Voici quatre historiettes. Les trois premières alimentèrent jadis les veillées qui les firent subsister pendant des générations et des siècles, jusqu'à ce que je les recueille pour vous les donner à lire. L'histoire n° 4 a fait le tour du landerneau avant de s'étioler : il n'y avait plus de veillées pour en assumer la transmission, mais elle parcourut encore des groupes de chasseurs.

Ces histoires illustrent un aspect essentiel de la culture populaire : l'oralité. Elles déclinent un même thème : l'instinct génésique, pour reprendre une locution aussi naïve que coquine d'André Theuriet.

L'oralité déborde de ce thème parce qu'elle imbibait la vie quotidienne. Le patois était la langue vernaculaire des petites gens plongés dans le réel, leur vie durant, et n'ayant  pas besoin de s'en donner des représentations avec des images et par des écrits1.

Dans les veillées, jeunes et vieux, attelés à un même travail, partageaient des historiettes, coquines ou pas, riaient à n'en plus finir, écoutaient les contes des grands mères, gobaient les histoires des hommes jusqu'à leur chute invraisemblable, buvant, mangeant du millas et toujours travaillant à égrener le maïs, à écaler des noix, etc. Enfin, au moment de regagner son gîte, on dira aux hôtes : Ce soir, nous avons mangé du gâteau ensemble ! Pour le grammairien, c'est une métaphore. Dit en patois, c'était le plus beau des compliments.

Le dit patoisé, pendant les veillées, les travaux en commun, les gerbebaudes et les parties de chasse, constitue une performance2. Dans ce cadre général, voici une pincée d'historiettes arrachées à cette oralité défunte, des plus anciennes aux plus récentes

1 - A la fin des années 1970, nous avions pique-niqué près d'un petit étang, à Ponchapt. L'aïeule qui habitait la maison en haut du vallon nous avait rejoint. Elle s'était assise dans un fauteuil et chantait la demande d'amour  d'un galant de la ville à la jeune campagnarde. Le jeune homme s'adressait à la belle en français. Elle lui répondait en patois. La vieille dame chantonnait la fierté de la belle enfant et la déconvenue du galant. Mademoiselle Barrau l'enregistra.

Avec le temps qui passe, l'aïeule disparut, Miss Ba aussi... Et un jour, par hasard, je découvris le texte de cette chanson dans un vieux document des Archives municipales de Bordeaux, daté des années 1600 et des poussières3. Je suis resté épaté : l'aïeule connaissait les paroles par cœur, bien sûr, et aussi la canzone.  

2 – L'histoire suivante m'a été racontée par Fernand Ferney qui habitait à Monfaucon. Il me l'a racontée en français parce que je ne comprends pas le patois qui fut son vecteur traditionnel4. Elle concerne deux amis, Gratadour, armurier à Ste-Foy vers 17405 et le notaire de Monfaucon dont Monsieur Ferney ne savait pas le nom6. Ce notaire était célibataire et son entourage se demandait s'il partageait le lit de sa jeune et accorte bonne. Gratadour se promit d'en avoir le cœur net à la prochaine occasion qui ne tarda pas : le notaire invita l'armurier à manger chez lui le dimanche suivant. Pendant le repas, un quidam vint demander un conseil. La bonne étant à la cuisine et le notaire avec son client, Gratadour se trouva seul. Vite, il prit le gril dans la cheminée, l'enveloppa dans un torchon et alla le fourrer dans le lit de la jeunette. Le notaire revint et le repas se poursuivit agréablement.

Le samedi suivant, le notaire vint à Sainte-Foy à cheval, faut-il le préciser, et s'arrêta chez son ami l'armurier. Il faut que je te pose une question, lui dit-il. Depuis notre repas de dimanche dernier, impossible de mettre la main sur le gril... Fernand Ferney riait de bon cœur en songeant au malin Gratadour et à la jeune bonne qui partageait le lit de son maître.

3 - En dessous de l'église de Ligueux, un touron garnit un énorme bassin dont l'eau entraînait jadis la roue du moulin. Il y a longtemps, peut-être vers 1850, la meunière avait un mari jaloux, et un galant. Comment obtenir ce qu'elle voulait ? La mâtine se plaignait, elle ressentait des douleurs au ventre, peut-être des coliques. Assez souvent, après le repas du soir, elle disait à son mari : je vais essayer de me soulager dans les buissons, mais j'ai peur la nuit. Reste dans la maison, prends le balai, et tape son manche sur le plancher. J'entendrai le bruit qui me rassurera.

Dans le noir, cachée par les buissons, elle retrouvait le galant. L'autre, dans le moulin, continuait de taper. Si la belle se laissait aller à gémir, son mari lui criait : Tu souffres, ma pauvre, n'aie pas peur, je suis là, ça va passer !  

Aujourd'hui, dans l'eau verte du bassin, se reflètent les sureaux et une végétation luxuriante. Le pépiement des oiseaux a remplacé le tic-tac routinier. Il ne reste rien du moulin : il y a belle lurette qu'il a disparu.  

