externes qui sont à la vérité moins nombreux.

Le Ministre. Et ce pensionnat sous le rapport religieux est exclusivement protestant ?

Henri. Oui, Monseigneur.

Le Ministre. Cela vaut beaucoup mieux.

Henri. On avait bien demandé qu'il put être mixte, mais cette condition n'avait pas été accordée.

Le Ministre. On a bien fait. Lorsqu'une pension est exclusivement protestante, par exemple, on évite ainsi toutes contestations. L'influence qu'une religion pourrait exercer sur des enfants élevés dans une autre n'est plus à craindre. Les parents peuvent alors être en repos. Un enfant n'a pas de conscience.

Henri. Ainsi donc, Monseigneur, ce titre de collège protestant ne peut être une raison contre l'autorisation qu'on demande.

Le Ministre. (Rougit tout à coup et reprend vivement). Non, non, Monsieur, la liberté de conscience, la liberté des cultes est enracinée dans nos mœurs. Elle est établie en France de manière à ne pouvoir plus être troublée. Il n'y a que de mauvais français qui puissent parler autrement.

Henri. Les guerres de religion sont de vieilles rancunes qui ne s'éveilleront plus.

Le Ministre. Elles sont passées avec le tems des siècles et ne reviendront pas plus qu'eux. Vous pouvez compter, Monsieur, que je donnerai toute mon attention à la demande que vous me présentez et je vais aussitôt la soumettre au conseil de l'Université.

Je vais maintenant voir Monsieur Cuvier et les autres membres du conseil et tacher d'arranger cette affaire. Je ferai jouer quelques personnages plus puissants que moi et nous réussirons...

Un hazard assez singulier m'a fait rencontrer Mr Fauré dans l'antichambre a attendre comme moi.

Tout à vous,

            Henri de Vieil Castel.

 

 

 

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15 novembre 2018

Les orientations religieuses du collège protestant de Sainte-Foy à ses débuts.

1 - Terres connues, friches et sources


Un établissement secondaire pour garçons a existé à Sainte-Foy pendant près de 60 ans, de 1825 à 1883. Son premier directeur fut le pasteur Célestin Bourgade qui exerça ses fonctions de 1825 à 1835. Benjamin Pellis lui succéda de 1835 à 1845. Sur de nouvelles bases, cet établissement poursuivit son existence de 1845 à 1883, avec pour directeurs successifs les pasteurs Jean-Daniel de Félice, Henri Mouchon, MM. Moulinié et Faure.

 

12 - Friches

Naguère, M. Cadilhon a présenté une histoire succincte de la “pension Bourgade”. Récemment, M. François a évoqué les démêlés entre le collège protestant et le curé de Sainte-Foy dans les années 1850. 

Il reste beaucoup à faire ; l’histoire du collège foisonne de thèmes qui n’ont pas encore été traités :
- la création du collège,
- la nature, la diversité et la qualité des écoles à Sainte-Foy et la place qu’y tint le collège protestant,
- la propriété, la situation et la disposition des locaux,
- l’évolution du statut administratif et celle de la vie religieuse,
- les budgets et en particulier la provenance des fonds,
- les listes de professeurs,
- la biographie des directeurs et de plusieurs personnages ayant marqué tel épisode de la vie de l‘établissement,
- les listes d’élèves,
- les modalités de succession d’un directeur à l’autre,
- les programmes et la formation théologique,
- les catalogues des bibliothèques,
- la place et l’image du collège dans la cité et dans le monde protestant,
- les réactions que suscita le collège protestant dans divers milieux catholiques,
- la disparition du collège protestant.

Cette liste incomplète de thèmes s’ouvre sur des territoires inconnus ou presque à cause de la faible quantité de documents qui a subsisté.

Ces documents se rapportent presque tous à des événements exceptionnels ou à des crises sévères : aspects de la fondation, mutation, phases de friction avec les catholiques locaux ou bordelais. Ces documents marquent des moments essentiels de la vie et de l’histoire du collège, mais ce sont des éléments de travail partiels et difficiles à mettre en perspective. Dans ces conditions, il s’agit d’apporter des éléments nouveaux et de signaler des pistes de recherche.

Cette recherche a utilisé des documents inédits. Des questions se posent : quelles furent les relations entre cet établissement et diverses églises et structures protestantes (le consistoire local, les consistoires de Montcaret, Gensac et Bergerac, et la Société biblique de Bordeaux) ? Quelles influences religieuses marquèrent-elles le collège protestant ? A l’intérieur de l’établissement, quelle fut la vie religieuse, avec ses rythmes, ses périodes de plénitude et ses moments de crise ? Le collège forma-t-il de futurs pasteurs ? Et surtout, quelle fut l’influence du collège dans les pratiques religieuses des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne ? Le peu de documents retrouvés ne permet pas de traiter tous ces points.

Un thème servira de fil conducteur : les orientations religieuses successives du collège. Il sera d’abord question du caractère évangélique profond et tonique qui marque les vingt premières années du collège - et de la moyenne vallée de la Dordogne, de 1825 à 1845. Cette note porte sur les premières années du collège, de 1825 à 1830. Une seconde abordera la période allant de 1830 à 1845. Une troisième sera consacrée à la reprise en main “orthodoxe” à partir de 1845. Enfin, il sera question de l’ouverture du collège aux thèses libérales à partir des années 1860.


