3 - Benjamin Pellis et les effets d’un prosélytisme débordant (1835-1845).

 

31 – Benjamin Pellis

Les souvenirs sur Pellis sont diffus. La biographie de Féret ne le cite pas. Il fut un chrétien évangélique fervent et un professeur tatillon, excellent latiniste. Benjamin Philippe François Pellis était né à Lausanne. Le 23 décembre 1835, il avait épousé Marie-Thérèse Mestre, fille de Théodore Mestre, qui avait créé à Sainte-Foy une école mutuelle renommée en son temps. Il était alors à Sainte-Foy “depuis 15 mois environ”. En 1852, il présida la Société Philomathique de Bordeaux.

 

On conserve deux témoignages sur Benjamin Pellis. Le premier provient d‘un polémiste catholique foyen. C’était en 1838. Le polémiste présente Pellis comme “un très-charitable Suisse”, ami et protégé du savant M. Arago, manquant de franchise, ne reculant pas devant le “mensonge” et les “faux rapports“. Dans le feu de la controverse qui oppose alors catholiques et protestants de Sainte-Foy, le polémiste catholique tombe facilement dans l’excès. Je ne retiens de son témoignage que cette amitié qui liait Pellis à Arago.

Il enseigna les mathématiques aux élèves de la pension Wysoky, à Ste-Foy. Jean Corriger donna des renseignements sur cette pension qu'il désignait comme la pension Rynoski : « Chère pension Rynoski ! Un de mes oncles, pasteur à Saint-L. l'avait fondée, bien des années auparavant, pour notre satisfaction future et l'avait cédée, plus tard, à une famille polonaise composée du père, de la mère et de plusieurs filles, tous gens honnêtes et érudits mais parlant français comme notre professeur de mathématiques (il s'agit de Pellis) qui était un suisse-allemand, et myopes à ne pas distinguer le bout de leur nez »...

Voici le portrait-charge d’un potache sur le pédagogue vieillissant, sous le nom de Bellis : « Le père Bellis était un vieux Suisse, grand, maigre et sec, enfermé dans une grande redingote boutonnée jusqu'au collet, d'aspect militaire, ancien président de la Société philomathique de Bordeaux. C'était aussi un original. Il avait apporté d'Helvétie des locutions biscornues, plus françaises à ses yeux que le français lui-même. Il avait la prétention de nous les imposer et s'irritait beaucoup des rires irrévérencieux par lesquels nous accueillions ses néologismes. Il n'admettait pas qu'on prononçât devant lui le mot rien, et me gratifia, certain jour, d'une retenue de promenade parce que je m'obstinais à ne pas vouloir dire que : "si de deux on ôte deux, il ne reste quoi que ce soit". Je découvris un jour dans un volume de Victor Hugo quelques vers qui me parurent s'appliquer au "Vieux" d'une façon merveilleuse :

"C'est lui qui torturait par la mathématique

Le jeune enfant ému du frisson poétique ;

L'enfermant, noir geôlier, dans de sombres barreaux,

Il le livrait vivant aux chiffres, noirs bourreaux.

Il lui faisait de force ingurgiter l'algèbre :

Il le liait au dos d'un Boismorand funèbre,

Gredin qui le tordait, des ailes jusqu'au bec,

Sur l'affreux chevalet des X et Y".

Je les copiai de ma plus belle écriture et les collai sur son bureau ; ce qui me valut deux jours de cachot et une attention particulière, expression qui, traduite de l'universitaire au français, signifie : "des retenues de promenade à bouche que-veux-tu".

A la fin de sa vie, Pellis n’avait rien perdu de l’ardeur religieuse de sa jeunesse et faisait partie de l’Eglise Evangélique de Sainte-Foy. Il participa au synode qui se tint à Bergerac en septembre 1868.

 

32 – Un contexte scolaire houleux.

En décembre 1845, Isaac Paris nota le contexte scolaire à Sainte-Foy entre 1835 et 1845. Paris était diacre de l’église protestante foyenne. J’ai respecté son orthographe.

« La dicidence (entre Mestre et la Société chrétienne de Bordeaux), avait pris un caractère bien déterminé ; le gendre de Mestre, M. Pelisse était directeur du collège de Sainte-Foy ; et soit conviction ou espéculation, la direction avait pris bien décidément la couleur de la doctrine méthodiste ; il avait choisi un homonier professant cette doctrine ; et quelques jeunes professeurs théologiens, qui paraissaient être de vrais disciples de cette doctrine; la publicité de cette organisation et les recommandations des divers pasteurs dissidents donnèrent, il faut le dire, a cet établissement, mais une année seulement, un nombre assez considérable d'élèves (environ 90). M. Pelisse alors ne douta plus du succès de son entreprise ; au lieu de continuer sa direction à l'application des élèves sur les classes scientifiques principalement, et comme complémentaires l'instruction religieuse, les premières furent négligées, les grans élèves ne furent occupé pour ainsi dire que d'idées religieuses, il envoyait plusieurs de ses élèves évangéliser la campagne, ce qui leur convenait très bien ; mais les autres classes naturellement se trouvaient bien négligées ».          

