Le pays foyen

29 novembre 2018

Les orientations religieuses du collège protestant de Sainte-Foy à ses débuts.

3 - Benjamin Pellis et les effets d’un prosélytisme débordant (1835-1845).

 

31 – Benjamin Pellis

Les souvenirs sur Pellis sont diffus. La biographie de Féret ne le cite pas. Il fut un chrétien évangélique fervent et un professeur tatillon, excellent latiniste. Benjamin Philippe François Pellis était né à Lausanne. Le 23 décembre 1835, il avait épousé Marie-Thérèse Mestre, fille de Théodore Mestre, qui avait créé à Sainte-Foy une école mutuelle renommée en son temps. Il était alors à Sainte-Foy “depuis 15 mois environ”. En 1852, il présida la Société Philomathique de Bordeaux.

 

On conserve deux témoignages sur Benjamin Pellis. Le premier provient d‘un polémiste catholique foyen. C’était en 1838. Le polémiste présente Pellis comme “un très-charitable Suisse”, ami et protégé du savant M. Arago, manquant de franchise, ne reculant pas devant le “mensonge” et les “faux rapports“. Dans le feu de la controverse qui oppose alors catholiques et protestants de Sainte-Foy, le polémiste catholique tombe facilement dans l’excès. Je ne retiens de son témoignage que cette amitié qui liait Pellis à Arago.

Il enseigna les mathématiques aux élèves de la pension Wysoky, à Ste-Foy. Jean Corriger donna des renseignements sur cette pension qu'il désignait comme la pension Rynoski : « Chère pension Rynoski ! Un de mes oncles, pasteur à Saint-L. l'avait fondée, bien des années auparavant, pour notre satisfaction future et l'avait cédée, plus tard, à une famille polonaise composée du père, de la mère et de plusieurs filles, tous gens honnêtes et érudits mais parlant français comme notre professeur de mathématiques (il s'agit de Pellis) qui était un suisse-allemand, et myopes à ne pas distinguer le bout de leur nez »...

Voici le portrait-charge d’un potache sur le pédagogue vieillissant, sous le nom de Bellis : « Le père Bellis était un vieux Suisse, grand, maigre et sec, enfermé dans une grande redingote boutonnée jusqu'au collet, d'aspect militaire, ancien président de la Société philomathique de Bordeaux. C'était aussi un original. Il avait apporté d'Helvétie des locutions biscornues, plus françaises à ses yeux que le français lui-même. Il avait la prétention de nous les imposer et s'irritait beaucoup des rires irrévérencieux par lesquels nous accueillions ses néologismes. Il n'admettait pas qu'on prononçât devant lui le mot rien, et me gratifia, certain jour, d'une retenue de promenade parce que je m'obstinais à ne pas vouloir dire que : "si de deux on ôte deux, il ne reste quoi que ce soit". Je découvris un jour dans un volume de Victor Hugo quelques vers qui me parurent s'appliquer au "Vieux" d'une façon merveilleuse :

"C'est lui qui torturait par la mathématique

Le jeune enfant ému du frisson poétique ;

L'enfermant, noir geôlier, dans de sombres barreaux,

Il le livrait vivant aux chiffres, noirs bourreaux.

Il lui faisait de force ingurgiter l'algèbre :

Il le liait au dos d'un Boismorand funèbre,

Gredin qui le tordait, des ailes jusqu'au bec,

Sur l'affreux chevalet des X et Y".

Je les copiai de ma plus belle écriture et les collai sur son bureau ; ce qui me valut deux jours de cachot et une attention particulière, expression qui, traduite de l'universitaire au français, signifie : "des retenues de promenade à bouche que-veux-tu".

A la fin de sa vie, Pellis n’avait rien perdu de l’ardeur religieuse de sa jeunesse et faisait partie de l’Eglise Evangélique de Sainte-Foy. Il participa au synode qui se tint à Bergerac en septembre 1868.

 

32 – Un contexte scolaire houleux.

En décembre 1845, Isaac Paris nota le contexte scolaire à Sainte-Foy entre 1835 et 1845. Paris était diacre de l’église protestante foyenne. J’ai respecté son orthographe.

« La dicidence (entre Mestre et la Société chrétienne de Bordeaux), avait pris un caractère bien déterminé ; le gendre de Mestre, M. Pelisse était directeur du collège de Sainte-Foy ; et soit conviction ou espéculation, la direction avait pris bien décidément la couleur de la doctrine méthodiste ; il avait choisi un homonier professant cette doctrine ; et quelques jeunes professeurs théologiens, qui paraissaient être de vrais disciples de cette doctrine; la publicité de cette organisation et les recommandations des divers pasteurs dissidents donnèrent, il faut le dire, a cet établissement, mais une année seulement, un nombre assez considérable d'élèves (environ 90). M. Pelisse alors ne douta plus du succès de son entreprise ; au lieu de continuer sa direction à l'application des élèves sur les classes scientifiques principalement, et comme complémentaires l'instruction religieuse, les premières furent négligées, les grans élèves ne furent occupé pour ainsi dire que d'idées religieuses, il envoyait plusieurs de ses élèves évangéliser la campagne, ce qui leur convenait très bien ; mais les autres classes naturellement se trouvaient bien négligées ».          

Voici la suite des notes d'Isaac Paris :

« Cela ne devait pas durer longtemps. En général, les pères de famille les plus religieux même désirent avant tout, ou du moins en même temps, que leurs enfants apprennent les sciences humaines que l'on enseigne dans les collèges, avec les idées religieuses laïque, et lorsqu'ils veulent en faire des théologiens, après avoir pris leurs grades de bachelier, ils se doivent de les envoyer dans les facultés. La grande majorité des pasteurs et des membres du consistoire de l'église de Sainte-Foy n'a pas adopté ni approuvé les idées de la direction du collège ; ils furent tournés en ridicule par quelques professeurs et élèves du collège ; on alla jusqu'à dire que quelques uns d'entre eux (les pasteurs) n'étaient pas chrétiens ; l'influence du collège chercha à annihiler ou affaiblir le caractère de ces pasteurs et a traiter de despotes le consistoire parce qu'il ne voulut jamais se laisser mener par lui, ni approuver ses tendances. On chercha à porter la division parmi les pasteurs et parmi les membres du consistoire ; la minorité qui entrepris cette œuvre ne put jamais y parvenir, une partie de cette minorité se retira du consistoire, l'autre fut repoussée aux élections biennales. Le succès du collège ne dura pas ; l'année après il y eut beaucoup moins d'élèves ; alors Mr Pelis et son beau-père se récrièrent contre le consistoire en disant qu'il avait mis toute son influence pour nuire à la direction du collège. Cette accusation n'était pas fondée, les pasteurs ni les membres du consistoire n'ont jamais été ennemis du collège, au contraire, ils ont fait tout leur possible pour le faire prospérer ; mais pour être juste ils n'ont pas soutenu, dans cette circonstance, la direction de M. Pelisse ».

 

33 – Le Réveil protestant dans la moyenne vallée de la Dordogne.

De ce témoignage essentiel, retenons que Pellis envoya des élèves à la campagne, pour y apporter la « bonne parole » : la Bible, rien que la Bible, toute la Bible, socle sur lequel prospéra le mouvement évangélique. Leur prédication fut bien accueillie dans les campagnes environnant Ste-Foy : les petites gens, agriculteurs et tâcherons, se transmettaient la mémoire de « l’Eglise sous la Croix » du siècle précédent. Ils n’avaient pas oublié les assemblées au désert réunissant leurs ancêtres autour d’un pasteur itinérant, ni les cultes familiaux clandestins. Beaucoup de paroisses protestantes rurales ont une origine évangélique : Montcaret, avec le pasteur Reclus, La Nougarède, St-Avit du Moiron, etc. A Sainte-Foy, la création d’une paroisse évangélique fut tardive.

Les bibliothèques des temples (Gensac et Flaujagues en particulier) et familiales montrent que ce Réveil local s’est nourri du piétisme anglais, surtout avec Wesley, et de l’exemple de Félix Neff, dans les Hautes Alpes.  

Quand une paroisse évangélique fut constituée à Ste-Foy, la librairie protestante Fraysse, de Sainte-Foy, mettait à disposition de ses lecteurs des ouvrages signés par des pasteurs évangéliques. C’est le cas des « Sermons et Homélies par Ernest Dhombres », publié en 1867. Le premier sermon s’intitule « Le cri d’Asaph ou l’idée de Dieu ». Il reprend et expose les grands principes de John Wesley sur le choix du chrétien de se remettre à Christ, sa sanctification présente et sa sanctification dans l’éternité : « si j’ai besoin d’un Dieu qui m’aime, j’ai besoin aussi d’un Dieu qui me sanctifie et me régénère... Enfin, Mes Frères, il nous faut un Dieu qui, au sortir de ce monde, nous reçoive dans ses bras éternels et qui réponde à nos instincts d’immortalité en nous donnant l’assurance d’une éternité bienheureuse ».

En pays foyen, le réveil protestant fut le fait des seuls protestants évangéliques. Leur prédication touche surtout le petit peuple des campagnes. J'ai détaillé leurs croyances religieuses. Les relations avec l'Etat sont simples : il n'y en eut pas : contrairement aux protestants concordataires, ils refusaient les aides pour édifier leurs temples, payer les pasteurs, comme ils refusaient l'autotité et le contrôle étatiques.  

Cependant, en 1845, le consistoire de Sainte-Foy reprit le collège en main et chercha de nouveaux professeurs et gestionnaires pour l’installer dans un cadre théologique orthodoxe. La bourgeoisie protestante foyenne, concordataire, avait fini par gagner le bras de fer engagé depuis si longtemps avec les protestants évangéliques.

 

- 28 septembre 1829. Lettre adressé à Mestre de Paris par Henri de Vieil Castel.

...Mr de St Aulaire est je crois en Suisse et j'ignore le temps de son retour. Cela doit vous contrarier pour l'autorisation de faire la réthorique et la philosophie. M. de Montlul ministre de l'instruction publique, est un ?, à part d'homme public, extremement honnete et serviable. Il connait ma famille, et je lui écrivis tout simplement il y a quelques jours pour lui demander une audience. Elle m'a été accordée aujourd'hui. Je viens de voir son Excellence à l'instant même et je puis mot pour mot vous dire quelle a été notre conversation. Vous savez que ma mémoire me sert assez heureusement.

