Jadis, j’avais animé un séminaire à la faculté de Bordeaux III sur le thème des « Poésies académiques et populaires en Pays foyen aux 19ème et 20ème siècles ». De 1850 à 1950, environ, beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles remplirent des recueils avec des poèmes de grands auteurs. C’était l’un des aspects que j’avais présentés. Ces recueils de poèmes furent à la mode dans la France entière et celui d’Emma Tauziac participe à cet immense mouvement que l’on retrouve, avec les mêmes caractères, dans l’essor et la propagation de l’image ou des herbiers[1] : il s’agissait d’appréhender des types de réalité, émotions, sentiments, pensées, avec leurs valeurs exemplaires ou morales, voire utilitaires et esthétiques dans le cas des plantes. Appréhender, distinguer, définir et classer marquaient une méthode de connaissance, pour ne pas dire une phénoménologie de la vie.

J’ai feuilleté avec soin le recueil de poésies compilées par Emma Tauziac, et je l’ai paginé au crayon à papier. Cette note présente les points suivants sans les :

1 - L’époque et le contexte de la rédaction du recueil.

2 - Les auteurs et les thèmes.

3 - Les illustrations.

4 – L’histoire de trois feuillets volants. 

1 – Epoque et contexte de la rédaction du recueil.

Plusieurs poèmes sont datés. Page 3, voici la date du 5 janvier 1920. Le 17 décembre 1921 est la date ultime. Pendant ces deux ans, Emma a utilisé un peu plus de 150 pages sur les 250 que contient son cahier. Elle suivait alors les cours de l’Ecole normale d’Institutrices de Périgueux, c’est du moins le texte imprimé sur la première de couverture du cahier, dans un écu posé sur une palme. Des indices le confirment : Page 48, une amie d’Emma prénommée Sylphe, écrit en marge d’un poème : « souvenir de notre 1ère année ». La page 65 marque un passage important. Elle porte en effet une seule mention : IIIe année ». La date du 9 mai 1921 figure quelques pages avant et celle du 3 octobre 1921 quelques pages après (pages 62 et 67).  Pourtant, une mention de la seconde année d’études figure page 150, bien après celle de la 3ème année.

Ces données correspondent au cursus scolaire suivant :

1ère année :     1919-1920

2ème année :    1920-1921

3ème année :    1921-1922

Démarche habituelle, plusieurs condisciples d’Emma ont écrit quelques mots affectueux en marge d’un poème : en classe, ou dans la chambrée du régiment, nombreux étaient les jeunes filles et les jeunes gens qui rédigeaient ces sortes de recueils qu’ils faisaient parapher par leurs proches.

La confection du recueil procédait d’un élan collectif, le recueil donnant un choix personnel de poèmes, quitte à recopier sur le cahier d’un autre le poème que l’on avait apprécié.

Il s’agissait d’une démarche propre à la jeunesse découvrant les joies espérées et aussi les contraintes du statut d’adulte : vie professionnelle, mariage, famille, constitution d’un patrimoine, acquisition d’une place sociale, etc. A cet égard, le recueil de poème marque un rite de passage de l’adolescence au monde adulte. Et encore, il faudrait nuancer cette affirmation. Jusqu’à la dernière guerre mondiale, du moins en pays foyen, les jeunes adultes n’acquéraient voix délibérative qu’à partir de la quarantaine, pour employer une métaphore, c’est-à-dire quand ils avaient montré à tous leur bonne gestion de père de famille, dans leur vie professionnelle et dans leur vie privée.

2 – les auteurs et les thèmes.

Emma n’a écrit aucun poème de sa composition. Elle a noté telles œuvres d’auteurs qui connurent le succès de leur vivant et furent en grande partie oubliés dans les années 1920, d’autres à la célébrité inaltérable, et enfin, d’auteurs contemporains de la confection du recueil. Citons Victor Hugo, François-René de Chateaubriand, Alphonse de Lamartine, Leconte de Lisle, Jean Moréas, Emile Verhaeren, Paul Bourget, Pierre Louÿs, etc. Des auteurs qui marquèrent la littérature française ne figurent pas, par exemple, Stéphane Mallarmé et Paul Valéry.

