J’avais lu jadis une vie de Bougainville. J’ai oublié le titre et le nom de l’auteur. L’ouvrage signalait un fait extraordinaire : Jean Barret, l’un des marins qui accompagna Bougainville dans son tour du monde, était en réalité une femme, Jeanne Barret, et le nom de ce personnage énigmatique était associé à la commune de Saint-Antoine de Breuilh.

Jeanne Barret était-elle originaire de Saint-Antoine ? Quelle est l’histoire de cette femme qui se déguisa en homme pour se faire marin à bord d’un navire ? Une chose était certaine : elle fut la première femme au monde à faire le tour du monde.

Jacques Castanet, qui aime et connaît bien sa commune de Saint-Antoine, passe discuter et me confie un dossier qu’il a constitué : « c’est l’histoire de Jeanne Barret », me dit-il.

Voici les pièces de ce dossier.

Jeanne Barret est née le 27 juillet 1740 à la Comelle, en Saône-et-Loire. Très tôt orpheline, elle travaille à Toulon-sur-Arroux (même département) chez le docteur Philippe Commerson, scientifique et botaniste remarquable. Elle en devient la « gouvernante« ,

Le 6 février 1767, le navigateur Bougainville part pour faire le tour du monde avec deux bateaux, une frégate « La Boudeuse », et une flûte, « l’Etoile ». Commerson embarque à bord de l’Etoile en tant que médecin et naturaliste ; il emmène avec lui sa fidèle gouvernante.

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Une ordonnance royale du 15 avril 1689 interdisait aux femmes d’embarquer à bord. Jeanne Barret contourne l’interdiction en se déguisant en homme. Elle prend le nom de Jean Barret et l’équipage n’y voit que du feu : ce matelot est dur à l’ouvrage, se révéle un bon naturaliste et garde à portée de main une paire de pistolet pour éloigner les curieux.

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Peu de temps avant leur départ, Commerson avait fait son testament. Il léguait ses collections de botanique au Cabinet des Estampes du roi et une somme de 600 livres à « sa gouvernante Jeanne Baret, dite de Bonnefoi« . A l’évidence, le couple était uni par des liens forts.

Tout s’est bien passé jusqu’à Tahiti. Commerson et son aide abattirent un travail considérable.

En avril 1768, à Tahiti, la supercherie est découverte par un indigène, Aotourou. Charles de La Roncière décrivit l’épisode dans l’ouvrage qu’il consacra à Bougainville, en 1941 :

« Comme l’équipage de l’Etoile se pressait dans la grande chambre de bord autour de Aotourou, Ayene, « une fille », s’écria-t-il. On se tourna vers l’armurier Labarre, dont la figure était efféminée. Mais Aotourou désigna le domestique de Commerson, qui perdit contenance et vida la place. Ce fut pis le lendemain. Commerson, descendu à terre pour herboriser, vit assaillir son domestique par une foule d’insulaires de la Nouvelle-Cythère, dont l’un, au cri de Ayene, l’enleva à la vue de son maître, « comme un loup affamé enlève une brebis à la vue du berger ». Le chevalier de Bournand dut mettre l’épée à la main pour dégager la victime. A bord, les assiduités d’Aotourou pour son domestique gênaient Commerson qui, pour y mettre un terme, comblait l’insulaire de présents.

- Taralatani, « es-tu marié » ? Finit par dire Aotourou ?

- Maou, « oui », répondit Commerson, qui se débarrassa par là du de cujus.

Car le domestique était une femme. Les valets du bord qu’elle défiait, profitèrent d’un moment où, descendue à terre, elle n’avait pas ses pistolets, pour la soumettre à une visite qui s’avéra décisive. « Ils trouvèrent chez elle la Concha Veneris, coquille mystérieuse qu’ils cherchaient depuis si longtemps ».

L’aventure fait scandale. Bougainville ouvre une enquête : « Baré, les yeux baignés de larmes, m’avoua qu’elle était une fille. Elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des habits d’homme au moment de son embarquement » ».

Tout le monde admit cette version qui préservait Commerson et l’affaire en resta là. L’équipage avait constaté la vaillance et la force d’âme de Jeanne Barret. « La cour lui pardonnera l’infraction aux ordonnances », pensa-t-on, et Bougainville poursuivit sa route vers l’Île de France (Madagascar), qu’il atteignit en novembre 1768.

Commerson y meurt d’une pleurésie le 13 mars 1773.

Le 17 mai 1774, Jeanne épouse Jean Duberna (ou Dubernat), un officier du régiment royal Comtois.

De retour en France, les Dubernat s’installent aux Graves, dans la paroisse de Saint-Aulaye de Breuilh, actuelle commune de Saint-Antoine de Breuilh.

Le 13 novembre 1785, Louis XVI accorde une pension de 200 livres à Jeanne Barret : c’est la reconnaissance du travail qu’elle a accompli.

Jeanne Barret meurt le 5 août 1807. Elle est ensevelie dans le cimetière de Saint-Aulaye de Breuilh. Elle avait fait d’Archambeau Commerson son unique héritier.

L'acte de décès de Jeanne Barret (Archives départementales de la Dordogne) :

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Quand à Jean Dubernat, il meurt à Saint-Aulaye de Breuilh le 18 décembre 1824.

Le petit cimetière de Sainte-Aulaye de Breuilh :

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Que reste-t-il de Jeanne Barret ? Le nom que Commerson donna à une plante, la Baretia, et ces souvenirs romanesques recueillis par Jacques Castanet.

Article d'Anne-Laure Scrignac dans "Le Démocrate" :

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Murviel-lès-Montpellier se trouve dans l'Hérault :

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