Après les salutations d'usage et m'être assis dans un bon fauteuil j'ai parlé ainsi.

Monseigneur je suis venu vous entretenir d'une affaire que je vais vous expliquer en vous promettant d'avance d'être concis.

Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires. Il demande l'autorisation de professer le Réthorique et la philosophie. Cette demande que je renouvelle avait déjà été formée sous le précédent ministère par Mr le comte de St Aulaire.

Le ministre. C'est bien mais il faudrait que vous me remissiez une note.

Henri. (tirant un papier de sa poche). J'avais prévu cette demande et voila la note que vous me demandez.

Le Ministre. (prend cette note et après l'avoir lue d'un bout à l'autre et très attentivement). Mais pourquoi donc tous mes prédécesseurs n'avait pas accordé la demande que vous formez aujourd'hui ?

Henri. On était à espérer une réponse favorable lorsque la chute du Ministère est venue tout à coup la retarder. Mr de St Aulaire est maintenant en Suisse et c'est ce qui fait qu'il n'est pas ici à ma place.

Le Ministre. (s'approche de son bureau et écrit quelques lignes en marge de la pétition que je lui ai remise).

Henri (pendant que le Ministre écrit). Ce serait un bien général que l'autorisation que nous demandons. Beaucoup d'élèves peu fortunés finiraient ainsi leurs classes, car il y en a dont les moyens pécuniaires ne leur permettent pas d'aller passer deux ans dans un collège royal.

Le Ministre. (l'interrompant). Certainement, Monsieur. Savez vous quel est le nombre des élèves ?

Henri. Je ne puis vous le dire au juste, mais il est de quatre vingt pensionnaires à peu près sans compter les externes qui sont à la vérité moins nombreux.

Le Ministre. Et ce pensionnat sous le rapport religieux est exclusivement protestant ?

Henri. Oui, Monseigneur.

Le Ministre. Cela vaut beaucoup mieux.

Henri. On avait bien demandé qu'il put être mixte, mais cette condition n'avait pas été accordée.

Le Ministre. On a bien fait. Lorsqu'une pension est exclusivement protestante, par exemple, on évite ainsi toutes contestations. L'influence qu'une religion pourrait exercer sur des enfants élevés dans une autre n'est plus à craindre. Les parents peuvent alors être en repos. Un enfant n'a pas de conscience.

Henri. Ainsi donc, Monseigneur, ce titre de collège protestant ne peut être une raison contre l'autorisation qu'on demande.

Le Ministre. (Rougit tout à coup et reprend vivement). Non, non, Monsieur, la liberté de conscience, la liberté des cultes est enracinée dans nos mœurs. Elle est établie en France de manière à ne pouvoir plus être troublée. Il n'y a que de mauvais français qui puissent parler autrement.

Henri. Les guerres de religion sont de vieilles rancunes qui ne s'éveilleront plus.

Le Ministre. Elles sont passées avec le tems des siècles et ne reviendront pas plus qu'eux. Vous pouvez compter, Monsieur, que je donnerai toute mon attention à la demande que vous me présentez et je vais aussitôt la soumettre au conseil de l'Université.

Je vais maintenant voir Monsieur Cuvier et les autres membres du conseil et tacher d'arranger cette affaire. Je ferai jouer quelques personnages plus puissants que moi et nous réussirons...

Un hazard assez singulier m'a fait rencontrer Mr Fauré dans l'antichambre a attendre comme moi.

Tout à vous,

            Henri de Vieil Castel.

 

 

 

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15 novembre 2018

Les orientations religieuses du collège protestant de Sainte-Foy à ses débuts.

1 - Terres connues, friches et sources


Un établissement secondaire pour garçons a existé à Sainte-Foy pendant près de 60 ans, de 1825 à 1883. Son premier directeur fut le pasteur Célestin Bourgade qui exerça ses fonctions de 1825 à 1835. Benjamin Pellis lui succéda de 1835 à 1845. Sur de nouvelles bases, cet établissement poursuivit son existence de 1845 à 1883, avec pour directeurs successifs les pasteurs Jean-Daniel de Félice, Henri Mouchon, MM. Moulinié et Faure.

 

12 - Friches

Naguère, M. Cadilhon a présenté une histoire succincte de la “pension Bourgade”. Récemment, M. François a évoqué les démêlés entre le collège protestant et le curé de Sainte-Foy dans les années 1850. 

Il reste beaucoup à faire ; l’histoire du collège foisonne de thèmes qui n’ont pas encore été traités :
- la création du collège,
- la nature, la diversité et la qualité des écoles à Sainte-Foy et la place qu’y tint le collège protestant,
- la propriété, la situation et la disposition des locaux,
- l’évolution du statut administratif et celle de la vie religieuse,
- les budgets et en particulier la provenance des fonds,
- les listes de professeurs,
- la biographie des directeurs et de plusieurs personnages ayant marqué tel épisode de la vie de l‘établissement,
- les listes d’élèves,
- les modalités de succession d’un directeur à l’autre,
- les programmes et la formation théologique,
- les catalogues des bibliothèques,
- la place et l’image du collège dans la cité et dans le monde protestant,
- les réactions que suscita le collège protestant dans divers milieux catholiques,
- la disparition du collège protestant.

Cette liste incomplète de thèmes s’ouvre sur des territoires inconnus ou presque à cause de la faible quantité de documents qui a subsisté.

Ces documents se rapportent presque tous à des événements exceptionnels ou à des crises sévères : aspects de la fondation, mutation, phases de friction avec les catholiques locaux ou bordelais. Ces documents marquent des moments essentiels de la vie et de l’histoire du collège, mais ce sont des éléments de travail partiels et difficiles à mettre en perspective. Dans ces conditions, il s’agit d’apporter des éléments nouveaux et de signaler des pistes de recherche.

Cette recherche a utilisé des documents inédits. Des questions se posent : quelles furent les relations entre cet établissement et diverses églises et structures protestantes (le consistoire local, les consistoires de Montcaret, Gensac et Bergerac, et la Société biblique de Bordeaux) ? Quelles influences religieuses marquèrent-elles le collège protestant ? A l’intérieur de l’établissement, quelle fut la vie religieuse, avec ses rythmes, ses périodes de plénitude et ses moments de crise ? Le collège forma-t-il de futurs pasteurs ? Et surtout, quelle fut l’influence du collège dans les pratiques religieuses des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne ? Le peu de documents retrouvés ne permet pas de traiter tous ces points.

Un thème servira de fil conducteur : les orientations religieuses successives du collège. Il sera d’abord question du caractère évangélique profond et tonique qui marque les vingt premières années du collège - et de la moyenne vallée de la Dordogne, de 1825 à 1845. Cette note porte sur les premières années du collège, de 1825 à 1830. Une seconde abordera la période allant de 1830 à 1845. Une troisième sera consacrée à la reprise en main “orthodoxe” à partir de 1845. Enfin, il sera question de l’ouverture du collège aux thèses libérales à partir des années 1860.


13 - Les sources

Les documents utilisés sont :
- Un “Cours d’instructions religieuses” professé dans le collège de 1828 à 1830 par le pasteur Jacques Reclus. Il s'agit d'un gros cahier manuscrit,inédit.
- Registre du consistoire de Sainte-Foy, 1804-1837.
- Registre du consistoire de Montcaret.
- Registre de l’Église de la Nougarède
- Notes d’Isaac Paris.
- Notes de Théodore Mestre.
- Deux sermons du pasteur Bourgade.
- Des ouvrages d’époque qui proviennent tous de vieilles bibliothèques du pays foyen. Ils sont cités dans le courant de ce texte.
D’autres sources restent à découvrir ou à redécouvrir, en particulier :
- Registre du consistoire particulier de Sainte-Foy.
- D’autres sermons de pasteurs foyens du début du 19e siècle.
- Documents sur la faculté de théologie de Montauban, les doyen Frossard et Encontre et leurs étudiants.
- Archives de la faculté de théologie de Montauban.
- Archives du consistoire de Nîmes.

Au début du 19e siècle, les questions de théologie eurent une importance considérable pour les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne. Il était exclu de considérer tous les aspects de la doctrine pour ne pas multiplier les pages de cette note. Ont été retenus les aspects de la doctrine qui cernent l’identité des réformés :
- L’autorité de la parole de Dieu.
- La sanctification, avec la question de la grâce et le but des oeuvres ; et la consolation de la mort.
- La communion.
- La forme de l’Église.
- La question du baptême, qui pourtant a fait débat à l’époque, a paru secondaire et n’a pas été retenue.

 

2 - Des temples, des écoles et un collège

Dans les années 1820, la communauté protestante de Sainte-Foy avait mis trois projets en chantier : l’édification de deux temples (l’un à Sainte-Foy et l’autre aux Lèves) et la création d’un collège. En 1881, le pasteur Caris écrivait : “Le temple ne put être construit que de 1824 à 1827, et les catholiques, favorisés par les Bourbon, revinrent à leurs anciennes réclamations; mais, en général, les protestants ne furent pas trop inquiétés et le culte fut toujours régulièrement suivi. Bientôt, un Comité se forma dans le but de fonder un collège protestant ; ouvert en 1828, la direction en fut confiée au pasteur Bourgade. Pendant longtemps, de jeunes protestants de toutes les parties de la France y vinrent chercher l’instruction, et un grand nombre d’entre eux ont été plus tard des pasteurs distingués”.

Caris se trompe sur les dates : ainsi, le collège ouvrit en 1825 et non 1828. Mais il montre la force des réformés foyens qui sortaient enfin de l’anonymat religieux et en partie civil auquel les avait contraints la Révocation de l’Édit de Nantes. Édifier deux temples et ouvrir un collège demandait un travail et des moyens considérables. La communauté protestante de Sainte-Foy mena ces projets à terme. En même temps, le consistoire trouva des locaux de culte dans diverses communes du canton, organisa son fonctionnement, se procura des financements et prit diverses mesures pour favoriser la bonne marche des écoles protestantes.

