L’hôpital, au 17ème siècle, est loin d’avoir les caractères qu’il présente aujourd’hui. Le bâtiment était une maison à colombages avec son jardin comme il en reste tant à Sainte-Foy. Elle se trouvait dans le jardin des Cordeliers, au nord est de la bastide. On y accueillait les indigents, on les soignait quand ils étaient malades. Pour meubles, quelques lits, tables et bancs. La vaisselle était fruste : une facture mentionne des écuelles en bois. Lorsque les pauvres arrivaient en trop grand nombre, on louait une autre maison ou même un lit, chez un particulier. L’hôpital, c’était un lit, le couvert et des soins, pour les indigents.

Les pauvres reçus à l’hôpital venaient de la bastide et de sa juridiction (le canton actuel de Sainte-Foy et Sainte-Croix des Egrons). Ils étaient peu nombreux. Mais dans les années de famine ou d’épidémie, on les comptait par dizaines. Les riches et les personnes qui avaient une place sociale établie n’allaient jamais à l’hôpital : on recevait chez soi le médecin qui s’occupait de l’extérieur du corps et le chirurgien qui s’occupait de l’intérieur.

On ne percevait pas les atteintes à la santé comme aujourd’hui : on savait qu’une plaie ouverte entrainait la gangrène et la mort. On ne connaissait pas les noms ni les notions d’appendicite et de septicémie, mais on savait reconnaître les signes qui menaient à une mort rapide dans es souffrances atroces. L’époque et les gens étaient durs, et les gens durs pour eux-mêmes et pour les autres. La formule : « sachant rien de plus certain que la mort ni de plus incertain que l’heure d’icelle » figure dans l’introduction de tous les testaments de l’époque.

L’hôpital était administré par un syndic nommé par la jurade (la jurade peut être comparée à l’actuel conseil municipal). Le syndic assurait le bon fonctionnement de l’hôpital. Il fallait recevoir les « pauvres malades » et s’occuper d’eux. De plus, il gérait les biens dont disposait l’hôpital : meubles, immeuble et surtout, les liquidités. L’argent, il le faisait fructifier en prêtant des sommes avec intérêt.

Le plus ancien budget qui a été conservé date de 1622. Il donne le détail des recettes et des dépenses.

Les dons de meubles, immeubles et argent, et les intérêts des sommes prêtées constituaient les recettes de l’hôpital. L’entretien des « pauvres malades », c’est-à-dire des indigents, la distribution d’argent à des pauvres, l’entretien des bâtiments et les frais de placement d’apprentis chez des patrons constituaient les dépenses.

L’hôpital possédait des sommes importantes qui lui procuraient des revenus réguliers. Ce capital faisait l’objet de prêts consentis à des particuliers et plus rarement à la jurade. Bon an mal an, les intérêts étaient de 8 ou 10 % des sommes prêtées et fournissaient la plus grosse part des recettes. Les autres recettes étaient apportées par le loyer de l’ancienne maladrerie et des terres avoisinantes, par des rentes et par des dons. En cas de crise, famine, épidémie, arrivée de soldats blessés et malades, l’hôpital se procurait des recettes exceptionnelles : la jurade lui versait ce qu’on appellerait aujourd’hui une subvention. En cas de défaillance de la jurade, le syndic empruntait les sommes nécessaires à des particuliers que la jurade rembourserait un jour ou l’autre, et parfois, trente ou quarante ans plus tard.

En plus de l’accueil des indigents, l’hôpital jouait donc le rôle d’un banquier : il prêtait de l’argent à long terme et il s’agissait souvent de sommes importantes, alors que les bourgeois foyens prêtaient souvent à leurs obligés de petites sommes à court terme. A cet égard, la place de l’hôpital dans l’économie locale, comme pourvoyeur d’argent frais, semble avoir été considérable. J’ai vu avec soin les registres des noraires foyens qui ont été conservés, pour les années 1620 à 1622. En 1622, l’hôpital fournissait un tiers environ du montant des prêts consentis à Sainte-Foy.

Le budget de l’hôpital porte le détail des sommes réglées à divers fournisseurs. Les frais engagés pour le personnel étaient minimes. Le syndic remplissait les rôles de directeur et de comptable. Il se rendait responsable de ses activités sur ses biens personnels. Il restait sous la surveillance des consuls, du pasteur et du procureur du roi. Le personnel de service comprenait en tout et pour tout une « hospitalière » chargée de l’entretien, du chauffage, des repas et des soins. Enfin, l’hôpital utilisait les services d’un médecin, d’un chirurgien et d’un apothicaire, au cas par cas.

Le budget de 1622 est celui d’une année terrible marquée par la famine, l’épidémie et le passage des troupes royales. L’hôpital reçut un grand nombre de pauvres souvent malades et beaucoup de doldats malades et blessés. Il fut décidé de séparer les malades des blessés pour éviter les risques d’infection. Pendant les six premiers mois de l’année, 61 pauvres moururent à l’hôpital et dans la ville. De janvier à mai 1622, plus du quart des recettes fut distribué aux pauvres de la ville.

On conserve la facture d’un chirurgien foyen qui a soigné quelques soldats des armées royales. Ils avaient reçu des coups de mousquet, de pistolets et de hallebardes. Une patiente présentait à la poitrine un abcès dégénéré en fistule. Mais peu de documents signalent les maladies de l’époque. Le 15 juillet 1621, l’apothicaire adressa une facture à l’hôpital. Elle mentionne des clystères, des remontants et des « juleps » pour provoquer le sommeil. Exceptionnellement, on trouve la mention d’un accident du travail : le 11 février 1611, « Pierre Masgontier, serrurier, ayant voulu rabiller le pène de la Porte des Frères s’est fort rompu, mâché et gâté, tellement qu’il se sera mis entre les mains de médecins, chirurgien et apothicaire pour le guérir, et n’ayant les moyens de les payer, les consuls feront payer les deniers des pauvres au meilleur marché qu’ils pourront ».

Le placement de jeunes gens en apprentissage était une fonction importante de l’hôpital. A l’époque, l’artisan logeait et nourrissait son apprenti le temps de lui enseigner le métier, soit pendant deux ans au moins. Les parents de l’apprenti versaient donc à l’artisan des frais qui couvraient la pension et l’apprentissage lui-même. Souvent, l’hôpital réglait à l’artisan les frais d’apprentissage. Au début du 17ème siècle, il semble que cette pratique concernait une ou plusieurs dizaines de jeunes par an. Je ne sais pas comment l’hôpital choisissait les jeunes gens dont il payait l’apprentissage.

Prêter de l’argent, accueillir et soigner les pauvres et enfin, placer des apprentis furent les trois fonctions que l’hôpital de Sainte-Foy a remplies au 17ème siècle. Ces fonctions, il les a remplies peu ou prou pendant tout l’ancien régime. Le vieux système des rentes et des prêts fut supprimé par la Révolution et il fallut trouver de nouvelles recettes. Pendant le 19ème siècle, toutes les disciplines concernant la santé firent des progrès décisifs et le système hospitalier se modifia peu à peu. Les anciennes pratiques, qui exprimaient une forte solidarité de groupe disparurent

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"Eau pour guerir les coups d'espee, les arquebusades et autres playes", dans le cahier de recettes médicales d'un médecin de Castillon, vers 1640.