J'ai mis ce texte en ligne avec un copier-coller. J'espère qu'il n'est pas ou peu déformé.

Merci de me donner vos témoignages sur ce sujet.

Dans les années 1970-1980, cette histoire se répandit comme une traînée de poudre parmi les chasseurs du pays foyen : un garde-chasse avait été agressé par des braconniers. Ils lui avaient enfoui le haut du corps dans un terrier et avaient planté un piquet entre ses jambes pour l’empêcher de se dégager. Une dizaine de chasseurs m’avaient raconté cette histoire. Ce chasseur de Ponchapt affirmait l’avoir fait et n’était pas seul à le prétendre[1]. Les uns disaient être les auteurs de sévices analogues, et « ce n’était que justice », ajoutaient-ils. Les autres menaçaient de le faire quand ils rencontreraient le garde, « parce qu’il le méritait bien ».

Voici d’autres histoires analogues situées en pays foyen et dans ses environs. La plus ancienne date des années 1910 et la plus récente des années 1980. Une enquête généralisée permettrait d’en recueillir beaucoup d’autres. Nous verrons que ces histoires sont autant de racontars dont il s’agira de dégager le sens.

Alcide Vigeant, qui naquit à Bosset puis demeura à Saint-Géry, racontait qu’avant 1914, un garde-chasse fut agressé dans le massif du Landais, une forêt qui s’étend de la Force à Echourgniac. Daniel Bordas, petit-neveu du narrateur, raconte : « J’étais gamin, c’était avant les années 1960. Le soir, on jouait à la coinchée ou à la belote. Les histoires de chasse et de cul revenaient régulièrement. Dans le groupe de la famille et des amis, mon grand-oncle était le plus âgé. On lui demandait souvent de raconter cette histoire, il le faisait et c’était le seul à la raconter. J’ai entendu mon grand-oncle la raconter cinquante fois, peut-être cent fois. Il décrivait la scène, il donnait le nom du garde et le chaffre des braconniers, c’est-à-dire leur surnom. A l’époque, chacun avait un surnom. Lui, il pensait que l’histoire était vraie. On l’écoutait avec grand plaisir. Et puis, il y avait tellement de braconnage à l’époque, ils chassaient toute l’année, à la campagne. Il n’y avait pas de règles. Quand ils voulaient manger du gibier, ils allaient le tuer »[2].

A la fin des années 1930, raconte Robert Lacoste, M. Pourtaud, de Bonneville, avait interdit la chasse dans sa propriété. Des braconniers l’enfoncèrent dans un terrier et plantèrent un épieu entre ses jambes pour l’empêcher de se dégager[3].

Dans les années 1940, raconte Claude Mignard, je chassais à la Grange Brûlée, c’est à Pineuilh, près de la distillerie. Les vieux racontaient l’histoire du garde-chasse enfoui dans le terrier, avec le piquet entre les jambes. Bien sûr, c’était vrai, ça s’était passé en pays foyen, mais je ne sais plus où »[4].

Jean-Pierre Deffarge se souvient que, dans les années 1950, cette histoire circula à Saint-Antoine de Breuilh où l’agression avait eu lieu[5].

A Ruch, dans les années 1960, un garde-chasse se retrouva la tête engagée dans le trou d’un arbre et un piquet entre les jambes. Un demi-siècle plus tard, le nom des braconniers est toujours inscrit dans les mémoires. Le garde avait la réputation d’être aussi têtu et borné que ses agresseurs[6].

Toujours dans les années 1960, ce fut le tour du garde de La Force. M. James, qui donne ce témoignage, ne se souvient pas du nom du garde. « Un nom comme Védriou », dit-il[7].

Même époque, Jean-Max Ladoux avait une dizaine d’années. « A Saint-Astier de Duras, les vieux racontaient cette histoire, l’agression et tout, ça s’est fait dans le coin avant la guerre. A l’époque, il y avait des règlements de compte un peu accrocheurs »[8].