Nous n’avons pas de renseignements sur le Comité qui prépara l’installation du collège. En 1829, Horace de Vieil-Castel évoquait les débuts du collège : “Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires“. Célestin Bourgade, l’un des pasteurs de Sainte-Foy en prit la direction, non sans susciter les craintes du consistoire : “M. le pasteur Bourgade communique au Consistoire l’autorisation qui vient de lui être accordée par le grand Maître de l’Université d’élever un collège protestant à Sainte-Foy ; sur les craintes qui lui sont exprimées que le service de nos églises pourrait souffrir des nouvelles occupations qu’exigera de lui la direction de cet établissement, il promet, s’il prenait une extension considérable d’y pourvoir par de nouveaux moyens et d’assurer dans tous les cas la régularité de son service”. C’est la seule mention concernant la création du collège que donne le registre du consistoire. Elle n’exprime pas une totale adhésion du consistoire à ce projet. Le manque de documents ne permet pas d’en savoir plus.

Le collège n’eut pas pour seule fonction de dispenser un enseignement général. En son sein, était enseignée la théologie qui, nous le verrons, était pratiquée dans le consistoire de Sainte-Foy, dans ceux de Gensac et de Montcaret.


21 - La théologie

Les Réformés foyens mirent à profit la liberté de conscience et de culte qu’ils venaient de retrouver récemment#pour reprendre et remettre en forme des thèmes récurrents de la Réforme. Les pasteurs donnèrent une définition précise des principes théologiques qu’appliqueraient les fidèles et des structures ecclésiales qu’il convenait d’adopter. Les pasteurs des consistoires locaux menèrent-ils un travail critique de grande ampleur ou appliquèrent-ils une doctrine qu‘ils avaient reçue toute prête ? Des évolutions menèrent à la dissension.

En avril 1830, le consistoire de Montcaret constata : “Les doctrines religieuses que professe M. le pasteur Reclus sont autres que celles qu’il avait à son entrée dans l’Église. Ces doctrines religieuses ne sont point partagées par ses collègues et les membres du consistoire”. Jacques Reclus fut le seul pasteur à effectuer cette démarche et il joua un rôle considérable : de 1825 à 1828 au moins, il fut le professeur de théologie du collège protestant. Son action entraîna une séparation au sein des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne, avec la création d’Églises Évangéliques.

On retrouve à Sainte-Foy des ouvrages de pasteurs et de théologiens étrangers provenant de méthodistes anglais, du pasteur Robert Channing de Boston, de l’allemand Friedrich Schleiermacher, ou des Frères Moraves. Ils ont été publiés dans le cours de tout le 19e siècle et marquent l’évolution du protestantisme dans la moyenne vallée. Cependant, les traces d’une élaboration critique d’une théologie par les pasteurs de la moyenne vallée sont, pour le moment, inexistantes. En ce début de 19e siècle, les thèses unitaristes de Channing et les ouvertures psychologisantes de Schleiermacher ne recueillirent aucun écho en pays foyen, de 1825 à 1830. Ce n’est pas le cas des méthodistes anglais et des Frères Moraves. Nous mettrons en évidence une influence directe et essentielle, celle du piétisme anglais, l’ouvrage de base restant la Bible. Sur l’influence des Frères Moraves, nous ne disposons, pour le moment, que d’indices.

Il y eut certainement des relations suivies avec les facultés de Montauban et de Lausanne, et les éditeurs protestants de Toulouse, Avignon et Lausanne : les nouvelles se propageaient dans les correspondances privées. Un autre indice de ces contacts est le cas de l’un des premiers pasteurs de Montcaret, Christian Heinrich Vent, né en 1792 dans le duché de Holstein et formé par la Faculté de Théologie de Kel. Mais en l’absence de correspondances des pasteurs et de fonds de bibliothèques familiales de l’époque, il est impossible de décrire les relations que les pasteurs des consistoires de Sainte-Foy, Montcaret et Gensac eurent avec d’autres centres réformés.

 

22 - Le “Cours d’instructions religieuses” de Jacques Reclus

Un document donne l’orientation théologique du collège pendant la direction de Célestin Bourgade. C’est un cahier manuscrit épais, dont la couverture a disparu. Sur le second feuillet, le titre se lit à peine : “Cours d’Instructions religieuses données dans l’École normale de Sainte-Foy du 13e décembre 1828 au (?) août 1830“. Le cours occupe 264 pages, les 5 dernières pages sont restées vierges. Le “Cours” est d’une même écriture, mais de rares notes en bas de page semblent d’une autre écriture. Y a-t-il eu deux rédacteurs, ou une même personne a-t-elle utilisé une écriture appliquée et parfois, une écriture rapide, y a-t-il eu une première puis une seconde lecture ? Il semble qu’une même personne ait rédigé tout le cahier. Dans ce cas qui en est le rédacteur ? La personne chargée des cours de théologie ou un des élèves ? Quand à l’auteur de ces “Cours”, il s’agit du professeur de théologie du collège, Jacques Reclus, pasteur à Montcaret. Jacques Reclus avait fait ses études de Théologie Montauban où il avait présenté sa thèse en 1822 : “Thèse sur la satisfaction par Jésus-Christ”. C’était son seul ouvrage répertorié jusqu’à la découverte de ce “Cours d’Instructions religieuses”.

Ce cours ne s’adressait pas à tous les élèves mais seulement à ceux qui se destinaient au pastorat : quelques élèves de la classe de rhétorique, entre quatre et six selon les années. Bien entendu, les rares élèves catholiques n’étaient pas concernés. Le collège était pris entre le désir de n’accueillir que des jeunes réformés et l’éventuelle nécessité d’ouvrir ses portes à de jeunes catholiques dont la présence payante contribuait aux recettes de l‘établissement.

Le cours ne se présente pas comme des notes complétant des éléments acquis ailleurs, dans le cadre du consistoire, ou pris dans quelques uns des nombreux ouvrages publiés à l’époque et donnant des sermons et des études théologiques. Il s’agit d’une présentation globale et structurée du message de la Bible, en 40 leçons : c’est l’exposé d’une doctrine aboutie. Avec ce “Cours d’instructions religieuses”, le collège dispensait une formation religieuse spécifique. A la même époque, c’est-à-dire, avant l’édification du nouveau temple, la communauté protestante dépendant du consistoire de Sainte-Foy recevait-elle une formation religieuse en dehors des cultes réguliers ? En 1816, le consistoire organisa des “instructions religieuses” hebdomadaires, de novembre à juillet". L’habitude s’est-elle gardée ? A partir du 22 décembre 1841, des réunions hebdomadaires se tinrent dans le temple. Une bibliothèque pouvait contenir des ouvrages de théologie, des sermons et des livres d’édification. Il semble que la bibliothèque du consistoire ne fut pas constituée avant 1836.


23 - La publication du cours

Les 40 leçons du “Cours d’instructions religieuses” se terminent en août 1830 avec la fin de ce premier cahier. Ensuite, ce cahier fut revu et augmenté. On en retrouve l’esprit et souvent la lettre dans un ouvrage anonyme publié chez K.-Cadaux, à Toulouse, en 1842 : “La religion chrétienne exposée d’après la parole de Dieu“. L’auteur a maintenu le plan des “Cours d’Instructions religieuses” qui forment les 138 pages de la première partie de l‘ouvrage. En conclusion de cette première partie, il a ajouté un chapitre sur “l’Église”. Puis, vient une “deuxième partie, La morale chrétienne, ou les devoirs des croyants”, qui donne 16 chapitres en 237 pages et développe, en particulier, chacun des dix commandements. Il est légitime d’attribuer cet ouvrage au pasteur Jacques Reclus.

Dans cet ouvrage, certains chapitres des “Cours” ont été modifiés. Lorsqu’il présente son sujet, Jacques Reclus va à l’essentiel dès les premières phrases. Il a ajouté des passages explicatifs. Les arguments, les nombreuses citations de la Bible et des paragraphes entiers ont été repris tels quels. La publication portant son travail dans un milieu extérieur au collège, Reclus a peut-être tenu compte de récentes publications protestantes et des nombreux opuscules au moyen desquels catholiques et protestants polémiquèrent, à Sainte-Foy, mais aussi à Castillon, Bordeaux, Orthez, Toulouse ou Montauban dans les années 1825-1840. Le livre de Reclus complète son cours et donne un sens à la démarche du chrétien : l’aspect doctrinal est suivi par la définition d’un cadre moral basé sur le respect des dix commandements.

Cette édition ne porte pas la mention qu’elle provient d’un cours professé au collège de Sainte-Foy. Son tirage fut certainement modeste, même si elle fut publiée par la “Société des Livres religieux de Toulouse. Il n’y eut pas d’autres éditions. Pour le moment, j‘ai retrouvé cinq exemplaires de cet ouvrage parmi lesquels deux étaient conservés en pays foyen. Ce n’est pas suffisant pour mesurer l’audience que cet ouvrage eut chez les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne.

Les “leçons préliminaires” présentent “la religion en général”, puis, donnent un “témoignage de Dieu” et enfin, démontrent, selon l’esprit de l’époque, “l’authenticité et la vérité de l’Écriture”. Sur ces bases solides, le cours traite, en particulier, de Dieu, de Jésus-Christ, du Saint-Esprit, de la création, du pêché, de la sanctification, de la vocation et de la foi.

 

 

24 - L’autorité des Écritures

L’authenticité et la vérité de l’Écriture sont à l’origine de la Réforme et pendant des générations, de nombreux réformés polémiquèrent avec des catholiques pour démontrer que la parole de Dieu est dans toute la Bible. rien que dans la Bible, et que la foi, la sainteté et les miracles ne pouvaient se rapporter, selon eux, à une église, l‘Église romaine, mais seulement à Dieu. Au début du 17e siècle, un pasteur foyen Jean Misaubin publia à Sainte-Foy un ouvrage sur cet thème, un ouvrage parmi tant d‘autres ouvrages analogues qui parurent du 16e siècle au 18e siècle.