Le choix est conventionnel, socialement recevable, pour employer une locution actuelle épouvantable, ainsi, les textes choisis dans l’œuvre de Pierre Louÿs. Au fil des pages et des mois, les thèmes passent de sentiments éthérés et de situations parfois dramatiques à la plénitude et aux avatars d’un amour tant attendu. Les quatre derniers poèmes en donnent l’exemple : le « Double Amour », « l’Epousée » de Sully Prud’homme, « Destinées » d’Albert Samain et l’extrait d’un poème d’Emile Verhaeren provenant de son recueil, « les Heures Claires » (pages 151 à 158).

Cependant, la réalité tonne dans ces aspirations : dans une carte de vœux de bonne année, une de ses amies annonce à Emma que ses fiançailles sont rompues et qu’elle ne parvient pas à s’en remettre…

3 – Les illustrations.

Peu d’illustrations ouvrent de larges perspectives. Le cahier s’ouvre par 7 illustrations, presque à chaque page. On les croirait venir d’un album confectionné à la fin du 19ème siècle. La Grande Guerre a liquidé la Belle Epoque et moissonné sa jeunesse masculine, mais subsistent des repères esthétiques et agréables, pour ne pas dire confortables. Voici des fleurs, rose, pensée, œillets, finement gouachées ; des chrysanthèmes et le lettrage de deux titres, « Soir » et « A ma mère », ont été repris dans des revues de broderie. Page 13, Emma a utilisé une technique au résultat pataud : un nuage d’encre violette entoure une silhouette de fleur. Elle n’a pas recommencé…

A partir de la page 17, les illustrations se font rares. Quelques plantes séchées, placées en marge des textes, illustre la mode des herbiers répandue par les programmes scolaires et les flores de Bonnier et Layens. La petite photo d’un tableau (page 85) et un joli chromo ovale représentant un paysage enneigé (page 86), par leur rareté, montrent que seul compte le texte. Cependant, une petite photo d’un jet d’eau, devant une grange aménagée en serre, a peut-être été prise chez Emma, à Lamothe-Montravel.

Entre les pages 134 et 135, on trouve la photo d’une jeune femme assise sur un muret, la plaine s’étend jusqu’à l’épaulement des collines. La photo ne porte pas d’annotation et représente probablement Emma.

4 – L’histoire de trois feuillets volants.

Au sortir de l’Ecole Normale, Emma prit un poste d’institutrice puis se maria. Je tiens ces renseignements de sa belle-fille, car elle referma le cahier qui avait accompagné son accession à la vie d’adulte. Peut-être Emma avait-elle mémorisé plusieurs poèmes qu’elle fit découvrir, étudier et apprendre par cœur à ses élèves.

En 1968, un homme rencontré chez des amis communs lui fit parvenir trois feuillets de vers sur le thème de l’amoureux transi, 24 quatrains commençant par ce même vers :

« Ne le dis à personne, le nom de ta bien-aimée ! »

Deux annotations de l’auteur anonyme donnent le contexte : « Ecrit pendant la nuit d’un dimanche où j’avais rencontré une dame chez des amis communs, 12 février 1968, Le Fleix ». Et : « Dédié à Madame Y., institutrice quelque part à Montcaret, J. P. ». Au crayon à papier, l’intermédiaire qui transmit cette pièce de vers à Emma écrivit : « Oublié de vous remettre des feuillets. Je vous donnerai la lettre directement, A. D. ».

C’était exprimer un peu tard et dans un style assez maladroit les émois de la jeunesse, et pourquoi pas ?

En femme d’ordre et de raison, Emma plaça les trois feuillets à la fin de son recueil de poèmes. Ils y avaient leur place. Et elle referma son recueil de poèmes qu’elle conserva jusqu’à la fin de sa vie.

La petite fille d’Emma Tauziac m’avait prêté ce cahier. Je lui ai rendu rapidement sans faire de photos. Impossible d’illustrer cet article.

Les jeunes gens faisaient aussi volontiers des cahiers de poèmes et d’historiettes. Ils préféraient des textes coquins, parfois très crus, surtout quand ils furent militaires, alors que les jeunes filles s’en tiennent aux grands épanchements de sentiments.  

Je vous parlerai sans tarder de ces cahiers faits par des jeunes gens, un article illustré.



[1] A partir des années 1930, le cinéma parlant répand intérêt et fascination pour des vedettes, et des jeunes filles constituent des recueils de photos de leurs actrices et acteurs préférés.  Cette mode s’étiole pendant la Seconde Guerre mondiale.