A cette époque, le garde-chasse qui surveillait, entre autres, le canton de Vélines, focalisait des rancœurs qui s’exprimaient souvent, hors sa présence, par des menaces et des violences verbales. Lui n’abandonnait pas sa rigueur légendaire. « Il était rigoureux et malin, disent les chasseurs qui l’ont connu. Il a même verbalisé des membres de sa famille ». Combien de chasseurs ont voulu le coincer dans un terrier, combien ont affirmé l’avoir fait sans qu’il ne lui soit jamais rien arrivé[9] !

A Caumont-Saint-Sauveur, en Lot-et-Garonne, dans les années 1970, on menaça le garde-chasse de le mettre dans un terrier de renard avec un bâton entre les jambes[10].

Toujours dans les années 1970, Marius Méredieu, de Sainte-Foy, racontait souvent, dans les repas de chasse et les casse-croutes, une histoire analogue qui, selon lui, s’était passée à Saint-Nazaire (actuelle commune de Saint-Avit-Saint-Nazaire). Il ne donnait pas les noms des protagonistes. Eric Gros, qui donne ce témoignage, ajoute : « Je l’ai tout le temps entendu dire. Mon père et Marius, qui était mon oncle, racontaient souvent cette histoire. Maintenant, ça ne se raconte plus »[11].

A la fin des années 1980, un chasseur rancunier de Margueron, se promettait d’assommer le garde « je le ferai, je lui mets la tête dans un trou et je le ficèle[12].    

M. Labadie fut garde de l’Office National de la Chasse dans une dizaine de cantons de l’arrondissement de Libourne et en Gironde. « Ce genre d’agression, je l’ai entendue raconter des dizaines de fois sur tout le territoire que je surveillais. A une époque, dans les années 1970-1980, c’était comme une rumeur. Mais, à ma connaissance, ça n’est jamais arrivé »[13].

La transmission de ces témoignages, de génération en génération, a brouillé leur nature et leur origine. Sont-ils la description de faits réels ou des fictions que l’on se régalait à raconter ? Les dates données par les témoins sont-elles fiables ?

Cette histoire d’agression contre un garde est apparue et a ressurgi en pays foyen et au-delà, des années 1910 à la fin des années 1980, jusqu’à se répandre comme une rumeur à la fin de cette période. Elle était présentée sous deux formes : un fait avéré ou une menace qui ne tarderait pas à être mise à exécution. Une agression de ce type contre un garde de l’Office National de la Chasse serait un délit passible des assises, avec des niveaux de gravité allant jusqu’aux blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Les témoignages de chasseurs situent de nombreuses agressions de gardes-chasse dans les communes du canton de Sainte-Foy et aux alentours. Il n’y en eut pourtant aucune : ce ne sont que des histoires ou, comme on dit chez nous, des racontars.

Ces histoires, on les racontait pendant des veillées, dans les années 1910. Ensuite, pendant l’entre-deux-guerres et jusque dans les années 1960, on le faisait dans des repas de chasseurs. Enfin, jusqu’à la fin des années 1980, l’auditoire se limitait à quelques chasseurs, sur le terrain, pendant le casse-croute. On se régalait à écouter, et c’est d’abord la force de la parole qui s’impose : elle donne son sens aux relations nouées entre chasseurs d’un même groupe, d’une même petite communauté. Le bien dire accompagne le bien vivre.

J’imagine le récit de l’agression contre le garde comme les performances vivifiées par la force de l’oralité, telles que les décrit Paul Zumthor à propos du Moyen-âge : l’attente des auditeurs et la faconde du narrateur donnent vie au récit.

Le racontar devient paraphrase de la réalité et réalité même. Pour le petit groupe qui en profite, chacun de ses éléments n’est-il pas justifiable ? Et puis, l’histoire se rattachait à des faits bien réels : « A Doulezon, après la dernière guerre, nous dit Jean-Claude Chateau, un propriétaire avait cassé la gueule au garde-chasse. Il ne tolérait pas sa présence chez lui. Il l’avait chassé de sa propriété. L’affaire s’est terminée en correctionnelle. Le propriétaire s’est pris une bonne amende »[14]. Enfin, des histoires analogues colportées depuis des régions éloignées apportaient la touche de véracité dont certains avaient besoin. L’oncle de Guy Verrière habitait à Belvès et adorait la pêche. « Une nuit, c’était avant la guerre, mon oncle braconnait sur la Dordogne. Les buissons se mettent à bouger près de lui. Il devine une forme. Il avait pris sa pelle. Il fout un violent coup de pelle dans le buisson. C’était un mouton. Il a flingué le mouton », raconte Guy en riant. Et il ajoute : « ça aurait été le garde pêche, c’était pareil »[15].  

