1 – Les origines lointaines

L'église Saint-Martin de Pineuilh est située au pied d’une colline de la rive gauche de la Dordogne, à proximité d’une villa ou d’une implantation gallo-romaine. Vers 1965, André Cayre y avait trouvé plusieurs sépultures, une monnaie de l’empereur Théodose, mort en 395, et un chapiteau gallo-romain.

Sur Google Earth, vous verrez une vue aérienne de l'église. On la voit, le chœur orienté vers l'est, comme dans la majorité des églises : l'est donne la direction de Jérusalem.  Cette église est placée sur un net rehaut du terrain. Il y a un millénaire, quand la plaine était en partie marécageuse, l’église dominait les marigots et se trouvait à l’abri des inondations.

Il ne semble pas que l’église ait été au centre d’un bourg ancien. En 1874, quatre maisons seulement se trouvaient en face du porche. Le vieux plan cadastral de 1836 figure bien quelques maisons qu’on ne saurait qualifier de hameau : le hameau le plus proche était celui des Guignards. Pendant l’ancien régime, il était au cœur d’un tènement, c’est-à-dire de l’ensemble des terres que ses habitants devaient travailler. A l’est, le tènement des Guignards s’étendait jusqu’à l’église, ce qui signifie que l’église, entourée par son cimetière, se dressait jadis isolée en pleine campagne.

Cette configuration d’une église isolée est fort ancienne, certainement antérieure à l’an mille. Dans certains cas, comme à Saint-Jean de Duras, à La Roquille, elle est restée inchangée jusqu’à nos jours.

Notons qu’en pays foyen, d’autres églises présentent la même association entre leur localisation, au pied du coteau, et la présence d’une ancienne villa gallo-romaine : c’est le cas à Montcaret, au Breuilh[1], à Saint-Avit-du-Tizac[2] et au Fleix[3].

Aujourd’hui, parmi les maisons qui font face au porche de l’église, se dresse une maison à colombages. En pays foyen, les maisons à colombage datent des années 1500. Est-ce le cas de cet édifice ? A-t-il servi jadis de maison curiale ? Je l’ignore.

A la fin du 11ème siècle, le Cartulaire de Conques mentionne l'église de Pineuilh sous le nom de "Sanctus Martinus de Braixis de Pinolio". Le seigneur de Pineuilh donnait cette église en alleu, c’est-à-dire exempte de redevances, à l’abbaye de Conques, ainsi que tout le fief presbytéral qui en dépendait[4]. Selon une formule fréquente dans les chartes de l’époque, le manse du Véneyrol que Falco de Barta donna aussi au chapitre de Conques était envahi par les « ronces et les arbres » et était devenu « un repaire de bêtes sauvages et de voleurs ». Il ne faut pas prendre ces expressions au pied de la lettre, mais considérer que la ferveur religieuse était en friche et que les paroissiens qui fréquentaient alors l’église se souciaient autant des préceptes chrétiens que l’auraient fait des bêtes sauvages et des voleurs. C’est une façon métaphorique de souligner la nécessité du réveil religieux que les moines de Conques suscitèrent, en même temps qu’ils apportèrent une embellie économique extraordinaire.

Martin, le saint patron de l’église, fut un évêque de Poitiers qui vécut au 4ème siècle. Beaucoup d’églises furent consacrées à ce personnage à partir du 6ème siècle. C’est un indice attestant de l’origine lointaine de l’église de Pineuilh.

2 – La Guerre de Cent Ans, malheurs et renouveau

De 1500 à 1553, les dernières décennies de la Guerre de Cent Ans désolent la moyenne vallée de la Dordogne et une grande partie de l’Entre-Deux-Mers. La bastide de Sainte-Foy est en partie ruinée, des paroisses comme Caplong, Les Lèves et Ligueux sont désertes, « herma et deserta », disent les textes anciens[5]. Des troupes de brigands et de soldats ont pillé, détruit, brûlé et tué. Des vagues d’épidémie ont fait d’autres morts. Les survivants ont fui. Après la bataille de Castillon (juillet 1453), les Anglais sont chassés de leur duché d’Aquitaine et l’administration française entreprend de rétablir la prospérité économique dans ces terroirs dévastés. Elle procède à l’inventaire des terres abandonnées et celles dont on ignore l’ancien propriétaire ou qui n’ont plus de titre tombent dans le domaine royal. Elle attire des migrants venus des régions proches de la zone des combats en leur proposant des « loyers » et des « impôts » d’un montant faible. Des familles de jeunes, souvent des frères, leurs épouses et les anciens arrivent du Poitou, Quercy, Armagnac et du Pays Basque. Ils s’installent dans des hameaux qu’ils remettent en état, ils défrichent, souvent par écobuage[6], et remettent les terres en valeur.

