A Saussignac, un sentier relie les hameaux des Miaudoux et de Pinton, à l’ouest du bourg. Il traverse un petit bois au lieu-dit « La Forêt ». Suivez un jour ce chemin délicieux. Vous verrez un caprice de la nature : en allant vers Pinton, avant de sortir du bois, sur la droite, au bord du sentier, parmi les arbres, un acacia s’élève très haut pour présenter son feuillage au soleil. Une liane pend à un mètre du tronc. Là haut, elle est accrochée aux plus hautes branches de l’arbre. Dans le soleil, ses feuilles larges et transparentes se découpent sur le bleu du ciel. C’est un cep de vigne.

Derrière le château de Bourgognade, à Saint-Philippe du Seignal, dans le bois qui monte vers les Caches, un cep de vigne est accroché aux branches d’un chêne très haut. Il forme une liane d’un diamètre impressionnant. J’ai vu cette même association entre un arbre et un pied de vigne dans un petit bois du Fleix, à Pelège, et dans un bois de Monfaucon au lieu-dit La Forêt.

Jean-Jacques et Xavier Marcuzzi m’ont signalé d’autres cas. Entre Pellegrue et Massugas, s’étend un bois dans les lieux-dits Chazelle et Labatut. Vous y verrez de beaux chênes dont les troncs font entre 0,50 et 1 mètre de diamètre, parfois plus. Par endroit on distingue les sillons d’une vigne qui a disparu il y a fort longtemps. Souvent, un cep de vigne a accompagné la croissance d’un chêne.

A Montazeau, le bois du Viradis comprend des chênes et des châtaigniers. C’est un très vieux bois avec des chênes majestueux dont le tronc atteint un diamètre d’un mètre cinquante et parfois plus. Ici et là, une vigne est accrochée aux hautes branches d’un arbre et le cep, comme une liane, pend le long du tronc sur une hauteur de 8 à 10 mètres.

A Port-Sainte-Foy, le long de la falaise qui va de La Ferraille à Dieu-L‘Âme, des chênes et parfois des acacias ont entraîné des ceps de vigne dans leur croissance. Quelques chênes ont élevé leur compagnon jusqu’à 20 mètres de hauteur.

Monsieur Michel Combeaud, de Saint-Jean de Duras me signale un autre cas : dans la forêt des Fontpervenches, aux Lèves, on voit des ceps de vignes accrochés aux arbres.

Cette curiosité de la nature s’explique facilement : un jeune arbuste et un cep de vigne se sont entrelacés et on poussé ensemble, l’arbre entraînant le cep dans sa croissance et son ascension vers le soleil. Sur une vigne abandonnée jadis, s’est élevée une forêt. Ghislaine Laval le confirme : « A Razac-de-Saussignac, mon père, Gérard Roux, avait un bois qu‘on appelait "Les Fourmis". C’était une ancienne vigne et ma mère se souvient qu'il y avait beaucoup de lianes ».

On pourrait dater approximativement l’âge de l’arbre porteur d’après sa taille. A Pelège, l’arbre doit avoir entre 20 et 25 ans : l’abandon de la vigne est récent et, dans le petit bois, on voit encore la trace des anciens rangs de vigne, les « andins ». A Monfaucon, le pin majestueux est plus ancien et les andins n’apparaissent presque plus. Dans les bois de Bourgognade, Chazelle, Viradis et Dieu-L’äme, les arbres sont majestueux ; ce sont des chênes, avec des châtaigniers, des pins ou des acacias. Ne cherchons pas la trace des andins, le sol s’est égalisé. Il y a fort longtemps qu’il n’y a plus de vigne. Quel âge peuvent avoir ces chênes dont le diamètre varie entre un mètre et un mètre cinquante ? Plus d’un siècle ? Un siècle et demi ? Je l’ignore.