Une forme de violence s’exprimait par la parole. Mais la galéjade énorme que l’on racontait jadis à la veillée est devenue, dans les années 1980, l’expression du ressentiment exacerbé de certains chasseurs. Qui étaient ces jusqu’au-boutistes de la violence verbales ? Des jeunes gens presqu’incultes, fanfarons et matamores. Ils avaient la tête près du bonnet, ils étaient sanguins, nerveux et musclés. Ils défendaient leur petit royaume de certitudes admirables à grands coups de poing contre toute opposition et tout compromis. Ces gens étaient durs au travail. Durs pour les autres, durs pour eux. Ils étaient le narrateur idéal, donnant leur racontar sans détour. Ils intégraient le fait divers et se l’appropriaient jusqu’à en devenir le héros.

Il faut mesurer la ténacité et la force des rancunes qu’ils avaient accumulées contre la société ou plutôt contre des règlements à leur avis iniques. Maîtres chez eux, âpres au travail, ils ne profitaient d’une pleine liberté que dans leurs moments de loisir : la chasse et la pêche. Leur violence verbale, dirigée contre le garde-chasse, indique le prix qu’ils attachaient à cette liberté.

Quelle est l’origine de cette histoire dont le succès fut éclatant et durable ?

Dans l’hiver 1905, près de Chinon, en Indre-et-Loire, un garde-chasse fut victime d’une agression de ce type. Le « Petit Journal » du dimanche 10 décembre 1905, n° 786, rend compte de ce fait divers et en donne la représentation imaginée par son dessinateur, dans un dessin en couleurs qui tient toute la dernière page. J’ignore s’il s’agit d’un fait réel, de l’invention d’un fait-diversier en mal de copie ou d’un canular gobé par le gazetier. Le fait-diversier a-t-il exploité un thème déjà à la mode chez les petits chasseurs ? Je suis incapable de répondre à ces questions.

Comme beaucoup de titres parisiens ou locaux, Le Petit Journal donnait un supplément illustré chaque dimanche. Avec Le Petit Parisien, Le Populaire, La Petite Gironde, La France, La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, etc., il appliquait une même formule : huit pages illustrées, avec une gravure en pleine page sur la première et la dernière page. Les gravures sont en couleurs sauf dans le Populaire et La France. Elles illustrent l’actualité avec quatre thèmes principaux : les faits et gestes des grands de ce monde, en particulier les politiques, les faits divers, l’armée et la colonisation[16].

Voici l’image et le texte qui décrivent l’agression de Chinon.

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Titre de l’illustration : « Exploit de braconniers. Garde-chasse enfoui vivant dans un terrier, par deux bandits ». En seconde page, on lit « l’explication de nos gravures ». Voici celle qui concerne les braconniers :

«  L’acte criminel que représente notre gravure de huitième page pourrait paraître invraisemblable, au début du XXe siècle, tant il dénote la sauvagerie de la part de ses auteurs. Ils ‘est pourtant déroulé, ces derniers jours, sur le territoire de la commune des Essards, non loin de Chinon.

Un garde-chasse en tournée venait de surprendre deux braconniers en flagrant délit. Malgré l’attitude menaçante des deux hommes, il marcha sur eux sans hésiter et les sommé de lui livrer leurs noms. Les deux hommes se jetèrent sur lui et, pendant que l’un d’eux le maintenait, l’autre le frappait avec la dernière brutalité.