A Pineuilh, par exemple, les frères Bournets s’installent dans un hameau qui se nommait Matenquel et lui donnent leur nom[7]. D’autres familles arrivent : les Mangon, les Rousset et bien d’autres.

Pour le moment, aucun document concernant l’église de Pineuilh pendant ce 15ème siècle tumultueux n’a été localisé. Cependant, dans cette paroisse comme ailleurs, une même procédure s’applique à l’église et aux biens qui en dépendent : nomination et installation d’un desservant, récupération des biens ecclésiaux et prélèvement de la dîme. L’effort est global, considérable et il porte rapidement ses fruits. A partir de 1470, des curés sont en mesure de percevoir de nouveau la dîme, c’est le cas à Thoumeyragues[8].

Dans cette fin du 15ème siècle, les habitants « de ladicte paroisse (de Pineuilh) debvoient laisser au curé le dixiesme ceillon (sillon) ou la unziesme gerbe, et la unziesme charge de vandange »[9]. Au paiement de la dîme s’ajoutait les redevances versées au seigneur possédant la terre et à la communauté d’habitants. J’ignore quelle part représentait la dîme dans le total du débours.

3 – Avec la Réforme, un large renouveau.

La Réforme commence à s’ancrer à Sainte-Foy et dans ses environs à partir de 1542. En 1561, les protestants détruisent la plupart des églises de l’archiprêtré de Sainte-Foy, en tout ou en partie. Des prêtres sont tués, d’autres s’enfuient, et la structure ecclésiale cesse d’exister et de fonctionner pendant plus de 60 ans.

Contrairement à la crise qui a sévi pendant la première moitié du 15ème siècle, seul le clergé local et les structures ecclésiales subissent cet autre choc. Des titres anciens sont brûlés, des possessions usurpées et surtout, pendant longtemps, la dîme n’est plus versée. Traditionnellement, elle se payait au 11ème des récoltes de blé, de vin, elle était due sur tous les légumes, les animaux domestiques consommables, le chanvre, le lin et le foin. Des bourgeois foyens, à la fois marchands et propriétaires d’exploitations agricoles aux environs de la bastide, en profitent pour agrandir leurs domaines. C’est l’origine de la richesse que des familles protestantes conforteront jusqu’au début du 20ème siècle.

 A partir des années 1630, des desservants reprennent en main les paroisses et accomplissent un immense travail : la présence sacerdotale, le retapage de leur église, la récupération des biens usurpés, le rétablissement des anciens droits et en particulier, la perception de la dime. C’est un travail de longue haleine que menèrent les curés : dans des paroisses « infestées par l’hérésie de Calvin », ils furent en butte à la « mauvaise foi » des protestants. Le curé de Pineuilh et Sainte-Foy n’obtint le rétablissement de la dîme qu’après plusieurs procès. Beaucoup d’églises furent retapés provisoirement, comme celles de Sainte-Foy et de Fougueyrolles. Certaines ne furent restaurées qu’à la fin du 17ème siècle, après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685). C’est le cas de l’église de Pineuilh : elle est rebatie en 1689 et bénie l’année suivante, « après 130 ans d’interruption »[10]. D’autres ne firent l’objet de travaux définitifs qu’à la fin du 18ème siècle.

A la fin du 17ème siècle, après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), la paroisse de Pineuilh et celle de Sainte-Foy, qui est toujours considérée comme son annexe, sont gérées par un curé que l’on qualifierait aujourd’hui de curé de choc, Jacques Andrault. En même temps qu’il s’occupe de faire retaper les églises de Pineuilh et de Sainte-Foy, pour lesquelles il obtient des subsides de Louis XIV, il saisit le parlement de Bordeaux contre « les prétentions du chapitre de Conques » sur la dîme, qu’il juge exorbitantes[11]. Conques, en effet, ne lui laisse que la portion congrue qui ne lui permet pas ou à peine de payer les vicaires assurant les messes dans ces deux églises.

