Voici une carte postale montrant le moulin de Taillade.

 

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Il a été construit sur une butte de terre encerclée par une muraille de pierres bien régulières. Il a encore son toit. L’axe des ailes sortait de la lucarne que l’on voit à gauche du toit. Sur la droite, un madrier sort du toit, à l’horizontale. C’était l’un des supports du timon, cette longue poutre de chêne solidaire de la charpente qui descendait jusqu’au sol et sur laquelle on tirait avec un cabestan pour faire tourner le toit du moulin et mettre les ailes dans le vent.

Devant le moulin, contre la route, c’est la maison du meunier.

Derrière le personnage du premier plan s’ouvre le chemin qui conduit au moulin. Combien de mulets l’ont emprunté, en tirant les carrioles chargées de sacs de blé, puis, en rapportant la farine ?

 

Le moulin n’a plus ses ailes et le timon a été scié et enlevé. Il n’est plus en service quand la photo a été prise.

 

La route est blanche, blanche des caillasses calcaires dont on l’a chargée régulièrement. En pays foyen, on commença à goudronner les routes à partir des années 1930.

 

A droite, des poteaux électriques longent la route. Ils permettent de donner une date approximative à la photo. Le barrage de Tuilières a été édifié sur la Dordogne, en amont de Bergerac, entre 1905 et 1908. Une ligne de 50 000 volts est aussitôt lancée en direction de Bordeaux. Elle passe par  Sainte-Foy la Grande d’où partent des ramifications qui alimentent la vallée et les collines proches.

 

La photo a été prise entre 1910 et 1914.

En 1950, Taillade, les Mauberts et Vergniet ont toujours le même nombre de maisons et abritent respectivement 13, 16 et 2 habitants. 11 personnes habitent aux Saurins et 9 à Cateau.

La densité relative des habitants, à Taillade, est peut-être une survivance des travaux agricoles, avec les vignes et les terres à blé, associées à l’activité du moulin à vent. Les gens portaient leur blé de plusieurs kilomètres à la ronde, trajet qu'ils faisaient à pied, avec leur mulet tirant la carriole, dans un temps raisonnable.

Comme tous les moulins, celui de Taillade était un point de rencontre, de discussions et d’échanges. On appréciait la personnalité, le savoir-faire du meunier, et la qualité de ses services. On pouvait venir de loin pour en profiter.

Le meunier était un personnage important du réseau social. Entre Taillade et les Mauberts, il en est resté la fête annuelle qui s’est tenue jusqu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

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Les cartes de Cassini et de Belleyme ont été tirées à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème. Voici le moulin de Taillade représenté par la carte de Cassini. Le sigle représentant le moulin est près de celui qui figure le bourg de Saint-Quentin de Caplong, vers le nord-est. Les petits signes qui ressemblent à des dollars représentent les vignes. On constate qu’elles s’étendent sur le plateau, ici et là. Elles sont entremêlées de terres à blé. Des bois et des haies larges, contenant des ormes, des charmes et d’autres essences d’arbres, coupent le paysage. Des prairies grasses occupent les vallons. On y met les bovins à pacager. Ils tirent la charrue. La puissance animale, la force humaine et celles que fournissent l’eau et le vent sont les quatre énergies utilisées jusque dans les années 1850, jusqu’à l’apparition des moteurs à vapeur.

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La carte de Belleyme indique le moulin, au nord-ouest du hameau, à proximités de vignes, d’un grand bois et de terres à blé.

Le moulin de Taillade présente des caractères communs aux moulins à vent du pays foyen : la tour cylindrique élancée, le toit conique très pentu qui déborde des murs qu’il protège et le mécanisme installé à l’étage. La meule dormante repose sur deux poutres en chêne parallèles de 80 cm de côté environ. Le toit est recouvert par un essentage d’ardoise ou de tuiles plates.