Quand le pauvre garde, succombant sous les coups, s’affaissa, ses deux agresseurs ne jugèrent pas leur vengeance assouvie. Ils méditèrent d’atroces projets. Et voici celui qu’ils mirent à exécution :

L’ouverture d’un terrier se trouvait proche. Ils traînèrent jusque-là leur victime, lui enfoncèrent la tête dans le trou, et, par un raffinement de cruauté, élargirent à coup de talon de botte l’entrée du terrier, pour y faire encore pénétrer les épaules du garde. Ils le poussèrent tant qu’ils purent, et, lorsque la moitié du corps fut enterrée dans l’étui qu’ils avaient ainsi façonné, ils reculèrent de quelques pas pour jouir du spectacle barbare qu’ils s’étaient ménagé.

Pourtant, le garde arriverait peut-être, à force d’efforts, à se dégager. Les bourreaux ne voulurent pas que leur victime put échapper ainsi au supplice. Entre les jambes du malheureux, ils enfoncèrent, de manière qu’il lui fut impossible de faire un mouvement en arrière, un énorme pieu. Puis, jugeant que l’infortuné allait périr là où ils l’avaient laissé, après une agonie épouvantable, les deux misérables s’éloignèrent.

Cependant, la femme du garde, inquiète de ne pas le voir rentrer pour le repas du soir, s’était mise à sa recherche. Par bonheur, elle vint à passer près de la clairière où son mari avait été assailli par les braconniers. Et, malgré l’épouvante dont la remplit le spectacle affreux qui s’offrit à elle, elle put aller chercher du secours. On arriva juste à temps pour sauver le malheureux garde, qui, à demi asphyxié, râlait déjà ».

L’image donne les éléments du drame sans omettre un détail : la casquette et l’insigne du garde, son fusil dont la crosse s’est cassée dans la bagarre, les lacets des braconniers et les sacs dans lesquels ils ont mis les lièvres qu’ils avaient attrapés. A leurs vêtements, aux yeux hagards de celui qui tient le pieu, on comprend que les braconniers sont pauvres et qu’ils ont la tête près du bonnet, comme on disait alors. Les pantalons sont renforcés aux genoux, une veste l’est aux coudes. Un braconnier porte en bandoulière une grande gourde en métal pleine d’eau-de-vie, à n’en pas douter. Près du groupe se trouve un tas de buches d’où proviennent le piquet et le gourdin utilisé pour l’enfoncer. Sur le chemin, au loin, on distingue la silhouette de la femme du garde. Elle lève un bras, elle a vu le drame, elle est affolée.

Une rapide enquête locale montre qu’on lisait Le Petit Journal à Sainte-Foy, Port-Sainte-Foy, Saint-Astier (canton de Duras), Gensac, Mouliets-et-Villemartin, Castillon la Bataille. Mais où ne le lisait-on pas ? A l’époque, le Petit Journal disposait d’un réseau de 18 000 dépositaires[17]. Il passait de main en main. Ceux qui ne savaient pas lire ou lisaient peu, c’est-à-dire mal, se faisaient raconter ce que n’indique pas l’image : la date, l’endroit et l’épilogue du fait divers. On pouvait se contenter de l’image qui exprimait avec force un fait divers dont le dessinateur avait traduit la substance, à défaut d’avoir respecté les détails véridiques.

Dans un ouvrage qu’il publia en 1928, Henri Poulaille décrit la force de l’image associée à la parole : « Le père vient de lire un conte à son fils. Et lui montrant différents dessins qui illustraient l’ouvrage :

- Regarde, voici le marchand, et voici le génie.

- Oui, dit l’enfant, je vois les images.

- Tu ne vois que les images, l’histoire tu la pourrais lire, elle est là, dans ce petit tas de pages.

- L’enfant éclata de rire.

- Oh ! Oh ! Je sais bien que non.

- Alors, questionna le papa, où donc est-elle ?

- Elle était dans ta bouche, répondit le gamin »[18].

De l’image à la bouche, de la lecture au racontar, le fait divers rapporté par Le Petit Journal est à l’origine de ces histoires qui ont parcouru le Pays Foyen et probablement toute la France pendant des décennies.

L’agression contre le garde-chasse exprime l’antagonisme entre deux conceptions et deux pratiques de la chasse et la violence des conflits qui en résultent. Le garde-chasse applique une législation à laquelle beaucoup de petits chasseurs s’opposèrent jusque dans les années 1980 : la chasse est conditionnée à l’obtention d’un permis et d’une carte délivrée par la société locale de chasse, elle est soumise au respect des périodes pendant lesquelles on peut chasser, des lieux et des gibiers autorisés.

