Ce matin, je reçois la visite de Christian Gerbeau.

Son père et son grand père ont tenu le magasin de vêtements qui faisait l'angle de la rue Victor Hugo et de la rue Waldeck-Rousseau.

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Christian prend des documents dans une grande enveloppe en kraft et me les montre :

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Monsieur et madame Gerbeau et leurs deux enfants. Une photo d'avant la guerre ? Ce sont alors les grands parents de Christian, Alcide et son épouse. C'était l'époque des trottoirs recouverts par des galets de la rivière quand ils étaient anciens, pavés ou cimentés quand ils étaient récents.

Les cinq commises sont au balcon. Elles posent pour le photographe. A droite, une belle dame, à l'écart, se retrouve quand même sur la photo. Christian me dit : "nous faisions des rouenneries". C'étaient des toiles de coton peintes fabriquées à Rouen. L'enseigne mentionne cette spécialité.

Ces quelques documents évoquent une époque révolue : une petite ville aux activités commerciales diverses et soutenues, et des relations étroites et suivies entre les gens, en particulier au sein de la famille et entre familles parentes. Pour illustrer nos propos et les souvenirs que nous échangeons, Christian me montre le faire-part de décès de son grand père :

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- "Je l'ai, ce faire-part !"

et je raconte à Christian d'où je le tiens :

Il y avait jadis un cordonnier qui avait sa boutique place du marché à la volaille. Il avait fixé un fil de fer au mur de son atelier et il y embrochait les faire-part de décès qu'il recevait. A l'époque, on glissait les avis de décès sous la porte on on les mettait dans les boites aux lettres. La distribution se faisait dans la soirée. Cette pratique a cessé vers 1960. Notre cordonnier a constitué sa collection de 1924 à 1953. Ensuite, un ferrailleur a vidé son atelier et, longtemps, il a gardé la liasse du cordonnier. Un jour, je lui ai acheté le tout.

Je suis allé chercher ce document. Le voici :

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Christian me montre un autre document, un papier à lettre à l'en-tête du magasin de son grand père :

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Je n'ai pas connu le magasin Gerbeau, mais j'ai un très bon souvenir de son successeur, M. Durand. Les gens l'appelaient "Durand drapier", pour le distinguer de son frère, "Durand menuisier", qui avait son atelier 81 rue Victor Hugo.

A la fin de la dernière guerre, le père de Christian fut victime d'une drôle de mésaventure. J'en avais retrouvé les éléments aux Archives départementales de la Gironde, dans les dossiers concernant la période 1939-1944 à Sainte-Foy.

Un jour, un groupe de résistants vint réquisitionner des vêtements et des sous-vêtements féminins chez M. Gerbeau. A lire le rapport des gendarmes, ils mirent le magasin à sac. La fin de la guerre était proche. Après la Libération, M. Gerbeau entrepris de se faire rembourser le montant de la réquisition - j'ai failli écrire du vol...

Les groupes de résistants venaient d'être intégrés dans divers corps d'armée. M. Gerbeau adressa donc sa demande à l'intendant militaire de la place de Bordeaux. Celui-ci reçut d'autres demandes de ce genre. Comment devait-il les traiter ? Il adopta un principe simple : il rembourserait les réquisitions faites dans un but strictement militaire, et il refuserait de rembourser celles qui, à l'évidence, avaient d'autres buts.

C'est ainsi que M. Gerbeau perdit sa marchandise.

"En 1947, précise Christian, mon père quitta Sainte-Foy et ouvrit un magasin de stocks américains à Bordeaux, rue du Loup".

Christian me montre enfin une carte postale des années 1950. Elle représente de vieilles maisons à colombages, dans la rue des Frères-Reclus. Je n'ai pas trouvé cette carte dans ma collection. En voici une autre, plus ancienne, avec le chai, à droite :

rue_Elys_e_Reclus

- "Mon oncle Gerbeau possédait cette maison", me dit-il, en me montrant l'une de ces vieilles demeures.

- "Je la connais, elle a appartenu ensuite à Durand menuisier.

- C'est à lui que mon oncle l'avait vendue. Elle était pleine de meubles et d'objets divers. Mon oncle m'avait dit de prendre ce que je voulais, mais je ne l'ai pas fait.

- Il faut que je vous montre quelque chose !"

Je suis allé chercher cette toile :

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Le sourire de Christian, en la voyant !

- C'est mon ami Michel Ferrand qui a fait ce tableau en 1963, j'avais 21 ans ! Cette toile était accrochée chez moi, dans ma maison de Razac, c'était une petite bergerie, juste à l'angle de la route qui monte vers Razac", et il me raconte l'histoire du tableau...

- Le modèle ? Une jeune femme de Bordeaux".

- Quand le fils Durand a vendu cette maison, il y a une dizaine d'années, il m'a donné ce tableau qui s'y trouvait. Il avait stocké son bois d'oeuvre au rez-de-chaussée. Une planche avait troué la toile. En me donnant le tableau, Monsieur Durand m'a raconté une histoire truculente : d'après lui, la toile représentait une foyenne, amie de l'ancien propriétaire, un monsieur marié. Un jour, l'épouse bafouée était tombée sur le tableau et avait exigé que son époux s'en débarrasse séance tenante. Le malheureux n'avait pu le faire, et l'avait caché au fond de cette remise.

- Mon oncle a certainement apprécié le beau sexe, me dit Christian, mais cette histoire est fausse et c'est dommage, parce qu'elle est bien amusante".

Alors, nous avons évoqué les dames de jadis...