Vendredi 31 octobre 2008, Sud-Ouest a publié un article d'Annabelle Georgen :

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L'auteur signale l'existence de nombreux cimetières privés, disséminés dans la campagne libournaise et, en particulier, en pays foyen, et donne la photo de deux tombes isolées, dans la commune de Sainte-Colombe :

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D'où vient cette coutume ? Pour Daniel Thibaut, maire de Sainte-Colombe, "à une époque c'était une certaine mode, les gens voulaient se faire enterrer chez eux". L'habitude ne s'est pas perdue, même si ce type d'inhumation est devenu rare : "la sous-préfecture de Libourne reçoit en moyenne trois ou quatre demandes par mois", précise la journaliste.

M. Bernard Antérion, pasteur à Libourne donne deux repères historiques, inscrits dans la mémoire protestante : 1685, Révocation de l'Edit de Nantes et 1789, début de la Révolution française.

Selon lui, les protestants ont commencé à se faire enterrer dans leurs terres après 1685 : "Après la révocation, les paroisses refusent que ceux qui ne sont pas catholiques soient enterrés dans les cimetières autour des églises". La journaliste ajoute que "la Révolution française, en 1789, change la donne".

Voici l'apport du pasteur Antérion : 

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Le pasteur nous montre une image que les protestants ont gardée des souffrances endurées par leurs ancêtres, image traditionnelle mais erronée. Voici quelques éléments à verser dans ce dossier.

En 1992, Laurence Delolme fit un remarquable Travail d'Etudes et de Recherches intitulé : "Tombes et cimetières protestants dans le canton de Sainte-Foy la Grande".

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Elle répertorie 227 cimetières privés encore visibles, dans le canton de Sainte-Foy. Elle en donne la localisation, la description et apporte beaucoup d'informations historiques, théologiques et légales sur ce sujet. Voici la répartition de ces tombes par communes :

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Laurence Delolme donne une trentaine de photos en couleurs de ces tombes isolées. Voici celles du cimetière des Bouhets, dans la commune des Lèves-et-Thoumeyragues, où sont enterrés les parents de Paul Broca :

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Jean Corriger et le docteur Schiller au cimetière des Bouhets, devant la tombe de Benjamin Broca, père de Paul Broca (Sud-Ouest, octobre 1962).

Quelle est l'histoire des cimetières protestants en pays foyen ? En 1561 et 1562, les réformés détruisent la plupart des églises du pays foyen. Dans le Pouillé historique du Diocèse d'Agen, publié en 1894, l'abbé Durengues signale ces dommages.

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D'emblée, les protestants continuent d'enterrer leurs morts "aux tombes de leurs parents et amis", selon l'expression usuelle des testaments, c'est-à-dire dans les cimetières catholiques entourant les petites églises de campagne.    

Cette pratique n'est pas spécifique au pays foyen : le partage du cimetière entre catholiques et protestants est autotisé par l'article 11 de l'Edit d'Amboise, signé en 1563, qui impose à ce propos une stricte règlementation destinée à éviter tout scandale lors d'une inhumation.

D'autres Edits confirment cette autorisation et le partage du cimetière entre catholiques et protestants dura fort longtemps.

Le 10 novembre 1664, l'Intendant signe une ordonnance, en exécution de l'Arrêt du Conseil du 18 septembre précédant, préconisant que les cimetières occupés par les Prétandus Réformés qui tiennent aux églises seront rendus aux catholiques nonobstant de tous actes et transactions et sans aucun remboursement.

Divers mémoires sont établis. Ils donnent la liste des cimetières usurpés par les Prétandus Réformés dans l'archiprêtré de Sainte-Foy. C'est le cas à Sainte-Foy, les Lèves, Thoumeyragues, Appelles, Bernac, Eynesse, Loubès, Sainte-Croix, Margueron, La Roquille et Riocaud.

Cette démarche globale est tardive puisque Louis XIII a réintroduit la religion catholique, en pays foyen, en 1622. Mais il faut du temps pour nommer des curés dans les paroisses, il faut beaucoup d'argent pour relever les églises ruinées, et comment récupérer les patrimoines dépendant des églises ?

