Le héros des Farces de Franconi est un personnage exceptionnel de la littérature occitane. Dans la conversation, il appliquait trois principes qui satisfaisaient les gens d’autrefois : l‘emploi du mot juste, le goût de la métaphore et la force de la parole. Rappelez-vous la vieille formule : la parole vaut l‘homme ou l‘homme ne vaut rien. Franconi donnait à sa parole une ampleur extravagante qui laissait son auditoire pantois. Pour lui, trouver le plus gros tonneau du Périgord était une chose simple : c‘était la tour de Vésone, à Périgueux. Qui viendrait dire le contraire ?

Ce personnage de littérature, j’ai rencontré ses semblables en pays foyen : quelques paysans et un artisan, aujourd’hui disparus. Le patois, qui fut leur langue maternelle, les rattachait à ces mentalités d’autrefois. La vigne, le jardin, les poules, les lapins, les contraintes et les plaisirs de la vie quotidienne les ancraient dans leur terroir. Ils étaient des tâcherons. Ils avaient le geste précis et efficace. Ils se plaisaient à travailler en silence. Parfois, quand ils se mettaient à discourir, au détour d’une phrase, survenait un énorme chambardement. Le discoureur et son auditoire savaient que c’était de la poudre aux yeux. Mais tout le monde s’en régalait. Comme disait un vieux paysan du coin, pour conclure une conversation que nous avions eue, lui et moi : “Nous avons mangé du gâteau ensemble”. Quand les mots redeviennent lait et miel, il y a de quoi rêver.

Lucien Barjou a connu et apprécié ces conteurs dont la spécialité était de tordre le cou à la réalité. Il m’a raconté l’histoire du père Machin, de Fougueyrolles. C’était un grand chasseur. Il tuait, disait-il, lièvre sur lièvre et en remplissait ses congélateurs. - J’ai 130 lièvres en réserve, alors, si tu en veux un, tu n’as qu’à passer. Je savais bien qu’il voyait grand, me dit Lucien, mais enfin, un jour, je suis allé chez lui. Il y avait sa femme. - “Bonjour Madame, votre mari m’a aimablement dit que vos congélateurs regorgent de lièvres et qu’il m’en donnerait volontiers un. - Mais, Monsieur, il y a autant de lièvres dans mes congélateurs que mon mari m’en a rapportés, autrement dit, pas un seul. Comment voulez-vous que je vous en donne un ? Si vous voulez en parler à mon mari, allez le voir, il est au fond du jardin“. Je suis allé dans le jardin, m’a dit Lucien. Le père Machin était en train de biner ses pieds de patates qui faisaient à peine plus de dix centimètres de haut. Lucien s’interrompit pour me demander : - “Tu as bien noté la hauteur des pieds de patate ? - Oui, pourquoi ? - T’inquiètes, tu verras” ! Et il continua. - “J’ai dis au père machin que j‘avais vu sa femme. - “Ah, celle-là, on ne peut pas la tenir, il a fallu qu’elle donne tous mes lièvres aux uns et aux autres. Et il n’en reste même pas un pour nous” ! Le bonhomme avait l’air de mâcher sa déception et puis, au bout d’un moment, il me dit : - “Oh, excuse-moi, quand tu es arrivé, je ne t’ai pas vu tout de suite, parce que mes pieds de patate t’avaient caché”... Lucien ajouta : je n’ai pas eu de lièvre, mais je suis revenu avec une bonne histoire...”

Voici une autre histoire : à Ponchapt, le père Chose était en train de prendre son repas de midi avec sa femme. On était début novembre, avec un temps superbe et la maison grande ouverte. - “D’un coup, dit le père Chose, le ciel s’est obscurci. Il faisait sombre ! J’ai tendu le cou pour voir par la fenêtre. Il y avait un vol de grives tellement épais que le soleil ne passait plus. - “Vite, passe-moi le fusil“, j’ai dit à ma femme. J’ai lâché les deux coups, j’ai bien vu que j’avais fait bas : je m’étais trop précipité et j‘avais pas une bonne position pour prendre la visée. N’empêche, mon pauvre, ça a coupé les pattes des grives d’en-bas et c’était pas si mal : pour tout dire, avec les pattes coupées, on a rempli un plein panier à vendange” !

A Sainte-Foy, l’histoire du sous-marin allemand est restée célèbre. A la fin de la guerre, il avait coulé devant le quai de la Brèche et on connaissait sa position exacte parce que ses lumières étaient restées allumées pendant plusieurs jours. Cette histoire, combien de fois les pêcheurs du quai de la Brèche l’ont-ils servie aux vacanciers en goguette ? - “Alors, ça mord” ? disait le vacancier. Personne ne répondait ; ça mord ? redisait le gêneur, et le jeu commençait. - “Tu sais bien que tu prendras rien là ou t’es“, disait un pêcheur. - “Pourquoi t’insistes” ? lançait un autre. Le pêcheur interpellé ne répondait pas ; il faisait la tête. - “T’es en plein sur le sous-marin, tu vas finir par casser”. reprenait le premier. Le vacancier s’étonnait : - “Quel sous-marin “? demandait-il. On lui servait l’histoire du sous-marin allemand qui avait coulé, ses feux sont restés allumés quinze jours, sous la flotte, et tout le reste. Si nécessaire, on brodait. On fournissait à la demande : les pêcheurs tenaient la meilleure prise de leur journée. - Alors, ça mord, avait demandé le vacancier “? Oui, ça mordait...