Voici la suite des notes d'Isaac Paris :

« Cela ne devait pas durer longtemps. En général, les pères de famille les plus religieux même désirent avant tout, ou du moins en même temps, que leurs enfants apprennent les sciences humaines que l'on enseigne dans les collèges, avec les idées religieuses laïque, et lorsqu'ils veulent en faire des théologiens, après avoir pris leurs grades de bachelier, ils se doivent de les envoyer dans les facultés. La grande majorité des pasteurs et des membres du consistoire de l'église de Sainte-Foy n'a pas adopté ni approuvé les idées de la direction du collège ; ils furent tournés en ridicule par quelques professeurs et élèves du collège ; on alla jusqu'à dire que quelques uns d'entre eux (les pasteurs) n'étaient pas chrétiens ; l'influence du collège chercha à annihiler ou affaiblir le caractère de ces pasteurs et a traiter de despotes le consistoire parce qu'il ne voulut jamais se laisser mener par lui, ni approuver ses tendances. On chercha à porter la division parmi les pasteurs et parmi les membres du consistoire ; la minorité qui entrepris cette œuvre ne put jamais y parvenir, une partie de cette minorité se retira du consistoire, l'autre fut repoussée aux élections biennales. Le succès du collège ne dura pas ; l'année après il y eut beaucoup moins d'élèves ; alors Mr Pelis et son beau-père se récrièrent contre le consistoire en disant qu'il avait mis toute son influence pour nuire à la direction du collège. Cette accusation n'était pas fondée, les pasteurs ni les membres du consistoire n'ont jamais été ennemis du collège, au contraire, ils ont fait tout leur possible pour le faire prospérer ; mais pour être juste ils n'ont pas soutenu, dans cette circonstance, la direction de M. Pelisse ».

 

33 – Le Réveil protestant dans la moyenne vallée de la Dordogne.

De ce témoignage essentiel, retenons que Pellis envoya des élèves à la campagne, pour y apporter la « bonne parole » : la Bible, rien que la Bible, toute la Bible, socle sur lequel prospéra le mouvement évangélique. Leur prédication fut bien accueillie dans les campagnes environnant Ste-Foy : les petites gens, agriculteurs et tâcherons, se transmettaient la mémoire de « l’Eglise sous la Croix » du siècle précédent. Ils n’avaient pas oublié les assemblées au désert réunissant leurs ancêtres autour d’un pasteur itinérant, ni les cultes familiaux clandestins. Beaucoup de paroisses protestantes rurales ont une origine évangélique : Montcaret, avec le pasteur Reclus, La Nougarède, St-Avit du Moiron, etc. A Sainte-Foy, la création d’une paroisse évangélique fut tardive.

Les bibliothèques des temples (Gensac et Flaujagues en particulier) et familiales montrent que ce Réveil local s’est nourri du piétisme anglais, surtout avec Wesley, et de l’exemple de Félix Neff, dans les Hautes Alpes.  

Quand une paroisse évangélique fut constituée à Ste-Foy, la librairie protestante Fraysse, de Sainte-Foy, mettait à disposition de ses lecteurs des ouvrages signés par des pasteurs évangéliques. C’est le cas des « Sermons et Homélies par Ernest Dhombres », publié en 1867. Le premier sermon s’intitule « Le cri d’Asaph ou l’idée de Dieu ». Il reprend et expose les grands principes de John Wesley sur le choix du chrétien de se remettre à Christ, sa sanctification présente et sa sanctification dans l’éternité : « si j’ai besoin d’un Dieu qui m’aime, j’ai besoin aussi d’un Dieu qui me sanctifie et me régénère... Enfin, Mes Frères, il nous faut un Dieu qui, au sortir de ce monde, nous reçoive dans ses bras éternels et qui réponde à nos instincts d’immortalité en nous donnant l’assurance d’une éternité bienheureuse ».

En pays foyen, le réveil protestant fut le fait des seuls protestants évangéliques. Leur prédication touche surtout le petit peuple des campagnes. J'ai détaillé leurs croyances religieuses. Les relations avec l'Etat sont simples : il n'y en eut pas : contrairement aux protestants concordataires, ils refusaient les aides pour édifier leurs temples, payer les pasteurs, comme ils refusaient l'autotité et le contrôle étatiques.  

