Lydie Genny me parle de la tour des Templiers. Elle se rappelle les propos de son instituteur, M. Henri Bouix ; ils concernent le fameux souterrain qui part de la tour, passe sous la rivière et ressort dans les talus de Larmane. "Cela fait longtemps, plus de 45 ans qu'il nous en a parlé mais je n'ai pas oublié", conclut-elle.

Un souvenir de plus pour Lydie, cette photo d'Henri Bouix, parue dans Sud-Ouest le 31 juillet 1961 :

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A la même époque, Edouard Douat s'intéressait à la maison forte de Sainte-Foy. Il était professeur de français et de latin au lycée. Le voici en train de lever les plans de la Tour des Templiers :

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Peu de Foyens parlaient de "maison forte". Tout le monde ou presque disait : "la tour des Templiers", peut-être sous l'influence de Raymond Guinodie. Dans son "Histoire de Libourne et des autres villes et bourgs de son arrondissement", publiée en 1845, il est le premier, me semble-t-il, à placer des Templiers à Sainte-Foy : "C'est sous la protection des templiers que l'église Notre-Dame fut bâtie".

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Beaucoup d'érudits locaux ont repris la phrase de Guinodie, l'ont embellie, lui ont donné de l'ampleur ou, tout simplement, ont opté pour une présence templière à Sainte-Foy. Ce fut le cas d'Edouard Douat.

Pierre Bertin-Roulleau publia en 1927 un ouvrage resté fameux : "Sainte-Foy-la-Grande, vieilles maisons, vieux documents". Il écrit : "Ste-Foy eût sa Commanderie des Templiers à la fin du XIIe siècle". Et plus loin : "Les documents écrits sur la Commanderie des Templiers à Ste-Foy-la-Grande nous manquent. Cette lacune n'a rien qui puisse nous surprendre ou nous étonner ; c'est la règle en pareille matière".

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Légende de cette carte postale : "L'Ancienne Eglise des Templiers".

Aucun document des archives municipales ne concerne ce monument. Par contre, les archives départementales de la Haute-Garonne regorgent d'archives templières.

Sainte-Foy ne figure pas sur les listes établies jadis par les templiers. Il n'y eut jamais de commanderie templière dans notre bonne ville.

Je ne présenterai pas ici les archives foyennes citées par Pierre Bertin-Roulleau puis par Edouard Douat pour démontrer que cette maison forte fut l'oeuvre des templiers. Je ne les discuterai pas non plus.

En 1966, pendant le congrés de la Fédération Historique du Sud-Ouest qui se tint à Sainte-Foy, en réponse à une question de Jean Corriger, le professeur Higounet mit les choses au point : "On conserve les listes détaillées des biens que les templiers possédèrent en Aquitaine. Sainte-Foy la Grande n'y figure point".

J'entends encore ces propos définitifs, comme tempérés par son accent toulousain.

En 1961, donc, Edouard  Douat mesura, décrivit et photographia la maison forte.

Il en tira une brochure ronéotypée. Je conserve l'exemplaire qu'il avait enrichi de photos originales :

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En 1962, la Revue Historique de Bordeaux et du département de la Gironde publia son article : "A propos de la maison forte de Sainte-Foy-la-Grande".

A la fin d'un cours, il m'appela et me remit le tiré-à-part qu'il m'avait dédicacé :

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Charles Higounet, comme il me l'apprit bien plus tard, avait revu soigneusement le texte et écarté toute affirmation d'une présence templière à Sainte-Foy.

Voici sa conclusion :

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Aujourd'hui, la maison forte de Sainte-Foy est inaccessible. Visitons-la en regardant les photos prises par Edouard Douat en 1961 et 1962, et les croquis illustrant sa plaquette ronéotypée. Il s'agit des photos originales tirées en un seul exemplaire.

Les légendes sont d'Edouard Douat.

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Vue d'avion.

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La cheminée du 1er étage et son écusson

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Clé de voute de l'oratoire - figure nord-est

figure sud-ouest

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Figure nord-est - figure nord-ouest

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Charpente de la tour.

Récemment, la charpente de la tour a été refaite à neuf.

A cette occasion, il était facile d'étudier la charpente ancienne : essence des bois, forme de la charpente, marques de tâcherons, dendrochronologie. Rien n'a été fait...

Voyons la question du souterrain qui partirait de la "tour des Templiers".

Edouard Douat écrit : "Indiquons qu'une tradition assure qu'un soluterrain très profond part de cet édifice, passe sous chez Madame Bouroncle, sous la maison de Maître Béchu, notaire, rue Denfert-Rochereau, et, par dessous la dordogne, vient aboutir dans le côteau... Selon Monsieur Boisseuil qui a dressé une coupe géologique de la rive droite, le point d'arrivée (s'il existe) devrait se situer dans les argiles panachées ou dans la terrasse d'alluvions".

C'est-à-dire à moins de 5 mètres, environ, le la hauteur moyenne de la rivière.

Par la suite, André Cayre publia dans Sud-Ouest un bref article sur le souterrain.

Il donnait la profondeur du puits, dans lequel M. Pierre Prébot, le plombier, était descendu un jour. Avec son pendule; André Cayre avait déterminé le tracé du souterrain qui, d'après lui, passait sous le lit de la Dordogne et débouchait au milieu de buissons, dans les taillis de Larmane. Pour lui, les foyens pouvaient s'échapper pendant que des ennemis assiégeaient leur bastide.

C'est la légende des souterrains dont je vous parlerai plus longuement un jour. Considérons pour le moment l'hypothèse du père Cayre.

En 1621, Sainte-Foy compte près de 1000 maisons - je cite de tête. Avec une moyenne de 3,5 habitants par maison, ce qui est faible, on obtient 3500 habitants. L'année suivante, les troupes de Louis XIII viennent assiéger la bastide. Imagine-t-on 3500 personnes descendre dans le puits très profond, l'une après l'autre, emprunter le souterrain et sortir dans les buissons de l'autre rive, entourées par l'armée des assiégeants ? Un type sort du buisson, puis un second,...  puis un 3000ème, puis un 3500ème, au nez et à la barde des assiégeants ?

Sans parler de l'énorme travail pour creuser ledit souterrain, l'étayer en pierres de tailles pour soutenir la mollasse gréseuse qui constitue le lit de la rivière, et pour le faire déboucher à un niveau que les inondations dépassent souvent ?

Les Foyens avaient des solutions simples : ils se rendaient et présentaient les clés de la ville aux assiégeants, ce qu'ils firent en 1622 ; ou ils payent l'assaillant pour qu'il parte, ce qu'ils firent en 1424. Il arriva que les assaillants prirent la ville, la pillèrent et décimèrent ses habitants, ainsi, en 1377. 

Donc, pas de souterrain.

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A qui appartint jadis cette maison forte ? A qui, c'est-à-dire, à quelle famille ? Il existe une piste assez simple pour répondre à cette question. Ou au moins, essayer.

Je vous en parlerai un jour.