Le “Cours d’Instructions religieuses” redonne cette affirmation de l’authenticité de la Bible sans aborder le rôle de l’Église catholique. L’auteur du “Cours d’Instructions religieuses” se place dans le courant traditionnel des théologiens protestants : la “Parole de Dieu” est inscrite dans la Bible, toute la Bible, rien que la Bible. On pourrait multiplier les citations extraites du “Cours” qui illustrent ce thème. La longue période du “Désert”, entre la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et l’Édit de Tolérance (1787), avait solidement lié le réformé à sa Bible ou ... à son manque de Bible. Ainsi, au milieu du 18e siècle, la famille Baraton de “Saint Avit Grave Moiron” acheta en commun une bible et la page de garde porte l’émouvante inscription que chacun s’engageait à prêter l’ouvrage au membre de la famille qui en ferait la demande, au delà de la succession des générations.

Un autre facteur, rarement exposé, a contribué à cheviller le réformé à la parole de Dieu. On considérait alors unanimement que la création du monde s’était déroulée un peu plus de quatre millénaires avant la naissance du Christ et n’avait duré que six jours. Pour le chrétien de l’époque, Dieu, sa création, ses créatures, hommes compris, et son fils fait homme, Jésus-Christ, appartenaient à une proximité spatiale, temporelle et mentale, une proximité tangible et quotidienne. Les notions de temps et d’espace avaient des aspects subjectifs qui nous étonnent aujourd’hui. Ainsi, en 1815, les habitants de Bergerac qui entendirent des coups de tonnerre dans un ciel serein pensèrent qu’il s’agissait de coups de canons tirés dans des combats qui se déroulaient à Bayonne ou à Périgueux ! C’est dire la forte assimilation entre des perceptions non analysées et des a priori qui avaient valeur de certitudes admirables. Il en allait du temps comme de l’espace. Avec cette même démarche mentale, on admirait une création à peine sortie de la main de Dieu et dont on commençait à découvrir les multiples splendeurs. L’une des principales preuves de l’existence de Dieu, sinon la première, chez les Réformés, était alors le spectacle de la création. Le “Cours d’Instructions religieuses” ne manque pas de le souligner. Être sur terre, c’était être dans la main de Dieu.

 

25 - La sanctification

La sanctification était un cadeau de Dieu. Elle accompagnait le chrétien durant sa vie puis après sa mort, jusqu’au jugement dernier. “La sanctification est l’œuvre de Dieu et non pas de l’homme ; il est en effet impossible que l’homme la fasse ou qu’il y contribue en rien pas ses forces naturelles puis qu’il n’en a point pour le service de Dieu” Roi V, 6.

Jacques Reclus soulignait l’importance de la sanctification : “Nous comprenons en effet que nous aimons le Seigneur et sommes disposés à le servir, puisque c’est en celà que consiste la félicité des saints dans le ciel - Apoc. VII, 15, XXII, 3. Aussi la sanctification est-elle une grâce acquise par Jésus-Christ à ses rachetés et donnée à ses fidèles - 1 Cor. I, 30, Jean XVII, 19, Eph. V, 25n 26. D’où il résulte que tous ceux en qui cette sanctification n’aura pas été faite seront rejetés de Dieu comme n’ayant aucune part à la mort de J. C. - Math. VII, 21-23. Tous les fidèles sont donc appelés à la sanctification - 1 Thes. IV 3-7”.

Cet aspect des “cours” de Reclus nous paraît essentiel. Il contribuait à souder les “appelés” entre eux, en particulier au moment de la communion qui n’était offerte qu’aux personnes que leurs “frères et sœurs” jugeaient comme sanctifiées. Et puis, le croyant devait ressentir les effets bénéfiques de la sanctification chaque jour de sa vie et aussi, au moment de sa mort. La sanctification assurait “l’immortalité” du croyant. Vers 1830, le pasteur Samuel Jousse prononça un sermon sur “la vie et l’immortalité” dans le temps de Moncaret. Il s’agit d’un thème de théologie important qui ne sera pourtant pas développé ici.

L’expression de la foi était présentée comme le garant de la sanctification. Comme la prière et le chant de louange, les oeuvres exprimaient la foi du juste devant Dieu.

Le “Cours” ne développe pas la justification devant “les autres hommes”. Par contre, il présente l’argumentaire classique sur la place des oeuvres dans la justification. Si les oeuvres sont nécessaires, seule la foi justifie le chrétien : “Nous pouvons dire aussi avec St Jean que notre cœur est pur, lorsqu’il ne nous condamne pas, et que par la foi, nous avons une assurance auprès de Dieu - Jean III, 21. St Paul exprime le même fruit de la foi et de la justification quand il dit que ceux qui sont justifiés par la foi, ont la paix avec Dieu - Rom. V, 1.Tous ceux qui sont ainsi justifiés seront aussi glorifiés - Rom. VIII, 30, Tite. III, 7“, enseigne le pasteur Reclus. La foi qui sauve, c’est la doctrine calviniste, ce que l’on a appelé par la suite le particularisme. Avant tout, la théologie de Reclus est un retour à la source de la Réforme : la Bible. Pour lui, les oeuvres témoignaient de la vivacité de la foi et en aucun cas, n’aidaient au rachat des pêchés. La justification par la foi et non par les oeuvres fut prêchée avec force à Montauban par des pasteurs comme Frossard ou à Genève par les pasteurs Malan, Gaussen et Cellérier. Cette doctrine provoqua des controverses entre réformés pouvant aller jusqu’à la destitution des pasteurs qui l’enseignaient. Nous verrons que ces turbulences survinrent dans la moyenne vallée de la Dordogne.


25 - Une Église de Dieu

Pour l‘auteur du “Cours d‘Instructions religieuses“, le chrétien n‘avait pas à rapporter sa foi ni ses actions à une Église ; il s‘en remettait à Dieu, à sa conscience et aux autres hommes :”Dieu, notre conscience et les autres hommes peuvent donc être considérés comme trois différents tribunaux devant lesquels nous avons à être justifiés”#. L‘auteur ajoute : ”Un cœur pur, une bonne conscience ne sont autre chose qu‘une conscience purifiée dans le sang de Christ par la Foi. Héb. IX, 14, X,22, 1 Pier. IIII, 21“.

Ce sont les seules mentions que le “Cours” fait de la conscience de l’homme, avec ce sens précis : la conscience n’est pas régie par la raison, mais inspirée par le Saint-Esprit et vivifiée par la foi en Jésus Christ. Le libre examen et le libre arbitre dont les réformés d’aujourd’hui nourrissent leur mémoire collective n’avaient pas, à cet époque, leur sens actuel. Au début du 19e siècle, pour Jacques Reclus, la conscience équivalait à la foi qui est un don de Dieu et ce n’est pas à l’autorité de sa conscience mais à celle des Écritures que le chrétien devait se soumettre. Le libre arbitre et le libre examen de pouvaient s’exercer que dans le strict respect de la parole de Dieu. C’est dire les limites qui leur étaient imposées.

Ce point de vue avait été combattu et abandonné par le théologien Allemand Friedrich Schleiermacher dès la fin du 18e siècle. Jacques Reclus n’en fait pas mention, comme il ne cite jamais les points de vue différents de celui qu’il expose. Il donne ses convictions religieuses dont la force lui suffit à éviter le terrain de la polémique. A l’instar des piétistes anglais de la fin du XVIIIe siècle, il place sa doctrine au dessus des courants divers et contradictoires.

Le “Cours” ne précise pas le rôle d’une structure ecclésiale dans ce contact privilégié entre le chrétien et Dieu. Il est vrai qu’en 1828, peu de réformés théorisaient sur la nature et le sens des structures ecclésiales. Jacques Reclus donne une vision biblique de l’”église” dans la leçon qu’il consacre à “L’union de Christ avec son Église”. Voici les versets qu’il cite à propos de la réunion de chrétiens en une église : “Nous avons été élus en Christ avant la fondation du monde (Ephés. I, 45. La grâce nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles (2 Tim. I, 9). Nous avons la rédemption en Christ dans le sang (Eph. I, 7)”.

Cette église, réunion d’élus, de sanctifiés, impliquait une pratique ecclésiale pétrie de morale et qui nous paraît aujourd’hui d‘une extrême rigueur : les anciens et les diacres assistaient le pasteur dans la conduite quotidienne du petit troupeau, vivifiaient la foi des pratiquants et n‘admettaient pas à la table de communion les personnes dont la foi était jugée vacillante.

L’ouvrage publié à partir du cours, en 1842, consacre un bref chapitre à “l’Église”, qui se situe dans l’orthodoxie réformée. Il donne de grands principes et des généralités qui échappent aux vives polémiques que les réformés entretenaient alors entre eux à ce sujet. La structure et la pratique ecclésiales étaient pourtant une préoccupation de Jacques Reclus. Il n’a pas abordé ce point dans son “Cours”, mais il appliquait son système théologique dans sa paroisse de Montcaret. C’est d’ailleurs un point précis de théologie appliquée, si je peux dire, la communion, qui l’emmena à donner sa démission : Jacques Reclus avait refusé de donner la communion lors d’un culte, parce que il doutait de la foi de certains participants. Peu de temps après avoir donné la dernière leçon de son cours, il quitta le collège protestant de Sainte-Foy avec sa famille pour aller créer et diriger une paroisse à Castétarbes, près d‘Orthez.


A  suivre.

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17 septembre 2018

bloc-notes, 17 septembre 2018. Bébés, Société linnéenne de Bordeaux, temple maçonnique de Ste-Foy, Elie Faure et Juliette Gréco.

 

so dim 16 oct 18

Sud-Ouest, dimanche 16 septembre 2018. Titre de la une : "pourquoi fait-on moins de bébés ?". jadis, un premier ministre, Michel Debré, conseilla de faire des enfants sur une grande échelle. Notre homme défendait une politique nataliste traditionnelle dans une France qui éclata de rire, rares étant les équilibristes.

Pages 12 et 13 : "Société linnéenne : 200 ans de naturalisme". Ce qui veut dire que la société linnéenne de Bordeaux fête ses 200 ans. Elle s'occupe de géologie, préhistoire, botanique, mycologie, entomologie et zoologie. C'est la plus ancienne société savante de cette nature en France.

Elle eut une grande influence sur des chercheurs locaux : Dublange, Conil, Morin et Cayre en particulier. Philippe Henriot, le ministre de l'information du maréchal Pétain, fut aussi un remarquable entomologue et publia des articles dans la Revue linnéenne de Bordeaux. Il habitait le chateau de Picon à Eynesse, où il conservait ses collections d'insectes. Après la mort de sa veuve, elles furent données par ses héritiers à un musée. Sa fille Marguerite (Mimi...) m'avait dit qu'il s'agissait d'un musée allemand, en France, aucun musée n'ayant voulu recevoir des insectes collectés par Philippe Henriot. 