Il y eut une variante tout aussi vraie. Un jour, Poulet Rôti - c’était son surnom et je ne vous dirai pas son nom, et puis, de toute façon, beaucoup avaient oublié son nom parce que le surnom avait fini par s‘imposer - Poulet Rôti, donc, voulut mettre sa barque à l’eau devant le quai de la Brèche. Il demanda la permission au Gilbert parce qu’il s’était dit que Gilbert était responsable des pêcheurs du coin. Gilbert n’était responsable de rien du tout et donna sa permission. Le camion de M. Sabloux apporta la barque. On la mit à l’eau. - “ Méfies-toi, dit le Gilbert à Poulet Rôti, ne tends pas tes lignes en face de la tour de la Brèche, tu accrocherais le sous-marin allemand”. Poulet Rôti se fit raconter l’histoire. Il en fut saisi et ne changea plus sa barque de place : avec un sous-marin allemand, même coulé, on ne sait jamais...

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Des pêcheurs du pays foyen : Marc Lalane, Guy Laval, Louis Delage et notre ami, Poulet Rôti ! - photo communiquée par Christian Peloux

Il faudrait raconter l’histoire du paysan qui dépanna les aviateurs anglais, pendant la dernière guerre - c‘était la nuit - , après un vilain atterrissage qui avait cassé leur hélice. Avec son canif, il tailla une nouvelle hélice dans un carrasson de vigne et la fixa avec un bout de fil de fer. Ils repartirent avant le jour. Dans une histoire semblable, un petit gars du pays foyen tira l’hélice d’une traverse de chemin de fer. Il faudrait raconter l’histoire de la sentinelle foyenne - c‘était la nuit - , pendant la Grande Guerre : cet inconnu, elle le mit en joue, elle l’interpella, elle le fit avancer, elle le vit. C’était Clémenceau, seul, inspectant le front avancé, avec son chapeau tellement bizarre sur la tête ! Et sans dire un mot, même pas le mot de passe...

Lucien et moi, nous avons échangé ces histoires truculentes et d’autres encore. Je lui dis : “Nous devrions les écrire”. Lucien me fit une observation très juste : “ces histoires, tu peux les raconter, pas les écrire“. Il a raison : ces histoires prennent vie avec la parole, l’auditoire tenu en haleine, les silences du “conteur“, ses intonations et ses mimiques.

Et puis, Stéphanie, ma voisine, me dit : “essaye de les écrire“. J’ai essayé et, chose promise, ces histoires, je les lui dédie. Cher lecteur, je vous laisse leur apporter suffisamment de faconde pour qu’elles reprennent vie. Et si vous en connaissez d’autres, venez me les raconter !

Cristian Peloux est venu nous raconter cette histoire magnifique :

J'avais 14 ou 15 ans, et le père Peloux racontait cette histoire à des copains : le mec va à la chasse avec son vieux tromblon, il tire une bécasse ! La bécasse tombe, avec son bec, elle crève un oeil au lièvre qui se tenait au gite, le lièvre, en se débattant, il arrache cinq sacs de patates.

Catastrophes en cascades qui sont tout profit pour notre chasseur, de quoi provoquer le rire des copains !

- "Mais, papa, dit Christian à son père, l'hiver, il y a pas de patates" !

J'ai pris une claque, parce qu'il ne faut pas interrompre le cours de l'histoire !

Et Christian me raconte une autre histoire à tiroirs qui réjouissait nos anciens :

"Le chêne était noir de palombes. J'avais mis double dose dans mon fusil, j'ai tiré ! Il est tombé 12 palombes, 5 sacs de glands et deux brasses de bois"...

Les gens inventaient des histoires, ils les accrochaient aux petits gestes quotidiens. Voici un exemple que me donne encore Christian :

"Mon oncle Crabanat faisait son jardin. Ils étaient partis chasser le lièvre. Ils manquent le lièvre qui s'enfuit. Le vieux, en entendant le bruit, pose sa bêche et le lièvre vient s'assomer contre la bêche".

J'ai noté fidèlement les propos de Christian, ils illustrent ce que je signalais au début de cet article : l'emploi du mot juste et la force de la parole. Il n'y a pas de métaphore, mieux : le mot juste et la phrase concise obligent l'auditeur à imaginer tout de suite la scène.