En 1689, le parlement de Bordeaux rendit un arrêt portant règlement pour les curés de Pineuilh et de Sainte-Foy[12]. Cependant, le procès dura fort longtemps après la mort du curé Andrault : il était encore devant la justice en 1772[13], ce qui illustre une situation répandue au 18ème siècle, la précarité des curés de campagne face aux gros décimateurs.

Les réparations de 1689 ne suffirent pas. En mars 1774, une nouvelle campagne de travaux commence[14]. En même temps, il faut régler le problème posé par les inhumations faites dans l’église : les corps ne sont pas enterrés profondément, et dégagent des odeurs insupportables. Le 11 juin 1775, il est question de réduire les sépultures dans l’église. Enfin, de nouveaux travaux sont effectués en février 1788[15].

Ducangues a présenté ainsi l’église de Pineuilh : « L’église matrice de Saint-Martin de Pineuilh, rasée jusqu’aux fondements par les huguenots au temps de leur première révolte, n’a été relevée qu’en 1691. Elle mesure cinquante pieds de long sur vingt de large. La dîme de tous les fruits se paie au douzième »[16].


[1] Commune de Saint-Antoine de Breuilh.

[2] Commune de Port-Sainte-Foy et Ponchapt. Aujourd’hui, il ne reste rien de l’église.

[3] L’église primitive se trouvait près du côteau de l’Hermitage (au pied ou au sommet du coteau ?) et les restes de la villa gallo-romaine de Meille. Cette église fut consacrée par Saffarius, évêque de Périgueux à la fin du 6ème siècle (Le Blanc, Bull. Soc. Hist-. Et Archéo. Du Périgord, 1875, p. 370).

[4] Desjardins, Cartulaire de l’abbaye de Conques, 1895, chartes 52 et 53. Ces deux chartes sont datées de 1074 et 1076. Dans sa thèse de doctorat sur Sainte-Foy au temps des guerres de Religion, Claudine Cordier a montré que ces chartes ont été rédigées au début du 12ème siècle, bien après le contexte qu’elles évoquent.

[5] Arch. dép. Gde, 8 J 697.

[6] C’est le cas de la famille de Guy Boireau qui s’installe sur la colline de Pineuilh, dans un endroit qui s’appellera plus tard Paput.

[7] Arch. dép. Gde, C 4194.

[8] Doc. privé.

[9] Doc. privé.

[10] Dom Réginet Biron, Précis de l'Histoire des anciens diocèses de Bordeaux et Bazas. « L'an 1690 et le neuviesme du mois de janvier, jour de dimanche, je, curé, soussigné, ay béni l'église paroissielle Saint-Martin de Pineuilh avec les cérémonies accoustumées, par commission de monseigneur l'évesque d'Agen, laquelle église avoit été démolie par les hérétiques environ l'an 1560 et a esté rebastie par la piété et libéralité de Louis le Grand l'an 1689, en sorte que l'exercice de la religion catholique y ayant esté supprimé pendant près de 130 ans y a esté rétabli les dits jours et an que dessus. Signé Andrault, curé de Sainte-Foy" in Histoire de Libourne et des autres villes et bourgs de son arrondissement, Raymond Guinodie.

[11] Doc privée, 27 et 28 juin 1689, Supplique de Jacques Andrault, curé de Pineuilh et de Sainte-Foy adressée aux membres du Parlement de Bordeaux à propos de la dime contre les prétentions du chapitre de Conques. Et sans date (vers 1689), Mémoire pour Jacques Andrault, curé de Pineuilh et Sainte-Foy ay sujet de la dime, contre le chapitre de Conques.

[12] Arch. dép. Gde, 8 J 699, pièce 1.

[13] Arch. dép. Gironde, 8 J 699.

[14] Arch. dép. Gironde, G 3138.

[15] Sur ces questions, Arch. dép. Gironde, G 3138.

[16] Ducangues, p. 532.