Introduction

Verdier meurt dans la nuit du 3 au 4 décembre 1943.

Sur Roger Verdier à Riocaud, à partir de 1940, je disposais de documents détaillés de l’époque. Ce n’est pas le cas pour les circonstances de sa mort. J’ignore si des documents officiels ont été conservés. Il y a une quinzaine d’années, j’avais recueilli des témoignages oraux précis, même quand ils étaient ponctuels. Un demi-siècle avait passé mais l’événement avait marqué les mémoires.

Au premier trimestre 1945, Jean Corriger publia un ouvrage dans lequel l’histoire, l’hagiographie et la réflexion ont leur place. Il rappelle la mort de Roger Verdier en une phrase : « Exécution par des patriotes du groupe Martin (Gardonne), du traître Roger Verdier, de sa femme et de sa belle-sœur (clinique de Sainte-Foy, nuit du 3 au 4 décembre 1943) ».

En 1995, Jacques Reix et moi avions publié chez Fanlac une « Chronique des années de guerre en pays foyen, 1939-1945 ». M. Emile Guet, nous avait donné des détails sur ce drame. J’ai retenu les faits avérés :

« Le 1er décembre 1943, vers 23 heures, Verdier arrive en voiture à son domicile de Riocaud ; plusieurs résistant l’attaquent. On compte dix-neuf impacts de mitraillette sur la voiture et Verdier s’en tire avec une blessure au bras. Il est transporté à l’hôpital de Sainte-Foy. La brigade enquête ; les renseignements sont vagues et il n’y a pas de témoins, pour cause… l’enquête n’aboutit pas.

Pour la Résistance, l’affaire ne peut en rester là. Le 3 décembre, témoigne Emile Guet, le commandant Martin, son frère et Merlateau, de l’Armée Secrète, pénètrent dans l’enceinte de l’hôpital par une ouverture découpée dans le grillage de clôture. Merlateau garde la voiture prête à démarrer en direction de Gardonne.

Martin et son frère circulent librement : ils portent des uniformes et des képis de gendarmes fournis par Saux, tailleur à Bergerac. Sous leurs pèlerines, sont cachées des mitraillettes.

Ils se font ouvrir la porte du pavillon Jean-Louis Faure où se trouvent Verdier, sa femme et une de ses belles-sœurs. Les frères Martin entrent dans la chambre et abattent les trois occupants ».

A l’époque, Serge Mouret travaillait dans une entreprise de maçonnerie : « On refaisait la cuisine de Verdier à la Fosse. Un matin, il y avait tout un tas de flics, ils cernaient la maison. On l’avait tué dans la nuit ».

Dès la mort de Verdier, le directeur de l’hôpital de Sainte-Foy, Pierre Lart, prévint par téléphone le sous-préfet de Bergerac. La gendarmerie de Sainte-Foy enquêta. L’affaire n’aboutit pas. Aucun tribunal n’eut à juger les responsables de la mort de Roger Verdier, à dire le droit et si, avec ces trois morts, la justice avait été rendue ou pas.    

Les obsèques de Roger Verdier, son épouse et sa belle-sœur eurent lieu le 7 décembre 1943 à 15 heures au château de la Fosse, à Riocaud. Moins d’une douzaine d’heures avant cette cérémonie, les Waffens SS de Castillon s’étaient rendus à la brigade de gendarmerie de Sainte-Foy et avaient mitraillé les gendarmes, laissant deux morts et deux blessés. Ce fut la première attaque d’une gendarmerie dans la France occupée.

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Cette vengeance fut évoquée par le conseil municipal de Sainte-Foy ; « A propos des meurtres de Verdier et des gendarmes Barraud et Métais… M. Castanet tient à souligner la carence de l’administration responsable. Sans défendre Verdier et tout en laissant à chacun l’opinion qu’il peut avoir sur sa triste personnalité, M. Castanet estime que l’administration responsable aurait dû prévoir la protection de cet homme blessé : on aurait ainsi évité l’assassinat des gendarmes totalement innocents. M. Biot approuve la déclaration de M. Castanet ainsi que M. Fournier. Ce dernier tient à mettre en lumière la responsabilité de l’administration qui, malgré de nombreux avis, a nommé et maintenu M. Verdier à un poste où sont indispensables des qualités de bon sens, de discrétion et de pondération dont ce dernier était dépourvu".

Comment ce drame fut-il considéré ? Il y eut probablement maintes réactions différentes et, parfois, intimement mêlées : l’émotion devant le triple assassinat, le soulagement, la réprobation face à cet acte « terroriste », la consternation devant la déliquescence et la négation de la dynamique communautaire si vivace autrefois dans nos campagnes, l’angoisse instillée par la violence des antagonismes ; pour certains, l’affermissement des convictions et la rage de se venger, et pour d’autres, l’exercice d’une justice immanente et la conviction du devoir accompli. On sera enclin à chercher en nous les émotions et les réflexions que suscite ce drame, à les classer et, pourquoi pas, à en faire un canevas qui étayera telle hypothèse de recherche. Quitte à omettre de réelles attitudes face à la guerre. Voici les impressions du foyen Georges Desneiges au printemps 1944: « Il m’arrivait d’oublier que c’était à cause de la guerre que j’étais à Sainte-Foy. La guerre, nous en parlions peu, elle imprégnait notre vie quotidienne et nos comportements. Le plus étrange était qu’on en soit arrivé à trouver cela presque normal, à subir la contrainte comme inévitable. On se disait, bien sûr, que c’était provisoire, que cela ne pouvait pas durer toujours. On le disait depuis quatre ans. Il m’arrivait de sursauter, de me demander comment il était possible de vivre ainsi, d’accepter sans révolte cette vie furtive et rabougrie ».