Cependant, en 1845, le consistoire de Sainte-Foy reprit le collège en main et chercha de nouveaux professeurs et gestionnaires pour l’installer dans un cadre théologique orthodoxe. La bourgeoisie protestante foyenne, concordataire, avait fini par gagner le bras de fer engagé depuis si longtemps avec les protestants évangéliques.

 

- 28 septembre 1829. Lettre adressé à Mestre de Paris par Henri de Vieil Castel.

...Mr de St Aulaire est je crois en Suisse et j'ignore le temps de son retour. Cela doit vous contrarier pour l'autorisation de faire la réthorique et la philosophie. M. de Montlul ministre de l'instruction publique, est un ?, à part d'homme public, extremement honnete et serviable. Il connait ma famille, et je lui écrivis tout simplement il y a quelques jours pour lui demander une audience. Elle m'a été accordée aujourd'hui. Je viens de voir son Excellence à l'instant même et je puis mot pour mot vous dire quelle a été notre conversation. Vous savez que ma mémoire me sert assez heureusement.

Après les salutations d'usage et m'être assis dans un bon fauteuil j'ai parlé ainsi.

Monseigneur je suis venu vous entretenir d'une affaire que je vais vous expliquer en vous promettant d'avance d'être concis.

Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires. Il demande l'autorisation de professer le Réthorique et la philosophie. Cette demande que je renouvelle avait déjà été formée sous le précédent ministère par Mr le comte de St Aulaire.

Le ministre. C'est bien mais il faudrait que vous me remissiez une note.

Henri. (tirant un papier de sa poche). J'avais prévu cette demande et voila la note que vous me demandez.

Le Ministre. (prend cette note et après l'avoir lue d'un bout à l'autre et très attentivement). Mais pourquoi donc tous mes prédécesseurs n'avait pas accordé la demande que vous formez aujourd'hui ?

Henri. On était à espérer une réponse favorable lorsque la chute du Ministère est venue tout à coup la retarder. Mr de St Aulaire est maintenant en Suisse et c'est ce qui fait qu'il n'est pas ici à ma place.

Le Ministre. (s'approche de son bureau et écrit quelques lignes en marge de la pétition que je lui ai remise).

Henri (pendant que le Ministre écrit). Ce serait un bien général que l'autorisation que nous demandons. Beaucoup d'élèves peu fortunés finiraient ainsi leurs classes, car il y en a dont les moyens pécuniaires ne leur permettent pas d'aller passer deux ans dans un collège royal.

Le Ministre. (l'interrompant). Certainement, Monsieur. Savez vous quel est le nombre des élèves ?

Henri. Je ne puis vous le dire au juste, mais il est de quatre vingt pensionnaires à peu près sans compter les externes qui sont à la vérité moins nombreux.

Le Ministre. Et ce pensionnat sous le rapport religieux est exclusivement protestant ?

Henri. Oui, Monseigneur.

Le Ministre. Cela vaut beaucoup mieux.

Henri. On avait bien demandé qu'il put être mixte, mais cette condition n'avait pas été accordée.

Le Ministre. On a bien fait. Lorsqu'une pension est exclusivement protestante, par exemple, on évite ainsi toutes contestations. L'influence qu'une religion pourrait exercer sur des enfants élevés dans une autre n'est plus à craindre. Les parents peuvent alors être en repos. Un enfant n'a pas de conscience.

Henri. Ainsi donc, Monseigneur, ce titre de collège protestant ne peut être une raison contre l'autorisation qu'on demande.

Le Ministre. (Rougit tout à coup et reprend vivement). Non, non, Monsieur, la liberté de conscience, la liberté des cultes est enracinée dans nos mœurs. Elle est établie en France de manière à ne pouvoir plus être troublée. Il n'y a que de mauvais français qui puissent parler autrement.

Henri. Les guerres de religion sont de vieilles rancunes qui ne s'éveilleront plus.

Le Ministre. Elles sont passées avec le tems des siècles et ne reviendront pas plus qu'eux. Vous pouvez compter, Monsieur, que je donnerai toute mon attention à la demande que vous me présentez et je vais aussitôt la soumettre au conseil de l'Université.

Je vais maintenant voir Monsieur Cuvier et les autres membres du conseil et tacher d'arranger cette affaire. Je ferai jouer quelques personnages plus puissants que moi et nous réussirons...

Un hazard assez singulier m'a fait rencontrer Mr Fauré dans l'antichambre a attendre comme moi.

Tout à vous,

            Henri de Vieil Castel.