4 – L'inondation de 1912 fut l'une des plus hautes de l'histoire de notre belle Dordogne. L'eau remontait par les égouts, les fossés, les ruisseaux, elle submergea la plaine et transforma les terres en d'immenses lacs. En 1944, l'eau atteignit le même niveau.

Tu sais où se trouve ma maison, à Saint-Antoine de Breuilh. En 1944, racontait Jacques Videau, l'eau s'approcha de la maison. La maison se trouve à 2 km à vol d'oiseau de la rivière, la plaine est basse, mais quand même... L'eau entra dans la cuisine. Elle n'arrêtait pas de monter. Je revois mon père. Il prit la barque, il l'attacha à un pied de la table, dans la cuisine. Et il pleura.  

Revenons à l'inondation de 1912. Route du pont de la Beauze, deux fermes voisines étaient sous l'eau. Vous les verrez encore après la rocade et le pont actuels. Leurs occupants s'étaient réfugiés sur les toits. Sur une toiture, un vieux couple, sur l'autre, des mariés du samedi précédant. Ils ne dormirent pas de la nuit, ils attendaient les secours. La matinée s'écoula, mais pas l'eau. 

On a faim, beuglait le jeune marié, on a faim !

Bouffe-lui la... Répondait papy. Bienséance oblige, admettons que le vent ait emporté la fin de la phrase. Je tiens cette histoire de l'arrière-petit-fils d'un voisin des deux couples. 

4 – Cette dernière historiette m'a été apportée par un vieil ami7 qui précise : ça se passe vers Pellegrue, à la fin  de la dernière guerre. Il raconte, sourire aux lèvres. Histoire du mec qui bégaye et b...se une grande brune. Ils sont affairés dans les buissons. Elle entend du bruit. - Tu entends, il y a quelqu'un ! - P... pen... p... penses-tu. Mais vite elle fout le camp. Le type se relève et rajuste son pantalon. Un type arrive. Surprise des deux. Le bégayeur, pour se donner une contenance : - Vous avez pas vu une grande brune à moitié b...sée ? C'est une histoire authentique qui a fait le tour du landerneau.  

En pays foyen, les chasseurs disaient cette histoire pour rigoler. Alain Desplat8 la situe à Saint-André et Appelles, près du hameau du Montet, avant la dernière guerre. Il se rappelle même le nom du bègue, un personnage local ! Il était facétieux et adorait raconter des galéjades dont il aurait été acteur ou témoin, quand il ne les inventait pas. Un jour, il avait fait de bonnes affaires : J'en ai profité pour acheter deux salles à manger, disait-il aux amis. Tu comprends, j'en aurai une quand il fera une chaleur tropicale, l'autre me servira quand il fera une chaleur moins picale9.  

Aujourd'hui, personne ne s'arrête à ce genre de calembours. A l'époque, on s'en régalait. Un jour, vers 1935, un quidam demanda un lot à un marchand de vélos foyen pour une course de vélos. Le commerçant proposa une paire de souliers. Le gagnant reçut son lot. On imagine sa surprise quand il le déballa et trouva deux sous liés avec une ficelle10. Toute la région éclata de rire. Un bon pour une paire de souliers de cycliste, la pointure au choix, accompagnait les deux sous liés.   

Comment définir un champ de recherches comprenant ces dits et tant d'autres ? Il s'agit d'un thème de recherche méconnu, peut-être, à cause de l'abondance de la documentation, du dit local à l'Almanach Vermot, et aussi à cause de leur transmission difficile à repérer – et à dater, dans de petits groupes à identité forte, la famille, les veillées entre voisins et amis, les groupes de chasseurs, etc.

Notes :

1 Pas d'images ni d'écrits, et pour seules sources d'énergie, la force humaine, celle des animaux de trait et de bât en particulier, le vent et l'eau. Cette société apparut comme vivrière et tâcheronne pendant des siècles.

2 Paul Zumthor a étudié le thème de la performance. L'image-temps et L'image-mouvement, de Gilles Deleuze, donnent des canevas méthodologiques.

3 Dans le fond Delpit.

4 Je reprends ici la version orale de Fernand Ferney. Il me l'avait confirmée par écrit. Enfin, il a publié une version différente de cette histoire, Souvenirs de Monfaucon, du Fleix et d'ailleurs de M. Fernand Ferney, Cahier Hors Série n° 1, septembre 1998, p. 8. Il situe l'histoire « sous la Restauration, sous le règne de Charles X », donne le nom du notaire et de sa servante, mais pas celui de l'ami. Le notaire couche dans le lit de sa chambrière.

5 Il y eut un Gratadour, armurier à Ste-Foy, au milieu du 18e siècle.

6 D'après Alain Desplat, le notaire habitait l'actuelle maison de monsieur Montand, à Freysse.

7 Témoignage de M. Edmond Bau, le 12 octobre 2016

8 M. A. Desplat, le 30 janvier 2018

9 C'est le fameux Il était patibulaire mais presque de Coluche.

10 On appelait sou une pièce de 5 centimes. Il y eut des pièces trouées en leur centre.