13 - Les sources

Les documents utilisés sont :
- Un “Cours d’instructions religieuses” professé dans le collège de 1828 à 1830 par le pasteur Jacques Reclus. Il s'agit d'un gros cahier manuscrit,inédit.
- Registre du consistoire de Sainte-Foy, 1804-1837.
- Registre du consistoire de Montcaret.
- Registre de l’Église de la Nougarède
- Notes d’Isaac Paris.
- Notes de Théodore Mestre.
- Deux sermons du pasteur Bourgade.
- Des ouvrages d’époque qui proviennent tous de vieilles bibliothèques du pays foyen. Ils sont cités dans le courant de ce texte.
D’autres sources restent à découvrir ou à redécouvrir, en particulier :
- Registre du consistoire particulier de Sainte-Foy.
- D’autres sermons de pasteurs foyens du début du 19e siècle.
- Documents sur la faculté de théologie de Montauban, les doyen Frossard et Encontre et leurs étudiants.
- Archives de la faculté de théologie de Montauban.
- Archives du consistoire de Nîmes.

Au début du 19e siècle, les questions de théologie eurent une importance considérable pour les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne. Il était exclu de considérer tous les aspects de la doctrine pour ne pas multiplier les pages de cette note. Ont été retenus les aspects de la doctrine qui cernent l’identité des réformés :
- L’autorité de la parole de Dieu.
- La sanctification, avec la question de la grâce et le but des oeuvres ; et la consolation de la mort.
- La communion.
- La forme de l’Église.
- La question du baptême, qui pourtant a fait débat à l’époque, a paru secondaire et n’a pas été retenue.

 

2 - Des temples, des écoles et un collège

Dans les années 1820, la communauté protestante de Sainte-Foy avait mis trois projets en chantier : l’édification de deux temples (l’un à Sainte-Foy et l’autre aux Lèves) et la création d’un collège. En 1881, le pasteur Caris écrivait : “Le temple ne put être construit que de 1824 à 1827, et les catholiques, favorisés par les Bourbon, revinrent à leurs anciennes réclamations; mais, en général, les protestants ne furent pas trop inquiétés et le culte fut toujours régulièrement suivi. Bientôt, un Comité se forma dans le but de fonder un collège protestant ; ouvert en 1828, la direction en fut confiée au pasteur Bourgade. Pendant longtemps, de jeunes protestants de toutes les parties de la France y vinrent chercher l’instruction, et un grand nombre d’entre eux ont été plus tard des pasteurs distingués”.

Caris se trompe sur les dates : ainsi, le collège ouvrit en 1825 et non 1828. Mais il montre la force des réformés foyens qui sortaient enfin de l’anonymat religieux et en partie civil auquel les avait contraints la Révocation de l’Édit de Nantes. Édifier deux temples et ouvrir un collège demandait un travail et des moyens considérables. La communauté protestante de Sainte-Foy mena ces projets à terme. En même temps, le consistoire trouva des locaux de culte dans diverses communes du canton, organisa son fonctionnement, se procura des financements et prit diverses mesures pour favoriser la bonne marche des écoles protestantes.

Nous n’avons pas de renseignements sur le Comité qui prépara l’installation du collège. En 1829, Horace de Vieil-Castel évoquait les débuts du collège : “Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires“. Célestin Bourgade, l’un des pasteurs de Sainte-Foy en prit la direction, non sans susciter les craintes du consistoire : “M. le pasteur Bourgade communique au Consistoire l’autorisation qui vient de lui être accordée par le grand Maître de l’Université d’élever un collège protestant à Sainte-Foy ; sur les craintes qui lui sont exprimées que le service de nos églises pourrait souffrir des nouvelles occupations qu’exigera de lui la direction de cet établissement, il promet, s’il prenait une extension considérable d’y pourvoir par de nouveaux moyens et d’assurer dans tous les cas la régularité de son service”. C’est la seule mention concernant la création du collège que donne le registre du consistoire. Elle n’exprime pas une totale adhésion du consistoire à ce projet. Le manque de documents ne permet pas d’en savoir plus.

Le collège n’eut pas pour seule fonction de dispenser un enseignement général. En son sein, était enseignée la théologie qui, nous le verrons, était pratiquée dans le consistoire de Sainte-Foy, dans ceux de Gensac et de Montcaret.


21 - La théologie

Les Réformés foyens mirent à profit la liberté de conscience et de culte qu’ils venaient de retrouver récemment#pour reprendre et remettre en forme des thèmes récurrents de la Réforme. Les pasteurs donnèrent une définition précise des principes théologiques qu’appliqueraient les fidèles et des structures ecclésiales qu’il convenait d’adopter. Les pasteurs des consistoires locaux menèrent-ils un travail critique de grande ampleur ou appliquèrent-ils une doctrine qu‘ils avaient reçue toute prête ? Des évolutions menèrent à la dissension.

En avril 1830, le consistoire de Montcaret constata : “Les doctrines religieuses que professe M. le pasteur Reclus sont autres que celles qu’il avait à son entrée dans l’Église. Ces doctrines religieuses ne sont point partagées par ses collègues et les membres du consistoire”. Jacques Reclus fut le seul pasteur à effectuer cette démarche et il joua un rôle considérable : de 1825 à 1828 au moins, il fut le professeur de théologie du collège protestant. Son action entraîna une séparation au sein des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne, avec la création d’Églises Évangéliques.