Un autre type de chasse s’est exercé en toute liberté depuis la loi primordiale du 11 août – 3 décembre 1789 : « Le droit exclusif de la chasse et des garennes est aboli ; et tout propriétaire a le droit de détruire et de faire détruire, seulement sur ses possessions, toute espèce de gibier, sauf à se conformer aux lois de police qui pourront être faites relativement à la sécurité publique »[19].

Dans son célèbre ouvrage, « La fin des terroirs », Eugen Weber résume ainsi les avatars subis jadis par le droit de chasse :

« Les paysans avaient conquis le droit de chasse pendant la Révolution, et ils y tenaient : c’était d’abord une ressource supplémentaire, mais aussi un plaisir, un droit d’autant plus noble qu’il avait été longtemps réservé au châtelain. La création d’un permis de chasse en 1844 fut impopulaire, non seulement parce qu’elle privilégiait la noblesse et frappait les paysans, mais aussi parce qu’elle montrait que les droits ou les privilèges acquis depuis peu pouvaient être aisément perdus »[20].

La loi sur la police de la chasse, adoptée le 24 mai 1844, avait pour but premier de refreiner le « braconnage »[21]. En présentant le projet de cette loi à la chambre des pairs, M. le garde des sceaux a indiqué en ces termes le motif fondamental des changements apportés à la législation antérieure : « Le braconnage est devenu une industrie. Les désordres qu’il cause augmentent de plus en plus. Un tel état de choses a du exciter la sollicitude du gouvernement et c’est pour satisfaire à un besoin aujourd’hui bien reconnu et bien constaté, pour répondre à un vœu public fortement exprimé, que nous avons préparé le projet de loi que nous venons soumettre à vos délibérations »[22].

Le garde des sceaux donnait le point de vue de la classe dominante dont les membres possédaient la terre et exerçaient le pouvoir. Pour les petites gens qui pratiquaient la chasse avec des collets et des pièges, la nouvelle législation supprimait une liberté dont ils avaient toujours profité. Ce conflit entre la liberté individuelle et la rigueur législative mit près d’un siècle et demi pour s’apaiser. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, beaucoup de paysans du pays foyen chassaient à l’année et où bon leur semblait : quand ils avaient envie de manger un lapin ou un lièvre, ils allaient poser un collet. On continuait d’associer la chasse au droit de propriété : le propriétaire de Doulezon qui ne tolérait pas la présence du garde-chasse chez lui en donne l’exemple. Dans les années 1950, il y eut énormément de lapins. A Saint-Antoine de Breuilh, un adolescent les chassa sans permis sur les terres de son père. « Ca ne portait pas préjudice, il y en avait tellement… Le garde-chasse lui est tombé dessus et l’a verbalisé. A l’audience du tribunal correctionnel, le père du jeune chasseur déclara qu’il s’était engagé dans la Résistance pour faire triompher la liberté, et, cette liberté, il entendait en profiter. Le tribunal balaya cet argument et condamna le jeune chasseur. Suite à la condamnation, le père a fermé sa propriété aux chasseurs et il a obtenu de la préfecture le droit de fureter chez lui quand il voulait, pendant toute l’année »[23]. L’esprit de la loi sur la chasse de 1789 était toujours vivace.

Il s’est estompé dans les années 1980. Certes, à Sainte-Foy, les quincailliers vendirent encore beaucoup de « pièges à rat » formés par deux demi-cercles de métal qu’un ressort refermait brutalement. On les utilisait pour attraper des grives. C’étaient les dernières manifestations d’un braconnage traditionnel.

Depuis des siècles, les paysans habitaient, travaillaient et prenaient leur plaisir dans un même endroit : leur propriété. Longtemps, la chasse qualifiée de « braconnage » apporta un complément alimentaire avant de devenir exclusivement un sport et un plaisir. La qualité des relations, en particulier avec le voisinage, caractérise ces plaisirs d’autrefois : les veillées, les frairies, les repas de gerbebaude et de cochonnaille, etc. Ce braconnage était illégitime ? Qu’importe : il s’inscrivait dans les pratiques et les mentalités, de génération en génération. On le justifiait en citant ce postulat : « charbonnier est maître chez soi ».