L'article cite Renaud Paulian et Jean-Baptiste Aymen. J'ai connu le recteur Paulian, spécialiste des scarabées, savant et notable. Longtemps, il habita à Port-Ste-Foy.

Jean-Baptiste Aymen fut médecin à Castillon au 18e siècle. Il en fut aussi le maire. Ce physiocrate entretint une correspondance avec de nombreux savants dont le naturaliste suédois Linné. Aymen, un personnage étonnant. Il tenta d'améliorer la rentabilité des productions agricoles et dans ses propriétés, il fit des expériences. Il avait constitué un herbier qui fit l'admiration de ses contemporains. Un jour, il profita de ses relations pour faire venir un tout petit baobab d'Afrique. Je ne sais toujours pas comment on peut mettre un tout petit baobab dans un herbier entre deux pages de papier pelure. J'avais fait l'inventaire de sa bibliothèque. Il y avait beaucoup d'ouvrages de médecine, parfois anciens. 

Il y a quelques lunes, Patrick Dauphin enseigna les sciences nat' au lycée de Ste-Foy. J'appris un jour qu'il fut le plus jeune agrégé de France dans cette matière. Puis, il quitta Ste-Foy pour Bordeaux, il présida la société linnéenne. Il participe toujours à ses activités.  

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Passons à la maquette d'un temple maçonnique idéal, exposée dans les locaux de la loge maçonnique foyenne.

 Avant de la décrire, je l'ai comparée au tapis de loge du 18ème siècle. Le tapis présente plus d'outils du maçon que la maquette. Je vois deux autres différences : les pointes du croissant de lune dans des directions opposées. Et aussi, l'absence de pierre brute tout devant, à gauche, alors qu'à droite se trouve la pierre taillée, comme sur le tableau. 

Maintenant, comment décrire la maquette, comment transformer cet objet en mots ? J'ai essayé de le faire en utilisant des termes appropriés. Google a frôlé la surchauffe parce qu'on y trouve tout. Je tape le nom de ce que je vois, j'ajoute "en franc-maçonnerie" et ça marche. Exemple : carrelage en franc-maçonnerie = pavé mosaïque. Des textes vous entraînent dans le symbolisme maçonnique. 

Quel est l'intérêt de transformer en mots cette maquette ? Ou si vous préferez, pourquoi la décrire ? Je la regarde, je l'apprécie, les expressions ne manquent pas. On peut la couver des yeux, etc. et pourqoi ne pas la juger (à quel titre demandera-t-on en se rappelant le conseil d'Apelle de Cos : "cordonnier, pas plus haut que la sandale").

La décrivant, je transforme un premier contact visuel, sensitif et pourquoi pas affectif en mots, supports d'idées, de concepts, de sentiments mémorisés. En même temps que se fait la conceptualisation, l'image de la maquette se conserve et s'enrichit. Chacun de nous suivra ces arcanes à sa façon. L'un intègre la maquette à ses notes de faculté, l'autre l'enrobe de souvenirs affectifs, tout arrive en son temps avec plus ou moins de force.

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J'aime que la pierre brute manque à la maquette. Y a-t-elle d'ailleurs jamais été ? Probablement, ou alors, le maquettiste, sentant sa mort venir aura voulu exprimer la plénitude de son être en ne posant que la pierre taillée. BIen prétentieux, comme démarche. Je demanderai à revoir cette maquette.

Il faut que j'en finisse avec elle. J'ai revu cette photo. Le temple idéal est sur une esplanade à trois degrés. Nouvelles recherches sur le net... Je suis dans le bleu... Passionnant, et conclusion provisoire : il ne pouvait pas ne pas y avoir de pierre brute.

Laissons l'empathie, n'allons pas relire Bachelard sur notre façon de créer des images (je pense à "La poétique de l'espace"). Je retiens le passage de la pierre brute à la pierre taillée, les allers-retours incessants entre une connaissance exotérique et un savoir ésotérique, entre l'appréhension sensitive et corrélative de ce que nous percevons et son organisation logique et déductive.

Je crois que chacun fonctionne ainsi, avec plus ou moins de pertinence, d'équilibre et de justesse, en toute lucidité ou pas. Les historiens, les artisans, les intellectuels, tous. On en tirera un canevas pour comprendre l'autre, si l'on veut. 

Ouargph ! Avec tout ça, je n'ai pas décrit la maquette...

Ronsard écrivait : "J'ai l'esprit tout ennuyé / D'avoir trop étudié / Les Phénomènes d'Arate. / Il est temps que je m'ébatte". Je suis ce conseil en vous parlant d'Elie Faure et de Juliette Gréco. 

Elie Faure adorait les femmes, m'avait dit un jour son fils Jean-Pierre. Il me racontait l'histoire de ce texte superbe de son père, "J'étais là, telle chose m'advint".

Dès sa création, en 1932, Elie Faure avait adhéré à "L'association des artistes et écrivains révolutionnaires". Est-ce dans ce cadre que Maxime Gorki avait proposé à une pléiade d'écrivains de décrire leur journée du 15 septembre suivant ? -la date précise m'échappe et je n'en sais rien parce que j'ai oublié.

Elie Faure répondit à la demande de Gorki et rédigea ce texte admirable. Prenant pour titre un vers de Jean de la Fontaine, il décrit sa journée de toubib, amputation d'un sein, visites à son dispensaire, etc. En fin de journée, il entre dans une parfumerie, à Paris, et y achète un blaireau. 

Jean-Pierre Faure m'avait dit que son père avait offert la boutique en question à sa maîtresse qui était la maman de Juliette Gréco. La petite Juliette raconta dans un livre de souvenirs que, dans sa prime enfance, Elie Faure la faisait sauter sur ses genoux. Tapez ces deux noms dans google, "Elie Faure Juliette Gréco" et vous verrez que la chanteuse n'a jamais oublié oncle Elie (Lili était le surnom que ses intimes donnérent à Elie Faure sa vie durant).

Dans vos recherches sur le net, peut-être rencontrerez-vous Hélène Duc. Je vous parlerai un jour de cette grande actrice originaire de Bergerac. Elle tint un rôle considérable dans la vie de Juliette Gréco.                         

 

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13 septembre 2018

Deux éducateurs de rue à Ste-Foy et Pineuilh.

Le conseil général de la Gironde vient de créer deux postes d'éducateurs de rue pour Pineuilh et Sainte-Foy la Grande.

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Tout arrive, direz-vous ! Vers 1985, deux éducateurs de l'institution de Cadillac et de son annexe foyenne présentèrent un projet d'éducateurs de rue à la municipalité foyenne. Il s'agissait de Mme Dal Ben et de M. Carissan. Je faisais partie du conseil municipal avec M. Lart, maire, et MM. Maumont et Provain qui furent maires après lui. M. Lart repoussa le projet sans discussion. Il déclara que rien ne justifiait ce projet.

Je n'ouvre pas un débat sur cette période. Ce refus marqua les mentalités.

Dans les petites années 2000, M. Provain, maire, s'opposa au projet de M. Haffner, initiateur de l'Epicerie Solidaire. Croix-Rouge, Restaurant du Coeur, Entr'aide protestante suffisaient à soulager la misère régnant à Ste-Foy. Il fallait la cacher au profit du maître-mot de ces décénies : l'embellissement de notre bastide. 

C'est bien connu, il y a parfois un goufre entre l'être et le paraître.

 

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06 septembre 2018

La fête mariale du 15 août 1951 à Pineuilh

Je remercie M. Cicot et M. Julien Reynal qui m'ont apporté les éléments de cet article : des photos de Paul Martin et un texte de Maria Casarès. François Plat a scanné les photos, je le remercie.

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Paul Martin fut photographe à Sainte-Foy la Grande.

Maria Casarès fut une immense actrice de théâtre. Elle se lia d'amitié avec le comédien Pierre Reynal qu'elle avait connu à Paris, fin 1945 : tous deux jouèrent dans les Frères Karamazov adapté de Dostoïevski par Jacques Copeau et Jean Croué ; à l'affiche, Michel Auclair, Jacques Dufilho, Jean Davy, Michel Vitold, Paul Oettly. Pierre Reynal, qui deviendra l'ami le plus proche de Maria Casarès était né à Sainte-Foy, rue Victor Hugo. 

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Maria Casarès séjourna souvent à Ste-Foy chez les parents de Pierre, M. et Mme Merveilleau - Pierre avait pris pour nom de théâtre celui de sa mère. C'est ainsi qu'elle fit la connaissance de Paul Martin et de son épouse Jeannette. 

39826438_p   Jeannette Martin et Maria Casarès photographiées par Paul Martin.

Albert Camus fut le grand amour de Casarès. Quand il vint retrouver Maria à Sainte-Foy, il rendit visite aux Martin. Il en reste cette photo faite dans l'appartement des Martin, au dessus du magasin de Paul, rue de la République - photo provenant du site de Paul, Vidareps.

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Une autre fois, je vous raconterai l'histoire des dizaines de milliers de photos faites et conservées par Paul Martin. Il me reste à recopier le texte de Maria Casarès sur la fête mariale de Pineuilh le 15 août 1951, à laquelle elle avait assisté. Dans la colonne de droite, regardez les photos de cette fête.

Le nom de l'album : Fête mariale à Pineuilh, 15 août 1951.

Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, vendredi 17 (août 1951) matin 

"Mon cher amour,

J'ai reçu hier ta lettre de dimanche, et hier seulement, avant de partir de Ste-Foy ; mais le télégramme est arrivé le 15 au matin. Tout cela était bien doux et je dois dire que les parents de Pierre [Reynal] se sont arrangés pour me faire passer un jour de Marie bien savoureux.

 

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Nous étions arrivés à la maison tous ensemble dans la voiture des Martin, à l'heure du déjeuner, et à partir de ce moment, tout est devenu délicieux sauf l'humeur de Pierre qui a eu une crise de chagrin dont l'origine nous est restée inconnue (je crois qu'il fait un peu de neurasthénie à en juger par les angoisses qu'il éprouve au moment du coucher du soleil). Le soir nous avons diné, le triton et moi chez les Martin, mais trop fatiguée, je n'ai pas pu jouir de leur numéro étonnant. Quel couple insensé !