On retrouve à Sainte-Foy des ouvrages de pasteurs et de théologiens étrangers provenant de méthodistes anglais, du pasteur Robert Channing de Boston, de l’allemand Friedrich Schleiermacher, ou des Frères Moraves. Ils ont été publiés dans le cours de tout le 19e siècle et marquent l’évolution du protestantisme dans la moyenne vallée. Cependant, les traces d’une élaboration critique d’une théologie par les pasteurs de la moyenne vallée sont, pour le moment, inexistantes. En ce début de 19e siècle, les thèses unitaristes de Channing et les ouvertures psychologisantes de Schleiermacher ne recueillirent aucun écho en pays foyen, de 1825 à 1830. Ce n’est pas le cas des méthodistes anglais et des Frères Moraves. Nous mettrons en évidence une influence directe et essentielle, celle du piétisme anglais, l’ouvrage de base restant la Bible. Sur l’influence des Frères Moraves, nous ne disposons, pour le moment, que d’indices.

Il y eut certainement des relations suivies avec les facultés de Montauban et de Lausanne, et les éditeurs protestants de Toulouse, Avignon et Lausanne : les nouvelles se propageaient dans les correspondances privées. Un autre indice de ces contacts est le cas de l’un des premiers pasteurs de Montcaret, Christian Heinrich Vent, né en 1792 dans le duché de Holstein et formé par la Faculté de Théologie de Kel. Mais en l’absence de correspondances des pasteurs et de fonds de bibliothèques familiales de l’époque, il est impossible de décrire les relations que les pasteurs des consistoires de Sainte-Foy, Montcaret et Gensac eurent avec d’autres centres réformés.

 

22 - Le “Cours d’instructions religieuses” de Jacques Reclus

Un document donne l’orientation théologique du collège pendant la direction de Célestin Bourgade. C’est un cahier manuscrit épais, dont la couverture a disparu. Sur le second feuillet, le titre se lit à peine : “Cours d’Instructions religieuses données dans l’École normale de Sainte-Foy du 13e décembre 1828 au (?) août 1830“. Le cours occupe 264 pages, les 5 dernières pages sont restées vierges. Le “Cours” est d’une même écriture, mais de rares notes en bas de page semblent d’une autre écriture. Y a-t-il eu deux rédacteurs, ou une même personne a-t-elle utilisé une écriture appliquée et parfois, une écriture rapide, y a-t-il eu une première puis une seconde lecture ? Il semble qu’une même personne ait rédigé tout le cahier. Dans ce cas qui en est le rédacteur ? La personne chargée des cours de théologie ou un des élèves ? Quand à l’auteur de ces “Cours”, il s’agit du professeur de théologie du collège, Jacques Reclus, pasteur à Montcaret. Jacques Reclus avait fait ses études de Théologie Montauban où il avait présenté sa thèse en 1822 : “Thèse sur la satisfaction par Jésus-Christ”. C’était son seul ouvrage répertorié jusqu’à la découverte de ce “Cours d’Instructions religieuses”.

Ce cours ne s’adressait pas à tous les élèves mais seulement à ceux qui se destinaient au pastorat : quelques élèves de la classe de rhétorique, entre quatre et six selon les années. Bien entendu, les rares élèves catholiques n’étaient pas concernés. Le collège était pris entre le désir de n’accueillir que des jeunes réformés et l’éventuelle nécessité d’ouvrir ses portes à de jeunes catholiques dont la présence payante contribuait aux recettes de l‘établissement.

Le cours ne se présente pas comme des notes complétant des éléments acquis ailleurs, dans le cadre du consistoire, ou pris dans quelques uns des nombreux ouvrages publiés à l’époque et donnant des sermons et des études théologiques. Il s’agit d’une présentation globale et structurée du message de la Bible, en 40 leçons : c’est l’exposé d’une doctrine aboutie. Avec ce “Cours d’instructions religieuses”, le collège dispensait une formation religieuse spécifique. A la même époque, c’est-à-dire, avant l’édification du nouveau temple, la communauté protestante dépendant du consistoire de Sainte-Foy recevait-elle une formation religieuse en dehors des cultes réguliers ? En 1816, le consistoire organisa des “instructions religieuses” hebdomadaires, de novembre à juillet". L’habitude s’est-elle gardée ? A partir du 22 décembre 1841, des réunions hebdomadaires se tinrent dans le temple. Une bibliothèque pouvait contenir des ouvrages de théologie, des sermons et des livres d’édification. Il semble que la bibliothèque du consistoire ne fut pas constituée avant 1836.


23 - La publication du cours

Les 40 leçons du “Cours d’instructions religieuses” se terminent en août 1830 avec la fin de ce premier cahier. Ensuite, ce cahier fut revu et augmenté. On en retrouve l’esprit et souvent la lettre dans un ouvrage anonyme publié chez K.-Cadaux, à Toulouse, en 1842 : “La religion chrétienne exposée d’après la parole de Dieu“. L’auteur a maintenu le plan des “Cours d’Instructions religieuses” qui forment les 138 pages de la première partie de l‘ouvrage. En conclusion de cette première partie, il a ajouté un chapitre sur “l’Église”. Puis, vient une “deuxième partie, La morale chrétienne, ou les devoirs des croyants”, qui donne 16 chapitres en 237 pages et développe, en particulier, chacun des dix commandements. Il est légitime d’attribuer cet ouvrage au pasteur Jacques Reclus.