A la campagne, le passage à l’âge d’homme des adolescents fut longtemps marqué par le premier permis de chasse et non par la première communion ou le premier flirt. D’autant qu’à partir de 10 ou 12 ans, les garçons commençaient à accompagner leurs pères à la chasse et à tirer leurs premiers gibiers avec une carabine de petit calibre, souvent une 12 mm. « C’est mon fils et je suis chez moi, disaient les pères, je voudrais bien voir qu’on me l’interdise ». De plus, les pères savaient qu’un jour, leurs garçons reprendraient la propriété. L’esprit de la loi de 1789 marquait encore ce rite de passage.     

La ruralité subit une mutation sans précédent dans les années 1980. Retenons que l’archaïsme constitué par l’attachement exclusif au sol disparut et qu’un permis de chasse fut instauré pour les jeunes. La loi de 1844 sur la chasse et les modifications qui l’ont actualisée s’appliqua pleinement[24]. La chasse perdit-elle un peu de son âme ? Depuis, en pays foyen, le nombre de permis de chasse délivrés diminue chaque année et rares sont les jeunes qui passent l’examen de chasse.

On ne raconte plus l’histoire de garde-chasses agressés : cette fiction est passée de mode. La gestion de la propriété ne procure guère d’agrément et, de son côté, la chasse est devenue un « sport de loisir ».

[1] Témoignage de M. P., de Ponchapt, vers 1985.

[2] Témoignage de M. Daniel Bordas,de Sainte-Foy, le 27 août 2010.

[3] Témoignage de M. Robert Lacoste, de Sainte-Foy, le 29 août 2010.

[4] Témoignage de M. Claude Mignard, de Sainte-Foy, le 2 septembre 2010.

[5] Témoignage de M. Jean-Pierre Deffarge, de Vélines, le 2 septembre 2010.

[6] Témoignage de M. Chauveron, de Gensac, le 26 août 2010.

[7] Témoignage de M. James, du Fleix, le 27 août 2010.

[8] Témoignage de M. Jean-Max Ladoux, de Saint-Astier de Duras, le 2 septembre 2010.

[9] Témoignage de Roger Deffarge, de Saint-Antoine de Breuilh, et divers, vers 1980-1985.

[10] Témoignage de M. Morin, de Lévignac-de-Guyenne, le 26 août 2010.

[11] Témoignage d’Eric Gros, de Saint-André et Appelles, le 31 août 2010.

[12] Témoignage de M. Guy Verrière, de Sainte-Foy, le 26 août 2010.

[13] Témoignage de M. Jean Labadie, d’Eynesse, le 31 août 2010.

[14] Témoignage de Jean-Claude Chateau, de Sainte-Foy, le 1er septembre 2010.

[15] Témoignage Guy Verrière, de Sainte-Foy, le 26 août 2010.

[16] La France ne présente guère que des drames passionnels et des faits divers tragiques voire graveleux. Sur ces journaux, voir D. Kalifa, Petits reporters et fait divers à la « Belle Epoque, Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1993, 40-4, p. 578-603.

[17] Dominique Kalifa, cité, p. 583.

[18] Henry Poulaille, Il était une fois, Editions des Portiques, 1928, p. 10.

[19] A.-F. Teulet et Urbain Loiseau, Les Codes, Videcoq, Paris, 1839, p. 610.

[20] Eugen Weber, la fin des terroirs, La modernisation de la France rurale (1870-1914), Fayard, 1984, p. 362.

[21] Le Moniteur Universel du 25 mai 1844.

[22] Recueil de la Cour de Cassation, t. 44, 1844, p. 280.

[23] Témoignage donné par l’intéressé, vers 1980.

[24] Voir entre autres ouvrages : M. Maussier-Marbaud, Nouveau code du propriétaire et du commerçant, Legrand, Paris, 1842, p. 86. C . Picot, Nouveau minuel pratique de Code Napoléon expliqué, Paris, Pick, 1859, p. 567.