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" L’album des cartes routières du canton de Ste-Foy » a été établi vers 1870. Le but de ce document était de figurer les routes et chemins du canton et non d’avoir une valeur fiscale. On voit les trois maisons de Taillade mais le moulin n’est pas représenté : il n’était plus en activité. Les premiers moteurs à explosion apparus en pays foyen firent tourner des minoteries et entrainèrent la ruine des meuniers. Alphonse Daudet a raconté la ruine de Maître Cornille. A Saint-André et Appelles, le meunier des Bérangers, désespéré, cassa le mécanisme de son moulin à coups de masse.  

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Il n’existe probablement pas de documents locaux se rapportant à la construction du moulin : jusqu’à la Révolution française, on joignait le geste à la parole et on se mettait au travail sans rédiger d’acte : la parole vaut l'homme ou l'homme ne vaut rien, disait-on encore il y a quelques décennies. Le propriétaire faisait venir la pierre d’une carrière proche. Le charpentier à moulin façonnait le mécanisme et rassemblait les poutres qui seraient utilisées dans la bâtisse. La meule en silex venait d’une carrière proche. Il y avait une carrière dans les falaises de Picon, à Eynesse, une autre dans celles qui dominent le ruisseau du Seignal, à Ligueux. Il en existait d’autres que le temps a enfouies sous la terre et la végétation, et que l’on a oubliées.

Les hameaux et les terres de Taillade et des Mauberts dépendaient jadis de la seigneurie du sieur de Langalerie[1]. En 1633, en effet, le seigneur de Langalerie afferme le moulin[2]. Cependant, le moulin était plus ancien. Sa date précise de construction nous échappe. Mais, comme la plupart des moulins à vent du pays foyen, il a probablement été édifié dans la seconde moitié du 16ème siècle.

Quels ont été ses propriétaires et ses meuniers successifs ? Entre Taillade et les Mauberts, les terres sont riches et avaient attiré des bourgeois de Sainte-Foy. Au début du 17ème siècle, trois anciennes familles foyennes y possèdent une métairie : les Duvergier[3], les Gentillot[4] et les Drilhole[5]. Il est possible qu’une de ces familles ait acheté le moulin au seigneur de Langalerie. C’est une hypothèse à vérifier. En 1874, un M. Bonnaval est le plus gros propriétaire de Taillade. Possède-t-il aussi le moulin ? Il produit 60 hectolitres de blé et 15 tonneaux de vin rouge par an.

Quand aux meuniers, leur histoire est très difficile à esquisser. Souvent, on travaillait dans le moulin de père en fils pendant longtemps, parfois un siècle. Certains ont pu acheter leur instrument de travail, au cours du 18ème siècle. Mais je n’ai trouvé qu’un seul meunier de Taillade, Jean Egulhon (on prononçait Eguillon), fils de feu Pierre, qui est mentionné dans un acte du 7 mars 1615[6].

 

                                                                                                        Jean Vircoulon

 



[1] Arch. dép. Dordogne, 3 E 966.

[2] Arch. dép. Gironde, 3 E 35 535, f° 172.

[3] Arch. dép. Gironde, 9 J 342.

[4] Simon le vieux, des Mauberts, qui épousa ? et eut trois enfants, Simon le jeune, bonnetier, Jean et Zacharie, notaire, qui épousa Anne de la Jonye. Simon fit son testament le 28 février 1626 en faveur de ses frères Pierre, Jean et autre Jean. Arch. Dép. Gironde, 3 E 42 540.

[5] Le 7 avril 1621, obligé pour d. Ph. de Lungs de Symond Syvadon, habitant du village des Mauberts, mestaier en la mestairie des heritiers de feu cappitaine Drilholle,et Jehan Mounier, habitant dudict village des Mauberts, paroisse de Capblanc, et Pierre Javilhe, aussi laboureur et habitant du village du Petit Roc, paroisse de Thoumeyragues, de 19 livres et 20 sous, pour vente de 3 boisseaux et un quart mesture et deux quarts semence, payables à la Madeleine (3 E 20 979, f° 28).

[6] Arch. dép. Gironde, 3 E 35 501, f° 138.