Dans cet ouvrage, certains chapitres des “Cours” ont été modifiés. Lorsqu’il présente son sujet, Jacques Reclus va à l’essentiel dès les premières phrases. Il a ajouté des passages explicatifs. Les arguments, les nombreuses citations de la Bible et des paragraphes entiers ont été repris tels quels. La publication portant son travail dans un milieu extérieur au collège, Reclus a peut-être tenu compte de récentes publications protestantes et des nombreux opuscules au moyen desquels catholiques et protestants polémiquèrent, à Sainte-Foy, mais aussi à Castillon, Bordeaux, Orthez, Toulouse ou Montauban dans les années 1825-1840. Le livre de Reclus complète son cours et donne un sens à la démarche du chrétien : l’aspect doctrinal est suivi par la définition d’un cadre moral basé sur le respect des dix commandements.

Cette édition ne porte pas la mention qu’elle provient d’un cours professé au collège de Sainte-Foy. Son tirage fut certainement modeste, même si elle fut publiée par la “Société des Livres religieux de Toulouse. Il n’y eut pas d’autres éditions. Pour le moment, j‘ai retrouvé cinq exemplaires de cet ouvrage parmi lesquels deux étaient conservés en pays foyen. Ce n’est pas suffisant pour mesurer l’audience que cet ouvrage eut chez les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne.

Les “leçons préliminaires” présentent “la religion en général”, puis, donnent un “témoignage de Dieu” et enfin, démontrent, selon l’esprit de l’époque, “l’authenticité et la vérité de l’Écriture”. Sur ces bases solides, le cours traite, en particulier, de Dieu, de Jésus-Christ, du Saint-Esprit, de la création, du pêché, de la sanctification, de la vocation et de la foi.

 

 

24 - L’autorité des Écritures

L’authenticité et la vérité de l’Écriture sont à l’origine de la Réforme et pendant des générations, de nombreux réformés polémiquèrent avec des catholiques pour démontrer que la parole de Dieu est dans toute la Bible. rien que dans la Bible, et que la foi, la sainteté et les miracles ne pouvaient se rapporter, selon eux, à une église, l‘Église romaine, mais seulement à Dieu. Au début du 17e siècle, un pasteur foyen Jean Misaubin publia à Sainte-Foy un ouvrage sur cet thème, un ouvrage parmi tant d‘autres ouvrages analogues qui parurent du 16e siècle au 18e siècle.

Le “Cours d’Instructions religieuses” redonne cette affirmation de l’authenticité de la Bible sans aborder le rôle de l’Église catholique. L’auteur du “Cours d’Instructions religieuses” se place dans le courant traditionnel des théologiens protestants : la “Parole de Dieu” est inscrite dans la Bible, toute la Bible, rien que la Bible. On pourrait multiplier les citations extraites du “Cours” qui illustrent ce thème. La longue période du “Désert”, entre la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et l’Édit de Tolérance (1787), avait solidement lié le réformé à sa Bible ou ... à son manque de Bible. Ainsi, au milieu du 18e siècle, la famille Baraton de “Saint Avit Grave Moiron” acheta en commun une bible et la page de garde porte l’émouvante inscription que chacun s’engageait à prêter l’ouvrage au membre de la famille qui en ferait la demande, au delà de la succession des générations.

Un autre facteur, rarement exposé, a contribué à cheviller le réformé à la parole de Dieu. On considérait alors unanimement que la création du monde s’était déroulée un peu plus de quatre millénaires avant la naissance du Christ et n’avait duré que six jours. Pour le chrétien de l’époque, Dieu, sa création, ses créatures, hommes compris, et son fils fait homme, Jésus-Christ, appartenaient à une proximité spatiale, temporelle et mentale, une proximité tangible et quotidienne. Les notions de temps et d’espace avaient des aspects subjectifs qui nous étonnent aujourd’hui. Ainsi, en 1815, les habitants de Bergerac qui entendirent des coups de tonnerre dans un ciel serein pensèrent qu’il s’agissait de coups de canons tirés dans des combats qui se déroulaient à Bayonne ou à Périgueux ! C’est dire la forte assimilation entre des perceptions non analysées et des a priori qui avaient valeur de certitudes admirables. Il en allait du temps comme de l’espace. Avec cette même démarche mentale, on admirait une création à peine sortie de la main de Dieu et dont on commençait à découvrir les multiples splendeurs. L’une des principales preuves de l’existence de Dieu, sinon la première, chez les Réformés, était alors le spectacle de la création. Le “Cours d’Instructions religieuses” ne manque pas de le souligner. Être sur terre, c’était être dans la main de Dieu.

 

25 - La sanctification

La sanctification était un cadeau de Dieu. Elle accompagnait le chrétien durant sa vie puis après sa mort, jusqu’au jugement dernier. “La sanctification est l’œuvre de Dieu et non pas de l’homme ; il est en effet impossible que l’homme la fasse ou qu’il y contribue en rien pas ses forces naturelles puis qu’il n’en a point pour le service de Dieu” Roi V, 6.

