Un partage des eaux à Razac en 1672

Jadis, Emilien Gardelle, qui habitait aux Négrauds, à Razac, m'avait donné deux documents rédigés le 3 juin 1672.

Ces documents établissent le partage des eaux de la fontaine de Fonlade et de celle du village proche, pour l'irrigation régulière des près, dans le vallon des Négrauds, Un lavoir récupérait l'eau de la fontaine qui courait ensuite dans des rigoles appelées « réganes ». Des batardeaux permettaient à chaque propriétaire de recevoir le précieux liquide, chacun à son tour.

Un été, monsieur Gardelle m'avait emmené sur place. Il me montra la trace de réganes. Je revois le vallon lumineux, le pré jauni, avec un trait d'herbe verte et haute sur des rigoles comblées par le temps.

La terre gorgée d'eau donnait une herbe dense et verte. « L'herbe grasse fait les exploitations agricoles riches », répétèrent les agronomes locaux à partir des années 1820. Leur formule résumait un savoir pluriséculaire : la vache bien nourrie donnait toute sa puissance de travail et l'exploitation s'en portait bien.

Tôt matin, le paysan descendait dans le vallon. Il ramenait ses vaches sur le plateau. Il les attelait à sa charrue en bois, l'araire et partait travailler ses terres emblavées ou ses vignes en joualles qu s'étendaient sur le plateau, derrière la ferme. Cette association entre les vallons et les fermes du plateau s'inscrit dans une typologie des anciennes exploitations agricoles.

En voici des exemples : les Béneytoux à Saussignac, les Martinauds à Margueron, Claribès à Gensac. A Saint-Quentin de Caplong, le Cil du Roc désignait une étable retapée en 1792, en haut du vallon de la Soulège. Je l'ai connue avec les mangeoires et la paille, ensuite, elle est devenue une belle maison. Le village du Breuilh, à Saint-Antoine de Breuilh, illustre un cas particulier : il se blottit entre l'église et l'entrée du vallon.

Chaque agriculteur voulait donc sa juste part des eaux. A Razac, ce 3 juillet 1672, les propriétaires de prés se partagèrent les eaux des deux fontaines. Tout fut écrit : l'entretien des rigoles, la mise à disposition des eaux à jours et heures fixes de la semaine, et surtout, la liste des bénéficiaires, deux frères, François et Elie Mathieu, Elie Dupuy, un certain Perpignan et « les heritiers de feu Izaac de Puirreÿ, arpanteur ». 

Pour imposer l'accord, trois notables respectés offrirent leurs bons offices et jouèrent leur réputation : Michel Duval, pasteur de Razac, Estienne Lemignon sieur de Fongrive et Jean Gas, lieutenant de Maurens. C'est dire qu'il fallut apaiser des tensions, peut-être même des jalousies. D'habitude, les propriétaires des pâturages de vallons, s'entendaient pour partager l'eau des fontaines, c'est-à-dire qu'ils le faisait de vive voix. Les anciens savaient que la parole vaut l'homme ou l'homme ne vaut rien.

Ce type d'accord écrit fut en effet exceptionnel. Je n'en connais que deux ou trois autres, conclus en pays foyen, au 18ème siècle, dont un à Monestier.

Les deux actes du 3 juin 1672, écrits par la même main, débutent par la formule solennelle, « Au nom de Dieu », qui n'était utilisée que dans les contrats de mariage et les testaments. Il y a cependant des différences de dates et d'heures. Les deux frères Mathieu, Elie Dupuy, Perpignan et les héritiers d'Isaac Purrey furent-ils assez sages pour disposer, chacun à son tour, de l'eau des réganes de Fonlade et des Négrauds ? Je le pense, parce que « le travail commande ».

Mais à vrai dire, je n'en sais rien.