Voici l'exemple de l'église de Saint Avit Grave Moiron, comme on disait alors. En 1658, elle est l'une des premières à être réparée. Les protestant sont tenus d'enlever leurs tombes du cimetière catholique et de détruire le taudis qu'il y avaient édifié et qui leur servait de temple. Ils obtiennent le droit de disposer d'un nouveau cimetière, le curé de la paroisse et le procureur du roi donnant leur avis sur le site retenu.

De 1658 à 1666, le même processus se déroule dans les autres paroisses du pays foyen. Ici et là, les protestants créent des cimetières communs. Que sont devenus ces cimetières communs ?

Après la Révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, ces cimetières n'ont plus d'existence légale. Ils sont abandonnés. Sainte-Foy a abjuré sa foi réformée par décision de jurade, et l'administration royale considère qu'il n'y a plus de protestants dans le royaume. Beaucoup de réformés foyens se sont exilés et ceux qui sont restés sur place se sont convertis. Quand un des nouveaux convertis meurt, il est enterré dans le cimetière catholique.

A l'article de la mort, un nouveau converti n'a pas intérêt à proclamer ses convictions réformées, il sait ce qui l'attend : son cadavre sera déterré, promené sur une claie dans les rues de la ville puis jugé, avec une sentence que l'on connaît d'avance : les biens du défunts seront confisqués et sa mémoire sera éteinte. Il y eut un procès à cadavre, à Sainte-Foy, au début du 18e siècle.

L’ordonnance royale de 1736 autorise l’inhumation des défunts en terrain protestant. Le permis d’inhumer, délivré par le représentant de la justice, permet d’enterrer le corps d’un protestant de nuit et sans cérémonie, dans un jardin privé ou un terrain prévu pour cet usage.

Cette ordonnance de 1736 est à l'origine des inhumations de protestants dans leur propriété, en pays foyen.

Cependant, que faut-il faire des cimetières protestants communs abandonnés en 1685 ? Voici le cas de celui de Saint-Philippe du Seignal, en 1738. Après une visite de l'évêque d'Agen il est fortement conseillé aux paroissiens de Saint-Philippe de se pourvoir par devers monsieur l'intendant pour obtenir la permission de vendre le cimettiere ou l'on ensevelissait les huguenots, pour, la somme en provenant, etre employée à faire faire des murailles pour fermer le cimetiere qui est autour de l'église.

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Il ne restait plus que l'inhumation dans sa propriété, de nuit et sans cérémonie.

Ainsi, en 1767, Jean Roudier, de Pessac-sur-Dordogne, ayant négligé de faire son devoir de catholique romain est mort protestant et comme, suivant les canons de l'église de telles personnes sont privées de la sépulture catholique, et qu'au termes desdites declaration du Roy on doit avoir de vous, Monsieur, permission de les ensevelir partout ou bon semblera aux parents..., son neveu s'adresse au juge de Gensac. Il obtient aussitôt la permission demandée.

Le juge précise que le défunt sera ensevely la nuit prochaine aux formes ordinaires de ceux de sa Religion :

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L'Edit de Tolérance, signé par Louis XVI en 1787 puis, la Déclaration des Droits de l'Homme, de 1789, ne changent pas grand chose, dans l'immédiat, aux habitudes prises : les protestants continuèrent à se faire enterrer dans leur propriété, près des tombes de leurs parents.

Laurence Delolme aborde l'aspect théologique de cette pratique et me donne l'occasion de souligner un fait : le cimetière catholique, autour de l'église, est une terre consacrée.

Mais que dire du cimetière protestant, en pleine nature ? Il est dans un petit coin de la création divine. Les théologiens protestants évangéliques du 19e siècle présentent le spectacle de la nature comme une preuve essentielle de l'existence de Dieu. Ont-ils été marqués par l'inhumation de leurs anciens, dans de petits cimetières privés ?

C'est un thème de recherche...

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Ouvrage du pasteur Alexandre Henriquet.