Jacques Reclus soulignait l’importance de la sanctification : “Nous comprenons en effet que nous aimons le Seigneur et sommes disposés à le servir, puisque c’est en celà que consiste la félicité des saints dans le ciel - Apoc. VII, 15, XXII, 3. Aussi la sanctification est-elle une grâce acquise par Jésus-Christ à ses rachetés et donnée à ses fidèles - 1 Cor. I, 30, Jean XVII, 19, Eph. V, 25n 26. D’où il résulte que tous ceux en qui cette sanctification n’aura pas été faite seront rejetés de Dieu comme n’ayant aucune part à la mort de J. C. - Math. VII, 21-23. Tous les fidèles sont donc appelés à la sanctification - 1 Thes. IV 3-7”.

Cet aspect des “cours” de Reclus nous paraît essentiel. Il contribuait à souder les “appelés” entre eux, en particulier au moment de la communion qui n’était offerte qu’aux personnes que leurs “frères et sœurs” jugeaient comme sanctifiées. Et puis, le croyant devait ressentir les effets bénéfiques de la sanctification chaque jour de sa vie et aussi, au moment de sa mort. La sanctification assurait “l’immortalité” du croyant. Vers 1830, le pasteur Samuel Jousse prononça un sermon sur “la vie et l’immortalité” dans le temps de Moncaret. Il s’agit d’un thème de théologie important qui ne sera pourtant pas développé ici.

L’expression de la foi était présentée comme le garant de la sanctification. Comme la prière et le chant de louange, les oeuvres exprimaient la foi du juste devant Dieu.

Le “Cours” ne développe pas la justification devant “les autres hommes”. Par contre, il présente l’argumentaire classique sur la place des oeuvres dans la justification. Si les oeuvres sont nécessaires, seule la foi justifie le chrétien : “Nous pouvons dire aussi avec St Jean que notre cœur est pur, lorsqu’il ne nous condamne pas, et que par la foi, nous avons une assurance auprès de Dieu - Jean III, 21. St Paul exprime le même fruit de la foi et de la justification quand il dit que ceux qui sont justifiés par la foi, ont la paix avec Dieu - Rom. V, 1.Tous ceux qui sont ainsi justifiés seront aussi glorifiés - Rom. VIII, 30, Tite. III, 7“, enseigne le pasteur Reclus. La foi qui sauve, c’est la doctrine calviniste, ce que l’on a appelé par la suite le particularisme. Avant tout, la théologie de Reclus est un retour à la source de la Réforme : la Bible. Pour lui, les oeuvres témoignaient de la vivacité de la foi et en aucun cas, n’aidaient au rachat des pêchés. La justification par la foi et non par les oeuvres fut prêchée avec force à Montauban par des pasteurs comme Frossard ou à Genève par les pasteurs Malan, Gaussen et Cellérier. Cette doctrine provoqua des controverses entre réformés pouvant aller jusqu’à la destitution des pasteurs qui l’enseignaient. Nous verrons que ces turbulences survinrent dans la moyenne vallée de la Dordogne.


25 - Une Église de Dieu

Pour l‘auteur du “Cours d‘Instructions religieuses“, le chrétien n‘avait pas à rapporter sa foi ni ses actions à une Église ; il s‘en remettait à Dieu, à sa conscience et aux autres hommes :”Dieu, notre conscience et les autres hommes peuvent donc être considérés comme trois différents tribunaux devant lesquels nous avons à être justifiés”#. L‘auteur ajoute : ”Un cœur pur, une bonne conscience ne sont autre chose qu‘une conscience purifiée dans le sang de Christ par la Foi. Héb. IX, 14, X,22, 1 Pier. IIII, 21“.

Ce sont les seules mentions que le “Cours” fait de la conscience de l’homme, avec ce sens précis : la conscience n’est pas régie par la raison, mais inspirée par le Saint-Esprit et vivifiée par la foi en Jésus Christ. Le libre examen et le libre arbitre dont les réformés d’aujourd’hui nourrissent leur mémoire collective n’avaient pas, à cet époque, leur sens actuel. Au début du 19e siècle, pour Jacques Reclus, la conscience équivalait à la foi qui est un don de Dieu et ce n’est pas à l’autorité de sa conscience mais à celle des Écritures que le chrétien devait se soumettre. Le libre arbitre et le libre examen de pouvaient s’exercer que dans le strict respect de la parole de Dieu. C’est dire les limites qui leur étaient imposées.

Ce point de vue avait été combattu et abandonné par le théologien Allemand Friedrich Schleiermacher dès la fin du 18e siècle. Jacques Reclus n’en fait pas mention, comme il ne cite jamais les points de vue différents de celui qu’il expose. Il donne ses convictions religieuses dont la force lui suffit à éviter le terrain de la polémique. A l’instar des piétistes anglais de la fin du XVIIIe siècle, il place sa doctrine au dessus des courants divers et contradictoires.

Le “Cours” ne précise pas le rôle d’une structure ecclésiale dans ce contact privilégié entre le chrétien et Dieu. Il est vrai qu’en 1828, peu de réformés théorisaient sur la nature et le sens des structures ecclésiales. Jacques Reclus donne une vision biblique de l’”église” dans la leçon qu’il consacre à “L’union de Christ avec son Église”. Voici les versets qu’il cite à propos de la réunion de chrétiens en une église : “Nous avons été élus en Christ avant la fondation du monde (Ephés. I, 45. La grâce nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles (2 Tim. I, 9). Nous avons la rédemption en Christ dans le sang (Eph. I, 7)”.