A partir de 1873, le phylloxéra anéantit presque toutes les vignes du pays foyen. Les vignerons remplacèrent leurs vieilles vignes par des plants américains. De nombreuses parcelles de vignes furent abandonnées, en particulier, celles qui s’étendaient sur les pentes dominant la vallée de la Dordogne. Il est possible que ce soit le cas du bois de Bourgognade. Sur le plateau, des vignes furent abandonnées, c’est peut-être le cas du Viradis et de Chazelle. Avec leurs chênes imposants, ces bois auraient près de 150 ans. Notons que le Viradis, à Montazeau, s’appelait jadis « le Vinadis ». Faut-il voir dans ce nom ancien une référence au vin ? La carte de Belleyme montre que ce lieu était planté en vignes à la fin du 18e siècle.

La Grand Guerre eut des conséquences néfastes pour nos vignerons : quand arrivèrent les vendanges de 1914, la plupart des jeunes gens venaient de partir pour la guerre. Dans les exploitations, il restait les femmes et les anciens. Les vendanges se déroulèrent dans de mauvaises conditions : il manquait une main d’œuvre nombreuse et dynamique, et à l’époque, il n’était pas question qu’une femme entre dans un chai à vin. La cuvée de 1914 fut médiocre. La guerre se poursuivit et de nombreuses vignes furent abandonnées. Ce fut le cas à Monfaucon où les bois étendirent leur emprise.

Enfin, des vignes furent abandonnées pour des raisons personnelles. Certes, le contexte de l’époque a pu être déterminant : le remembrement dans les années 1960, et, à partir des années 1980, le départ en retraite d’une génération de viticulteurs qui n’avaient pas de successeurs.

Sur le chemin des Miaudoux, j’ai cherché à voir les grappes de la vigne, tout là haut, dans l’acacia du petit bois. Je n’en ai pas vu. Peut-être y en a-t-il : abandonnée, la vigne prend sa croissance naturelle, devient cette longue liane qui rampe sur le sol ou s’accroche à un arbre dont elle accompagne la croissance ; elle donne quelques grappes dont les raisins restent minuscules. Des revues viticoles anciennes donnent le nom des cépages que le phylloxéra a jadis anéanti. Sur le terrain, ces ceps de vignes parfois plus que centenaires indiqueraient surtout la localisation ponctuelle d’un cépage.

Je ne crois pas qu’il soit utile de cartographier tous les cas de vigne associée à un arbre en pays foyen. Les randonneurs et les gens du terroir trouveront d’autres exemples. D’autant que les matrices cadastrales du 19ème siècle donnent une répartition précise des vignes dans chaque commune : excellente base pour vérifier comment l’implantation des vignobles s’est modifiée jusqu’à nos jours et pour en déterminer les causes.

Les terriers du 17ème et du 18ème siècle manquent de précision, ce qui rendra la recherche difficile et imprécise.

.Je n’ai pas l’intention d’esquisser une histoire des vignes abandonnées et remplacées spontanément par des bois. Deux poètes du milieu du 19ème siècle montrent que ce fut une évolution remarquée. 

Pierre Lachambeaudie, poète au parcours social étonnant[1], avait remarqué cette association entre un arbre et un cep de vigne. Il en fit une poésie qu'il publia en 1854 dans ses "Fables". La voici : 

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Berlot-Chapuis naquit en 1823 à Vosnon dans l’Aube. J’ignore où et quand il mourut. En 1858, il publia un recueil de « Fables – Proverbes » dans lequel se trouve une poésie intitulée « La Vigne et l’Ormeau ». Il reprit le titre de la poésie de Lachambeaudie et en décalqua le thème. 

Dans sa livraison de mars 1862, le Musée des Familles publia la poésie de Berlot-Chapuis :

 

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Lachambeaudie a-t-il vu un cep de vigne agrippé à un arbre dans son Périgord natal ? Berlot-Chapuis, à défaut d'avoir observé ce phénomène, a lu Larchambeaudie. Chacun ajoute sa touche personnelle à ce petit monde de l'anecdote dans lequel notre promenade au Miaudoux nous a entraînés.


[1] Il est né à Montignac en 1806. Il mourut à Brunoy en 1872. Il fut saint-simonien, il rencontra Blanqui, ce qui lui valut des ennuis en 1848 et 1851.