Le lendemain, ce sont eux qui sont venus passer la journée avec nous, et nous avons fêté ensemble la Vierge et les deux Maries du foyer : Mme Merveilleau et moi. Nous avons "boulotté" (expression de Paul Martin) si copieusement que nous avons eu le soir deux malades, notre hôte et Jeannette Martin, mais cela ne nous a pas empêché d'assister au "mystère" joué au bas d'une colline et de suivre la procession cierge à la main.

Procession de Pineuilh 1951 17

J'ai bien regretté que tu ne puisses pas voir ce spectacle. La représentation sous un beau ciel d'été coupé par des éclairs de chaleur, rayonnant de pleine lune, était merveilleusement émouvante. Seul Dullin, à Paris, aurait pu trouver le génie des couleurs qu'il y avait dans un décor monté avec rien ; et les nombreux amateurs qui incarnaient les personnages de l'évangile valaient par leur innocence et leur sobriété bien de belles distributions parisiennes.

A la fin, au moment du couronnement de Marie, les chants se sont élevés, et la foule, debout, s'est ébranlée. Quatre mille cierges se sont

Procession de Pineuilh 1951 8

allumés et le défilé a commencé vers la croix de lumière érigée sur la colline.

Nous avons monté un chemin sinueux, en rang serré, dessinant sur le fond sombre des prairies un ver luisant immense et ondulé, et nous avons chanté indéfiniment

"Ave, ave, Maria", cierge à la main.

Mais la fin ne couronnait pas les moyens. Cette foule dense méritait dans sa folie concentrée de boire là-haut le sang d'une victime sacrifiée, pour finir en apothéose. Au lieu de cela, un curé, qui aurait dû se faire inscrire au parti communiste, n'a pas cessé de nous insulter pour nous convaincre que nous ne méritons pas les bienfaits de Dieu. 

Heureusement, le prêche a été court ; je commençais à me révolter.

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A gauche, l'abbé Brunet.

Après le crédo, on s'est dispersé et là, la démence a pris les lieux. Plus de chemins, plus de chants, plus de

Procession de Pineuilh 1951 6

respect et vive la joie ! La foule, jusque là ligotée, s'écroulait le long de la colline, bousculante, déchaînée, hurlante. Partout des courses, des halètements, des glissades, des rires, des cris, de sourds frémissements. Les cierges brûlaient les abat-jour en papier qui les protégeaient et dans la nuit soudain orageuse et noire des mains se perdaient. C'était un oui universel et je me suis demandé si à cette heure, le curé pensait toujours que tout ce monde reconnaissant ne méritait pas Dieu.

Nous sommes rentrés et hier, nous avons pris le train puis la Micheline pour revenir à Lacanau.

...

 

Pierre Bernède et son épouse

Je t'envoie des photos de la mère poule ; mais je garde pour ton arrivée toutes celles que Paul Martin a faites, très belles, tu verras".

Albert Camus, Maria Casarès, Correspondance, 1944-1959, Gallimard, 2017.

Photos : Pierre Reynal, surnommé le Triton. Et quatre photos de la fête mariale du 15 août 1951 à Pineuilh, faites par Paul Martin.

 

 

 

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04 septembre 2018

Repas des chasseurs de Ligueux, 2 septembre 2018

Il était organisé par Amédée Marvy avec une équipe de bénévoles. J'ai fait plein de photos.

DSCF8158Une fois éliminées celles qui ne me convenaient pas, il en reste 200 environ, et je vous en présente 33 dans l'album.

Venez avec une clé USB pour les récupérer !

 

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16 août 2018

Quand Florent Boudié fait dans le populisme

Lundi 13 août 2018, 12 h., France info. Le journaliste parle de l’Aquarius et donne la parole à un élu qu'il présente, "M. Florent Boudié, député La République En Marche".

M. Boudié explique que ce n’est pas à la France de régler le problème posé par les migrants recueillis par le bateau, mais à l’Europe. Pour lui, la conclusion s’impose : pas question que la France laisse accoster ce bateau dans un de ses ports.

M. Boudié flatte l’électorat populiste. M. Boudié a voté les lois qui privent les petites gens de sous voire de travail. Il a voté les lois faisant des cadeaux somptueux aux très riches. Dans sa déclaration à France Info, M. Boudié cajole les petites gens qu'il ponctionnait hier.

Les non-dit de Florent Boudié :

Le bateau transporte 141 migrants. La France compte 66,9 millions d’habitants. Il ne le dit pas.

La France se veut le pays des Droits de l’Homme. Il ne le dit pas.

Le journaliste a présenté M. Boudié comme député de La République En Marche. M. Boudié est aussi conseiller régional appartenant au groupe Socialiste. Il ne le dit pas. Le 25 juillet 2018, M. le député Florent Boudié déclarait à la tribune de l'Assemblée Nationale : "Nous devons tout à la vérité, nous ne devons rien à la politique politicienne".

Dans l'après-midi, M. Le Drian, minitre de l'Europe et des Affaires étrangères annonce sur France Info qu'il n'y a plus de problème posé par l'Aquarius, grace au travail constant qu'il a mené avec ses services. Plusieurs pays d'Europe accueilleront des migrants de l'Aquarius, dont la France, qui en accueillera 60.

                                                                                                       Jean Vircoulon

 

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15 août 2018

Les tondues de Sainte-Foy dans l'été 1944

A Sainte-Foy la Grande, au moment de la Libération, sept femmes et un jeune homme furent tondus. 

Ce sont les chiffres dont je dispose pour le moment. Je vais vous en parler sans dire de noms : ni ceux des tondus ni ceux des "coiffeurs".

En 1945, Jean Corriger publia un ouvrage, "La libération de Sainte-Foy", placé "sous les auspices du Comité de Libération de Sainte-Foy-la-Grande". Bergeret, qui dirigea la résistance de la Dordogne Sud, écrivit dans la préface : "Il sera donc très difficile à l'historien futur d'établir une synthèse véridique et harmonieuse des événements qui traversent notre récent passé. Encore faudra-t-il qu'il possède les éléments d'information nécessaires à cette synthèse. C'est en partie dans l'histoire locale qu'il puisera ses informations. Je souhaite qu'il trouve dans chaque petite patrie un chroniqueur aussi net et aussi scrupuleux que M. Corriger".

L'ouvrage ne signale pas qu’il y eut des personnes tondues à Ste-Foy et peut-être aussi, en pays foyen.

L’ouvrage de Jean Corriger avait pour but de parler de la Résistance à Ste-Foy et de la présenter sous son meilleur aspect : il fallait retrouver la convivialité traditionnelle qui avait été malmenée et brisée par tant d’événements depuis l’entrée en guerre de la France.

« Un vent de fureur et de haine » souffla pendant les phases de la Libération, nota un Foyen. J’ignore si cette formule lui fut inspirée par le fameux « discours du vent mauvais » que Pétain prononça le 12 août 1941. La tonte de 8 personnes, à Sainte-Foy, illustre ce vent de fureur et de haine.

Mes sources d'information sont des témoignages de foyens écrits à l'époque, des journaux et revues datant du second semestre 1944, et des entretiens.

A Sainte-Foy, les raisons de l'arrestation des personnes tondues et surtout de leur humiliation publique ne tiennent pas devant de nouvelles informations.

Ouvrons le dossier.

1 - Les femmes.

Ce sont : une commerçante foyenne et sa fille âgée d'une vingtaine d'années. Quatre jeunes filles et une foyenne aisée sans profession.

L'affaire commença le 11 août 1944 par l'arrestation du mari de la commerçante : "M. Trucmuche, amené de son domicile dans la rue a été molesté et giflé par des F.T.P. F.I.".

Notre témoin définit ainsi ce groupe de résistants : "...Si réellement ce groupe (le nom est groupe Bellanger) s'est formé pour combattre les Boches qu'il aille là où il y a des Allemands. Bergerac qui n'est pas très éloigné de Sigoulès est occupé depuis longtemps pas les Allemands ; la place du groupe Bellanger semble être toute indiquée autour de Bergerac plutôt qu'à Sainte-Foy où il n'y a pas un seul Boche. Mais ! ces salopards de maquisards évitent les endroits où il peut y avoir du danger. Le groupe Bellanger, commandant Annic est composé des gens des localités de Sigoulès, Villeneuve-de-Duras, Saussignac".

Dans la nuit, des résistants revinrent s'emparer du commerçant, de sa femme et de leur fille. Ils furent amenés sur le trottoir, devant la devanture de leur commerce. "Un des résistants tenait une mitraillette. Un type criait : -Tue-les, Tue-les ! C'était affreux. Il ne l'a pas fait. Ils ont coupé les cheveux aux femmes. Le lendemain, dans son commerce, la mère était au travail. Elle avait mis un fichu sur sa tête, d'où dépassaient des cheveux mis en accroche-coeur : elle avait ramassé des mèches. Je la revois, c'était une petite femme, elle avait une grande gueule. Elle admirait Pétain et elle le disait à voix forte. Son mari était antisémite, mais pendant la rafle des Juifs, une semaine avant la tonte, environ, il était allé avertir les Juifs de son quartier. Il leur avait dit de se cacher. Comme quoi...".

Le témoin de la tonte de Mme Trucmuche et de sa fille ajoute : "Quand il y a eu la rafle des juifs, au début du mois d'août, les "coiffeurs" s'étaient cachés. On les a pas vus, eux "!

Dans le journal quotidien de notre témoin : "dimanche 13 août, d'après des informations non contrôlables, une commerçante, sa fille et une autre demoiselle auraient reçu la visite des jeunes maquisards qui leur auraient coupé et rasé tous les cheveux. 

Curieuse formulation : trois femmes tondues publiquement, en quoi est-ce une information incontrôlable ? Pourquoi un verbe au conditionnel ? Un cas de foyenne tondue en donne certainement l'explication : "trois résistants ont arrêté une jeune fille et l'ont maltraitée jusqu'à lui couper les cheveux et les poils cachés".