Cette église, réunion d’élus, de sanctifiés, impliquait une pratique ecclésiale pétrie de morale et qui nous paraît aujourd’hui d‘une extrême rigueur : les anciens et les diacres assistaient le pasteur dans la conduite quotidienne du petit troupeau, vivifiaient la foi des pratiquants et n‘admettaient pas à la table de communion les personnes dont la foi était jugée vacillante.

L’ouvrage publié à partir du cours, en 1842, consacre un bref chapitre à “l’Église”, qui se situe dans l’orthodoxie réformée. Il donne de grands principes et des généralités qui échappent aux vives polémiques que les réformés entretenaient alors entre eux à ce sujet. La structure et la pratique ecclésiales étaient pourtant une préoccupation de Jacques Reclus. Il n’a pas abordé ce point dans son “Cours”, mais il appliquait son système théologique dans sa paroisse de Montcaret. C’est d’ailleurs un point précis de théologie appliquée, si je peux dire, la communion, qui l’emmena à donner sa démission : Jacques Reclus avait refusé de donner la communion lors d’un culte, parce que il doutait de la foi de certains participants. Peu de temps après avoir donné la dernière leçon de son cours, il quitta le collège protestant de Sainte-Foy avec sa famille pour aller créer et diriger une paroisse à Castétarbes, près d‘Orthez.


A  suivre.

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17 septembre 2018

bloc-notes, 17 septembre 2018. Bébés, Société linnéenne de Bordeaux, temple maçonnique de Ste-Foy, Elie Faure et Juliette Gréco.

 

so dim 16 oct 18

Sud-Ouest, dimanche 16 septembre 2018. Titre de la une : "pourquoi fait-on moins de bébés ?". jadis, un premier ministre, Michel Debré, conseilla de faire des enfants sur une grande échelle. Notre homme défendait une politique nataliste traditionnelle dans une France qui éclata de rire, rares étant les équilibristes.

Pages 12 et 13 : "Société linnéenne : 200 ans de naturalisme". Ce qui veut dire que la société linnéenne de Bordeaux fête ses 200 ans. Elle s'occupe de géologie, préhistoire, botanique, mycologie, entomologie et zoologie. C'est la plus ancienne société savante de cette nature en France.

Elle eut une grande influence sur des chercheurs locaux : Dublange, Conil, Morin et Cayre en particulier. Philippe Henriot, le ministre de l'information du maréchal Pétain, fut aussi un remarquable entomologue et publia des articles dans la Revue linnéenne de Bordeaux. Il habitait le chateau de Picon à Eynesse, où il conservait ses collections d'insectes. Après la mort de sa veuve, elles furent données par ses héritiers à un musée. Sa fille Marguerite (Mimi...) m'avait dit qu'il s'agissait d'un musée allemand, en France, aucun musée n'ayant voulu recevoir des insectes collectés par Philippe Henriot. 

L'article cite Renaud Paulian et Jean-Baptiste Aymen. J'ai connu le recteur Paulian, spécialiste des scarabées, savant et notable. Longtemps, il habita à Port-Ste-Foy.

Jean-Baptiste Aymen fut médecin à Castillon au 18e siècle. Il en fut aussi le maire. Ce physiocrate entretint une correspondance avec de nombreux savants dont le naturaliste suédois Linné. Aymen, un personnage étonnant. Il tenta d'améliorer la rentabilité des productions agricoles et dans ses propriétés, il fit des expériences. Il avait constitué un herbier qui fit l'admiration de ses contemporains. Un jour, il profita de ses relations pour faire venir un tout petit baobab d'Afrique. Je ne sais toujours pas comment on peut mettre un tout petit baobab dans un herbier entre deux pages de papier pelure. J'avais fait l'inventaire de sa bibliothèque. Il y avait beaucoup d'ouvrages de médecine, parfois anciens. 

Il y a quelques lunes, Patrick Dauphin enseigna les sciences nat' au lycée de Ste-Foy. J'appris un jour qu'il fut le plus jeune agrégé de France dans cette matière. Puis, il quitta Ste-Foy pour Bordeaux, il présida la société linnéenne. Il participe toujours à ses activités.  

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Passons à la maquette d'un temple maçonnique idéal, exposée dans les locaux de la loge maçonnique foyenne.

 Avant de la décrire, je l'ai comparée au tapis de loge du 18ème siècle. Le tapis présente plus d'outils du maçon que la maquette. Je vois deux autres différences : les pointes du croissant de lune dans des directions opposées. Et aussi, l'absence de pierre brute tout devant, à gauche, alors qu'à droite se trouve la pierre taillée, comme sur le tableau. 

Maintenant, comment décrire la maquette, comment transformer cet objet en mots ? J'ai essayé de le faire en utilisant des termes appropriés. Google a frôlé la surchauffe parce qu'on y trouve tout. Je tape le nom de ce que je vois, j'ajoute "en franc-maçonnerie" et ça marche. Exemple : carrelage en franc-maçonnerie = pavé mosaïque. Des textes vous entraînent dans le symbolisme maçonnique. 

Quel est l'intérêt de transformer en mots cette maquette ? Ou si vous préferez, pourquoi la décrire ? Je la regarde, je l'apprécie, les expressions ne manquent pas. On peut la couver des yeux, etc. et pourqoi ne pas la juger (à quel titre demandera-t-on en se rappelant le conseil d'Apelle de Cos : "cordonnier, pas plus haut que la sandale").