Drame, assassinat, exécution ? J’utilise le terme « assassinat » et non « exécution ». « Exécution » implique l’adhésion totale aux faits décrits par les uns et les autres. Mon propos n’est pas d’adhérer ni de juger mais d’essayer d’établir les faits et on aura compris que cette démarche sera limitée par l’absence de documents. Ainsi, au vu de la documentation disponible, il n’est guère possible de mesurer l’activité politique de Roger Verdier ni d’étayer les accusations de dénonciations qui furent portés contre lui.

Sur ses activités politiques, le commissaire Chemineau écrivait en juillet 1942 : « Il a été, dans le canton de Sainte-Foy, un militant actif du Parti Populaire Français. Aujourd’hui, il est inscrit aux Amis de l’Action Française. Il fréquente les riches propriétaires de la région qui sont, comme lui, membres du PPF ou de l’Action Française... C’est grâce à eux qu’il a été nommé récemment délégué communal à la propagande ». Le 2 juin 1938, le Parti Populaire Français tint une réunion publique et contradictoire à Sainte-Foy, au casino Rey.

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Un sondage dans la Petite Gironde de l’époque n’apporte que cette mention du PPF local, alors que le Parti Social Français du colonel de la Rocque organisa régulièrement des réunions, des pique-nique et des fêtes, en 1937 et jusqu’en décembre 1938. L’audience de Roger Verdier s’étendit-elle de sa commune de Riocaud au canton de Sainte-Foy ? On peut en douter. Ainsi, à Riocaud, il se vit refuser la place qu’il voulait occuper dans le syndicat communal de la corporation paysanne et sa réputation d’empêcheur de tourner en rond s’étendait fort loin. Madame Dubocaze qui travailla à la préfecture de la Dordogne pendant la guerre avait gardé un souvenir précis de Roger Verdier, celui de Riocaud, précisait-elle, parce qu’un homonyme était alors employé dans cette même préfecture : « Roger Verdier demandait des autorisations de circuler. On lui refusait systématiquement les autorisations de circuler pour l’emmerder : il trafiquait les bons d’essence". Je n’ai pas vérifié l’histoire des bons d’essences mais cette anecdote montre que Verdier était loin d’avoir l’audience et l’influence qu’on lui a prêtées.

La mort de Verdier fut relatée par plusieurs personnes. Ces relations donnèrent naissance à trois versions traditionnelles et localisées. Dans la vallée de la Dordogne, entre Gardonne et Sainte-Foy et dans le canton de Sainte-Foy, on constata que Verdier avait été « exécuté » par le groupe Martin de Gardonne. Sur la rive droite de la Dordogne, quelques communistes attribuèrent un premier attentat contre Verdier à Gabriel Gabrielli, réfugié venant de Longwy et militant communiste. Autour de Loubès-Bernac, entre Riocaud et Duras, on rapporte encore que Verdier fut abattu par Michel, un résistant connu pour tuer de sang froid. Francis Large a connu ce Michel : « C’était un type sanguinaire. A l’époque, on ne disait pas qu’il était excessif, on disait qu’il était fou ».

Ces trois versions différentes et qui s’excluent l’une, l’autre, montrent que la disparition de Verdier fut considérée comme une action capitale des résistants locaux. Nous savons déjà qu’elle est le fait du seul groupe Martin.

« La mort de Verdier », j’ai utilisé cette locution banale et pourtant, il s’agit du meurtre d’un homme, de son épouse et de sa belle-sœur. Cette locution est un bon viatique pour consulter les documents et les témoignages qui se rapportent à cette époque que l’on a volontiers qualifiée de troublée.

Des résistants présentèrent Verdier comme le dénonciateur responsable de la vague d’arrestations opérées en pays foyen en novembre 1943 et « l’âme damnée » de Philippe Henriot, domicilié à Picon, dans la commune d’Eynesse. Vérités, suppositions ou justification de son « exécution » ?

Nous verrons que, dans l’état actuel de la documentation, rien ne permet d’attribuer les arrestations de résistants à Verdier. Dans le cas de Raoul Dumora, instituteur d’Eynesse et résistant communiste, arrêté et torturé à mort par les Waffens SS de Castillon, nous verrons que son dénonciateur n’est pas Roger Verdier mais un certain Rodolphe F. dont il sera question plus loin. Quand aux relations de Verdier avec Henriot, les faits cités sont très improbables et restent à vérifier.

La première partie donne les témoignages tardifs sur la mort de Verdier. La seconde partie apporte des pièces nouvelles. Enfin, la conclusion fait la part entre les faits avérés et les hypothèses de recherche.

A suivre...