Le mémorialiste foyen mentionne cinq jeunes "coiffeurs" qui appartenaient au groupe Bellanger (FTP) qu'il définit ironiquement ainsi, le mardi 15 août : "Des braves soldats de la "Dissidence" du groupe Bellanger composés en majeure partie par des communistes de la région de Sigoulès, de Monestier, de Villeneuve de Duras, Margueron".

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Ce dimanche 13 août, note le mémorialiste, "vers 20 heures une voiture et un groupe de FTP FI a obligé à se promener à travers les rues de la ville une femme mal vêtue et la tête entièrement rasée portant sur la poitrine un écriteau indiquant qu'elle s'était rendue coupable et cause de l'arrestation de M. Blondel. Excités par des maquisards, les enfants l'insultaient. Quelques hors la loi, des faillis, banqueroutiers applaudissaient. Les communistes et les frères trois points ricanaient. Car pour tous ces badauds, la femme que l'on accablait d'injures et que des voyous arrosaient de seaux d'eau au passage, était domiciliée à Saint-André (fille pieuse et honnête). En écrivant ces lignes, nous n'avons aucun parti pris. Nous constatons un fait sans même essayer d'innocenter une femme si toutefois elle est coupable, ni de plaider en sa faveur. Mais à voir les figures réjouies de ceux qui l'accablent, nous nous demandons si cette jeune fille, c'est vraiment à cause de l'arrestation de Mr Blondel qu'on l'a condamnée. Il faudrait plutôt y voir une autre raison : consultez la liste des personnes arrêtées ainsi que celle des personnes dont les maisons ont été pillées : vous n'y trouverez aucun communiste, aucun Radicaux trois points, aucun S. F. I. O.. Les loups hurlent mais ne se mangent pas entre eux". - Jean Blondel était maire de St-André et Appelles.

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En 1945, le dénonciateur de Jean Blondel fut arrêté. Il avoua et fut jugé à Bordeaux. Sud-Ouest consacra un article à son jugement, dans lequel on apprenait son nom, son origine, les raisons de sa dénonciation et sa condamnation. Il y a une dizaine d'années, j'avais retrouvé ses aveux signés. La jeune femme tondue jadis parce que "coupable et cause de l'arrestation de M. Blaondel" était morte depuis 6 mois. Sa vie avait été marquée par l'humiliation publique, injuste et imméritée d'août 1944.

Plusieurs personnes m'ont signalé le cas d'une foyenne aisée, elle aussi tondue, parce que son fils s'était engagé dans la L. V. F., la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme. Je ne sais pas ce qu'est devenu le fils.

Ces six femmes furent tondues quatre jours environ avant le départ définitif des soldats allemands passant par le pays foyen. Une subit l'épreuve dans sa totalité : la tonte, "la promenade" en ville et le bain forcé ("la femme que l'on accablait d'injures et que des voyous arrosaient de seaux d'eau...").

A partir du 17 août, on se rendit compte qu'il n'y eut plus d'uniforme allemand à Sainte-Foy. Ce fut appelé la Libération de Ste-Foy. Le 24 août, une autre jenue fille subit toutes les épreuves qui accompagnaient la tonte : "Mademoiselle Machinchose, belle-sœur d'un milicien foyen, à qui on avait coupé les cheveux quelques jours auparavant, a été obligée d'assister à l'abandon de ses cheveux au milieu de la chaussée où les gens les ont piétinés. La jeune femme exposée place de la mairie vient de Vélines à pieds ; elle est trop légèrement vêtue pour être exhibée devant des enfants. On lui a fait prendre un bain forcé dans la rivière, puis on lui fit parcourir de force certaines rues. Un jeune résistant s'est signalé par ses brutalités envers une malheureuse". C’est le second cas d’humiliation totale qui intervint après la Libération de Ste-Foy.  

e jeudi 24 août, le mémorialiste foyen nota : à Bergerac, "après le départ des Allemands, les maquis prirent possession de la ville et les vexations et arrestations des civils commencèrent. Femmes têtes rasées (qui aurait pensé qu'il y avait beaucoup de perruquiers et de tondeurs parmi le maquis), femmes têtes rasées promenées à travers la ville : seaux d'eau, crachats, bousculades, etc., etc.).

A Bordeaux, la "promenade" d'après tonte eut une autre ampleur : les victimes nues furent précipitées dans la Garonne et qu'importe si elles se noyèrent : c'était des "collaboratrices horizontales" (cf. Sud-Ouest, n° 1, 29 août 1944).  

Deux personnes m'ont dit qu'à Monpazier, une jeune fille fut bouillie vive jusqu'à ce que mort s'ensuive (je n'ai pas vérifié cette information).

Samedi 9 septembre 1944. "4 policiers sont partis dans l'auto de Machin pour aller à Gensac couper les cheveux à une femme et arrêter un homme. Truc et son neveu sont parmi l'équipe".

Le 13 septembre suivant, notre témoin apporte des précisions : « A 11 heures le fils Duchmol de Pineuilh a été enlevé. A 14 heures, une jeune femme de 22 ans (inconnue) a été arrêtée, enlevée de chez elle sans nourriture ni vêtements chauds. Un résistant la fit conduire pour l'interrogatoire à la mairie. Pris de compassion, 2 policiers de l'ex-gendarmerie (foyenne) lui donnèrent un morceau de pain et une bille de chocolat. Dans la matinée, 4 femmes (région de Gensac) auraient été arrêtées pour l'opération de la coupe des cheveux".

Vendredi 15 septembre 1944. "Hier après un interrogatoire, le sieur Duchmol de Pineuilh a été relâché. 

Samedi 23 septembre 1944. "Le fils Duchmol de Pineuilh a été de nouveau arrêté. Soupçonné de colporter des lettres de l’épouse d’un présumé collaborateur à son mari, il a été jugé et condamné à avoir la tête rasée à l'exception d'une grande mèche de cheveux laissée dans le milieu de la tête. Défense lui a été faite de mettre un couvre-chef ; il doit être constamment tête nue ».

La raison de la tonte est fallacieuse. Le jeune homme, prétendait-on, était homosexuel, ce qui suffisait à le désigner à la vindicte très morale, à l’époque, de la population. Beaucoup d'hommes appartenant surtout au peuple, affirmaient la suprématie virile sur les femmes.

Conclusions :

Etablir un canevas expliquant les raisons de la tonte :

-      Les amoureuses d’un soldat allemand.

-      Les collaboratrices horizontales, dénonciatrices…

-      Les vengeances personnelles.

-      Des enjeux de pouvoir politique.

-      Pour une catégorie d'hommes, affirmer qu'ils ont tous les droits sur les femmes.

Les deux images ont été prises sur le net

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25 juillet 2018

Une école normale d'institutrice à Ste-Foy au 19ème siècle

En 1818, Madame Dupuy créa une école protestante pour jeunes filles. L’école était gratuite pour les indigentes. Le succès fut immédiat. La pédagogie était de type mutuel : les meilleures élèves étaient associées à l’enseignement et aidaient les enseignantes à s’occuper de leurs condisciples plus jeunes. 

 ecole-enseignemant-mutuel-2  image copiée sur le net.

 Wikipedia décrit le fonctionnement de ces institutions :

"Dans l’école mutuelle, l'organisation est totalement différente des méthodes d'enseignement simultané qui prévalaient alors : un seul maître est nécessaire pour faire fonctionner une école jusqu'aux limites d'ordre architectural concernant la capacité d'accueil du bâtiment (jusqu'à plus de 800 élèves). Ce système peut fonctionner à plusieurs étages, avec des moniteurs généraux, des moniteurs intermédiaires etc., jusqu'au niveau le plus bas des élèves débutants, tout le monde apprenant à son niveau et enseignant au niveau inférieur. Ainsi «Un enfant y trouve par définition toujours une place qui correspond à son niveau… Les moniteurs ne sont que provisoirement les premiers dans le précédent exercice de la même matière, et non pas les meilleurs élèves ou les plus âgés comme il sera de règle par la suite.

Le maître unique, juché sur son pupitre commande toute cette organisation, les élèves étant installés sur de longs pupitres mobiles, organisés en configuration variables suivant les matières et les groupes de niveau. La méthode introduit une innovation capitale : l'apprentissage concomitant de la lecture et de l'écriture, et fait appel à des outils pédagogiques encore peu usités, comme l'ardoise qui économise le papier ou les tableaux muraux autour desquels les groupes font cercle au moment prescrit.

Cette pédagogie active et coopérative fonctionne assez bien et permet d'apprendre à lire et à écrire en deux ans, au lieu des cinq ou six ans requis dans l'enseignement reposant sur la méthode en usage jusqu'alors".

Parler de discipline est peut-être anachronique parce que l'enfant était considéré comme un petit adulte et devait se tenir; il devait "obéir au doigt et à l'oeil". Aujourd'hui, qui connait cette expression, qui l'utilise encore ? Elle sera bientôt un archaïsme. Elle a pourtant son origine dans la discipline stricte des écoles mlutuelles.

L’école de Mme Dupuy fut l’une des premières, en Gironde, à pratiquer cette pédagogie d’un modernisme étonnant pour l’époque.

A partir des années 1830, les écoles se multiplièrent à Sainte-Foy. Le consistoire protestant et la fabrique catholique s'implantaient dans des terres neuves avec une ardeur que l'on n'imagine pas. Leur antagonisme habituel se doublait d'une stimulation renouvelée à chaque création d'écoles. Il y a quelques décennies, j'avais sauvé de la poubelle les écrits d'un diacre de la paroisse protestante, vers 1830 ; il disait la gnaque confessionnelle des uns et des autres pour occuper le terrain scolaire. De cette ambiance, je retiens trois éléments :

1 - La précarité des écoles. Souvent, elles ne comprenaient qu'une salle de classe, avec l'enseignant et peu d'élèves de même niveau ; avec plusieurs niveaux d'élèves, il s'agissait de classes surchargées et l'enseignant pratiquait la méthode simultanée. 

2 - La création d'institutions scolaires comprenant plusieurs classes avec comme exemples le collège protestant et l'école Anglade (catholique).

3 - La mise en oeuvre par les protestants de l'enseignement mutuel (le fameux enseignement lancastérien), avec les cas des écoles Dupuy (pour filles) et Mestre (pour garçons).  