La décrivant, je transforme un premier contact visuel, sensitif et pourquoi pas affectif en mots, supports d'idées, de concepts, de sentiments mémorisés. En même temps que se fait la conceptualisation, l'image de la maquette se conserve et s'enrichit. Chacun de nous suivra ces arcanes à sa façon. L'un intègre la maquette à ses notes de faculté, l'autre l'enrobe de souvenirs affectifs, tout arrive en son temps avec plus ou moins de force.

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J'aime que la pierre brute manque à la maquette. Y a-t-elle d'ailleurs jamais été ? Probablement, ou alors, le maquettiste, sentant sa mort venir aura voulu exprimer la plénitude de son être en ne posant que la pierre taillée. BIen prétentieux, comme démarche. Je demanderai à revoir cette maquette.

Il faut que j'en finisse avec elle. J'ai revu cette photo. Le temple idéal est sur une esplanade à trois degrés. Nouvelles recherches sur le net... Je suis dans le bleu... Passionnant, et conclusion provisoire : il ne pouvait pas ne pas y avoir de pierre brute.

Laissons l'empathie, n'allons pas relire Bachelard sur notre façon de créer des images (je pense à "La poétique de l'espace"). Je retiens le passage de la pierre brute à la pierre taillée, les allers-retours incessants entre une connaissance exotérique et un savoir ésotérique, entre l'appréhension sensitive et corrélative de ce que nous percevons et son organisation logique et déductive.

Je crois que chacun fonctionne ainsi, avec plus ou moins de pertinence, d'équilibre et de justesse, en toute lucidité ou pas. Les historiens, les artisans, les intellectuels, tous. On en tirera un canevas pour comprendre l'autre, si l'on veut. 

Ouargph ! Avec tout ça, je n'ai pas décrit la maquette...

Ronsard écrivait : "J'ai l'esprit tout ennuyé / D'avoir trop étudié / Les Phénomènes d'Arate. / Il est temps que je m'ébatte". Je suis ce conseil en vous parlant d'Elie Faure et de Juliette Gréco. 

Elie Faure adorait les femmes, m'avait dit un jour son fils Jean-Pierre. Il me racontait l'histoire de ce texte superbe de son père, "J'étais là, telle chose m'advint".

Dès sa création, en 1932, Elie Faure avait adhéré à "L'association des artistes et écrivains révolutionnaires". Est-ce dans ce cadre que Maxime Gorki avait proposé à une pléiade d'écrivains de décrire leur journée du 15 septembre suivant ? -la date précise m'échappe et je n'en sais rien parce que j'ai oublié.

Elie Faure répondit à la demande de Gorki et rédigea ce texte admirable. Prenant pour titre un vers de Jean de la Fontaine, il décrit sa journée de toubib, amputation d'un sein, visites à son dispensaire, etc. En fin de journée, il entre dans une parfumerie, à Paris, et y achète un blaireau. 

Jean-Pierre Faure m'avait dit que son père avait offert la boutique en question à sa maîtresse qui était la maman de Juliette Gréco. La petite Juliette raconta dans un livre de souvenirs que, dans sa prime enfance, Elie Faure la faisait sauter sur ses genoux. Tapez ces deux noms dans google, "Elie Faure Juliette Gréco" et vous verrez que la chanteuse n'a jamais oublié oncle Elie (Lili était le surnom que ses intimes donnérent à Elie Faure sa vie durant).

Dans vos recherches sur le net, peut-être rencontrerez-vous Hélène Duc. Je vous parlerai un jour de cette grande actrice originaire de Bergerac. Elle tint un rôle considérable dans la vie de Juliette Gréco.                         

 

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13 septembre 2018

Deux éducateurs de rue à Ste-Foy et Pineuilh.

Le conseil général de la Gironde vient de créer deux postes d'éducateurs de rue pour Pineuilh et Sainte-Foy la Grande.

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Tout arrive, direz-vous ! Vers 1985, deux éducateurs de l'institution de Cadillac et de son annexe foyenne présentèrent un projet d'éducateurs de rue à la municipalité foyenne. Il s'agissait de Mme Dal Ben et de M. Carissan. Je faisais partie du conseil municipal avec M. Lart, maire, et MM. Maumont et Provain qui furent maires après lui. M. Lart repoussa le projet sans discussion. Il déclara que rien ne justifiait ce projet.

Je n'ouvre pas un débat sur cette période. Ce refus marqua les mentalités.

Dans les petites années 2000, M. Provain, maire, s'opposa au projet de M. Haffner, initiateur de l'Epicerie Solidaire. Croix-Rouge, Restaurant du Coeur, Entr'aide protestante suffisaient à soulager la misère régnant à Ste-Foy. Il fallait la cacher au profit du maître-mot de ces décénies : l'embellissement de notre bastide. 

C'est bien connu, il y a parfois un goufre entre l'être et le paraître.

 

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06 septembre 2018

La fête mariale du 15 août 1951 à Pineuilh

Je remercie M. Cicot et M. Julien Reynal qui m'ont apporté les éléments de cet article : des photos de Paul Martin et un texte de Maria Casarès. François Plat a scanné les photos, je le remercie.

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Paul Martin fut photographe à Sainte-Foy la Grande.