Pour tous, ce fut le succès. Ainsi, en 1841, quelques jours après sa création, l’école des frères de la Doctrine Chrétienne comptait environ deux cents élèves. Une mutation sociale importante s’opérerait : à l’intégration sociale des enfants par le travail, en famille ou en apprentissage, s'ajoutait celle qu'apportait la scolarisation.

En 1828, l’école Dupuy devint une école formant des institutrices. Jusqu’à sa fermeture, vers 1883 elle fut « une pépinière d’institutrices ». Des jeunes filles venaient de l'Europe occidentale. Une jeune parente d'Aristide Boucicaut donne l'exemple de ces demoiselles de familles aisées voire riches qui passèrent leur scolarité à Ste-Foy dans cette pépinière d'institutrices.

 

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Dans l'album d'Adelaïde Baylet, commencé le 1er juillet 1876.

Madame Dupuy et Madame Delhorbe, qui lui succéda, répondaient aux demandes de tels pasteurs et plaçaient les institutrices qu'elles avaient formées en France (Provence, Alpes, régions de Bordeaux, Montauban, Stasbourg, etc.), et dans des pays voisins (Angleterre, Belgique, Allemagne, etc.).  

En 1852, Mme Delhorbe prit la direction de l’école. Cette protestante évangélique donna à ses élèves une excellente éducation religieuse. Elle fut en contact avec de nombreux pasteurs et des personnalités du monde protestant, en France, en Suisse, en Allemagne, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis. Les élèves venaient de ces pays, de France avant tout, et y trouvaient un poste, munies d'un diplôme d'institutrice. En 1877, Mme Delhorbe estima que son école avait formé près de 500 institutrices.

On garde l’impression que le rayonnement de l’école fut extraordinaire. En particulier, les contacts entretenus par Mme Delhorbe avec les évangéliques suisses incitèrent beaucoup de familles suisses à envoyer leurs filles dans son école. Certaines familles suisse s’installent à Sainte-Foy et dans ses environs.

Mme Delhorbe consacra sa vie à son école. Quand elle fut en âge de prendre sa retraite, les lois Ferry modifiaient la donne scolaire en France. Peut-être que Mme Delhorbe ne put pas s’y adapter. En tous cas, elle ne trouva personne pour lui succéder et cette école, qui fut prestigieuse, ferma vers 1883.

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24 juillet 2018

Le moulin de Taillade à Saint-Quentin de Caplong

Voici une carte postale montrant le moulin de Taillade.

 

taillade

 

Il a été construit sur une butte de terre encerclée par une muraille de pierres bien régulières. Il a encore son toit. L’axe des ailes sortait de la lucarne que l’on voit à gauche du toit. Sur la droite, un madrier sort du toit, à l’horizontale. C’était l’un des supports du timon, cette longue poutre de chêne solidaire de la charpente qui descendait jusqu’au sol et sur laquelle on tirait avec un cabestan pour faire tourner le toit du moulin et mettre les ailes dans le vent.

Devant le moulin, contre la route, c’est la maison du meunier.

Derrière le personnage du premier plan s’ouvre le chemin qui conduit au moulin. Combien de mulets l’ont emprunté, en tirant les carrioles chargées de sacs de blé, puis, en rapportant la farine ?

 

Le moulin n’a plus ses ailes et le timon a été scié et enlevé. Il n’est plus en service quand la photo a été prise.

 

La route est blanche, blanche des caillasses calcaires dont on l’a chargée régulièrement. En pays foyen, on commença à goudronner les routes à partir des années 1930.

 

A droite, des poteaux électriques longent la route. Ils permettent de donner une date approximative à la photo. Le barrage de Tuilières a été édifié sur la Dordogne, en amont de Bergerac, entre 1905 et 1908. Une ligne de 50 000 volts est aussitôt lancée en direction de Bordeaux. Elle passe par  Sainte-Foy la Grande d’où partent des ramifications qui alimentent la vallée et les collines proches.

 

La photo a été prise entre 1910 et 1914.

En 1950, Taillade, les Mauberts et Vergniet ont toujours le même nombre de maisons et abritent respectivement 13, 16 et 2 habitants. 11 personnes habitent aux Saurins et 9 à Cateau.

La densité relative des habitants, à Taillade, est peut-être une survivance des travaux agricoles, avec les vignes et les terres à blé, associées à l’activité du moulin à vent. Les gens portaient leur blé de plusieurs kilomètres à la ronde, trajet qu'ils faisaient à pied, avec leur mulet tirant la carriole, dans un temps raisonnable.

Comme tous les moulins, celui de Taillade était un point de rencontre, de discussions et d’échanges. On appréciait la personnalité, le savoir-faire du meunier, et la qualité de ses services. On pouvait venir de loin pour en profiter.

Le meunier était un personnage important du réseau social. Entre Taillade et les Mauberts, il en est resté la fête annuelle qui s’est tenue jusqu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

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Les cartes de Cassini et de Belleyme ont été tirées à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème. Voici le moulin de Taillade représenté par la carte de Cassini. Le sigle représentant le moulin est près de celui qui figure le bourg de Saint-Quentin de Caplong, vers le nord-est. Les petits signes qui ressemblent à des dollars représentent les vignes. On constate qu’elles s’étendent sur le plateau, ici et là. Elles sont entremêlées de terres à blé. Des bois et des haies larges, contenant des ormes, des charmes et d’autres essences d’arbres, coupent le paysage. Des prairies grasses occupent les vallons. On y met les bovins à pacager. Ils tirent la charrue. La puissance animale, la force humaine et celles que fournissent l’eau et le vent sont les quatre énergies utilisées jusque dans les années 1850, jusqu’à l’apparition des moteurs à vapeur.

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La carte de Belleyme indique le moulin, au nord-ouest du hameau, à proximités de vignes, d’un grand bois et de terres à blé.

Le moulin de Taillade présente des caractères communs aux moulins à vent du pays foyen : la tour cylindrique élancée, le toit conique très pentu qui déborde des murs qu’il protège et le mécanisme installé à l’étage. La meule dormante repose sur deux poutres en chêne parallèles de 80 cm de côté environ. Le toit est recouvert par un essentage d’ardoise ou de tuiles plates.

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" L’album des cartes routières du canton de Ste-Foy » a été établi vers 1870. Le but de ce document était de figurer les routes et chemins du canton et non d’avoir une valeur fiscale. On voit les trois maisons de Taillade mais le moulin n’est pas représenté : il n’était plus en activité. Les premiers moteurs à explosion apparus en pays foyen firent tourner des minoteries et entrainèrent la ruine des meuniers. Alphonse Daudet a raconté la ruine de Maître Cornille. A Saint-André et Appelles, le meunier des Bérangers, désespéré, cassa le mécanisme de son moulin à coups de masse.  

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Il n’existe probablement pas de documents locaux se rapportant à la construction du moulin : jusqu’à la Révolution française, on joignait le geste à la parole et on se mettait au travail sans rédiger d’acte : la parole vaut l'homme ou l'homme ne vaut rien, disait-on encore il y a quelques décennies. Le propriétaire faisait venir la pierre d’une carrière proche. Le charpentier à moulin façonnait le mécanisme et rassemblait les poutres qui seraient utilisées dans la bâtisse. La meule en silex venait d’une carrière proche. Il y avait une carrière dans les falaises de Picon, à Eynesse, une autre dans celles qui dominent le ruisseau du Seignal, à Ligueux. Il en existait d’autres que le temps a enfouies sous la terre et la végétation, et que l’on a oubliées.

Les hameaux et les terres de Taillade et des Mauberts dépendaient jadis de la seigneurie du sieur de Langalerie[1]. En 1633, en effet, le seigneur de Langalerie afferme le moulin[2]. Cependant, le moulin était plus ancien. Sa date précise de construction nous échappe. Mais, comme la plupart des moulins à vent du pays foyen, il a probablement été édifié dans la seconde moitié du 16ème siècle.

Quels ont été ses propriétaires et ses meuniers successifs ? Entre Taillade et les Mauberts, les terres sont riches et avaient attiré des bourgeois de Sainte-Foy. Au début du 17ème siècle, trois anciennes familles foyennes y possèdent une métairie : les Duvergier[3], les Gentillot[4] et les Drilhole[5]. Il est possible qu’une de ces familles ait acheté le moulin au seigneur de Langalerie. C’est une hypothèse à vérifier. En 1874, un M. Bonnaval est le plus gros propriétaire de Taillade. Possède-t-il aussi le moulin ? Il produit 60 hectolitres de blé et 15 tonneaux de vin rouge par an.

Quand aux meuniers, leur histoire est très difficile à esquisser. Souvent, on travaillait dans le moulin de père en fils pendant longtemps, parfois un siècle. Certains ont pu acheter leur instrument de travail, au cours du 18ème siècle. Mais je n’ai trouvé qu’un seul meunier de Taillade, Jean Egulhon (on prononçait Eguillon), fils de feu Pierre, qui est mentionné dans un acte du 7 mars 1615[6].

 

                                                                                                        Jean Vircoulon

 



[1] Arch. dép. Dordogne, 3 E 966.

[2] Arch. dép. Gironde, 3 E 35 535, f° 172.

[3] Arch. dép. Gironde, 9 J 342.

[4] Simon le vieux, des Mauberts, qui épousa ? et eut trois enfants, Simon le jeune, bonnetier, Jean et Zacharie, notaire, qui épousa Anne de la Jonye. Simon fit son testament le 28 février 1626 en faveur de ses frères Pierre, Jean et autre Jean. Arch. Dép. Gironde, 3 E 42 540.

[5] Le 7 avril 1621, obligé pour d. Ph. de Lungs de Symond Syvadon, habitant du village des Mauberts, mestaier en la mestairie des heritiers de feu cappitaine Drilholle,et Jehan Mounier, habitant dudict village des Mauberts, paroisse de Capblanc, et Pierre Javilhe, aussi laboureur et habitant du village du Petit Roc, paroisse de Thoumeyragues, de 19 livres et 20 sous, pour vente de 3 boisseaux et un quart mesture et deux quarts semence, payables à la Madeleine (3 E 20 979, f° 28).

[6] Arch. dép. Gironde, 3 E 35 501, f° 138.

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