Maria Casarès fut une immense actrice de théâtre. Elle se lia d'amitié avec le comédien Pierre Reynal qu'elle avait connu à Paris, fin 1945 : tous deux jouèrent dans les Frères Karamazov adapté de Dostoïevski par Jacques Copeau et Jean Croué ; à l'affiche, Michel Auclair, Jacques Dufilho, Jean Davy, Michel Vitold, Paul Oettly. Pierre Reynal, qui deviendra l'ami le plus proche de Maria Casarès était né à Sainte-Foy, rue Victor Hugo. 

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Maria Casarès séjourna souvent à Ste-Foy chez les parents de Pierre, M. et Mme Merveilleau - Pierre avait pris pour nom de théâtre celui de sa mère. C'est ainsi qu'elle fit la connaissance de Paul Martin et de son épouse Jeannette. 

39826438_p   Jeannette Martin et Maria Casarès photographiées par Paul Martin.

Albert Camus fut le grand amour de Casarès. Quand il vint retrouver Maria à Sainte-Foy, il rendit visite aux Martin. Il en reste cette photo faite dans l'appartement des Martin, au dessus du magasin de Paul, rue de la République - photo provenant du site de Paul, Vidareps.

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Une autre fois, je vous raconterai l'histoire des dizaines de milliers de photos faites et conservées par Paul Martin. Il me reste à recopier le texte de Maria Casarès sur la fête mariale de Pineuilh le 15 août 1951, à laquelle elle avait assisté. Dans la colonne de droite, regardez les photos de cette fête.

Le nom de l'album : Fête mariale à Pineuilh, 15 août 1951.

Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, vendredi 17 (août 1951) matin 

"Mon cher amour,

J'ai reçu hier ta lettre de dimanche, et hier seulement, avant de partir de Ste-Foy ; mais le télégramme est arrivé le 15 au matin. Tout cela était bien doux et je dois dire que les parents de Pierre [Reynal] se sont arrangés pour me faire passer un jour de Marie bien savoureux.

 

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Nous étions arrivés à la maison tous ensemble dans la voiture des Martin, à l'heure du déjeuner, et à partir de ce moment, tout est devenu délicieux sauf l'humeur de Pierre qui a eu une crise de chagrin dont l'origine nous est restée inconnue (je crois qu'il fait un peu de neurasthénie à en juger par les angoisses qu'il éprouve au moment du coucher du soleil). Le soir nous avons diné, le triton et moi chez les Martin, mais trop fatiguée, je n'ai pas pu jouir de leur numéro étonnant. Quel couple insensé !

Le lendemain, ce sont eux qui sont venus passer la journée avec nous, et nous avons fêté ensemble la Vierge et les deux Maries du foyer : Mme Merveilleau et moi. Nous avons "boulotté" (expression de Paul Martin) si copieusement que nous avons eu le soir deux malades, notre hôte et Jeannette Martin, mais cela ne nous a pas empêché d'assister au "mystère" joué au bas d'une colline et de suivre la procession cierge à la main.

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J'ai bien regretté que tu ne puisses pas voir ce spectacle. La représentation sous un beau ciel d'été coupé par des éclairs de chaleur, rayonnant de pleine lune, était merveilleusement émouvante. Seul Dullin, à Paris, aurait pu trouver le génie des couleurs qu'il y avait dans un décor monté avec rien ; et les nombreux amateurs qui incarnaient les personnages de l'évangile valaient par leur innocence et leur sobriété bien de belles distributions parisiennes.

A la fin, au moment du couronnement de Marie, les chants se sont élevés, et la foule, debout, s'est ébranlée. Quatre mille cierges se sont

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allumés et le défilé a commencé vers la croix de lumière érigée sur la colline.

Nous avons monté un chemin sinueux, en rang serré, dessinant sur le fond sombre des prairies un ver luisant immense et ondulé, et nous avons chanté indéfiniment

"Ave, ave, Maria", cierge à la main.

Mais la fin ne couronnait pas les moyens. Cette foule dense méritait dans sa folie concentrée de boire là-haut le sang d'une victime sacrifiée, pour finir en apothéose. Au lieu de cela, un curé, qui aurait dû se faire inscrire au parti communiste, n'a pas cessé de nous insulter pour nous convaincre que nous ne méritons pas les bienfaits de Dieu. 

Heureusement, le prêche a été court ; je commençais à me révolter.

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A gauche, l'abbé Brunet.

Après le crédo, on s'est dispersé et là, la démence a pris les lieux. Plus de chemins, plus de chants, plus de

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respect et vive la joie ! La foule, jusque là ligotée, s'écroulait le long de la colline, bousculante, déchaînée, hurlante. Partout des courses, des halètements, des glissades, des rires, des cris, de sourds frémissements. Les cierges brûlaient les abat-jour en papier qui les protégeaient et dans la nuit soudain orageuse et noire des mains se perdaient. C'était un oui universel et je me suis demandé si à cette heure, le curé pensait toujours que tout ce monde reconnaissant ne méritait pas Dieu.

Nous sommes rentrés et hier, nous avons pris le train puis la Micheline pour revenir à Lacanau.

...

 

Pierre Bernède et son épouse

Je t'envoie des photos de la mère poule ; mais je garde pour ton arrivée toutes celles que Paul Martin a faites, très belles, tu verras".

Albert Camus, Maria Casarès, Correspondance, 1944-1959, Gallimard, 2017.

Photos : Pierre Reynal, surnommé le Triton. Et quatre photos de la fête mariale du 15 août 1951 à Pineuilh, faites par Paul Martin.

 

 

 

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