Je remercie M. Cicot et M. Julien Reynal qui m'ont apporté les éléments de cet article : des photos de Paul Martin et un texte de Maria Casarès. François Plat a scanné les photos, je le remercie.

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Paul Martin fut photographe à Sainte-Foy la Grande.

Maria Casarès fut une immense actrice de théâtre. Elle se lia d'amitié avec le comédien Pierre Reynal qu'elle avait connu à Paris, fin 1945 : tous deux jouèrent dans les Frères Karamazov adapté de Dostoïevski par Jacques Copeau et Jean Croué ; à l'affiche, Michel Auclair, Jacques Dufilho, Jean Davy, Michel Vitold, Paul Oettly. Pierre Reynal, qui deviendra l'ami le plus proche de Maria Casarès était né à Sainte-Foy, rue Victor Hugo. 

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Maria Casarès séjourna souvent à Ste-Foy chez les parents de Pierre, M. et Mme Merveilleau - Pierre avait pris pour nom de théâtre celui de sa mère. C'est ainsi qu'elle fit la connaissance de Paul Martin et de son épouse Jeannette. 

39826438_p   Jeannette Martin et Maria Casarès photographiées par Paul Martin.

Albert Camus fut le grand amour de Casarès. Quand il vint retrouver Maria à Sainte-Foy, il rendit visite aux Martin. Il en reste cette photo faite dans l'appartement des Martin, au dessus du magasin de Paul, rue de la République - photo provenant du site de Paul, Vidareps.

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Une autre fois, je vous raconterai l'histoire des dizaines de milliers de photos faites et conservées par Paul Martin. Il me reste à recopier le texte de Maria Casarès sur la fête mariale de Pineuilh le 15 août 1951, à laquelle elle avait assisté. Dans la colonne de droite, regardez les photos de cette fête.

Le nom de l'album : Fête mariale à Pineuilh, 15 août 1951.

Lettre de Maria Casarès à Albert Camus, vendredi 17 (août 1951) matin 

"Mon cher amour,

J'ai reçu hier ta lettre de dimanche, et hier seulement, avant de partir de Ste-Foy ; mais le télégramme est arrivé le 15 au matin. Tout cela était bien doux et je dois dire que les parents de Pierre [Reynal] se sont arrangés pour me faire passer un jour de Marie bien savoureux.

 

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Nous étions arrivés à la maison tous ensemble dans la voiture des Martin, à l'heure du déjeuner, et à partir de ce moment, tout est devenu délicieux sauf l'humeur de Pierre qui a eu une crise de chagrin dont l'origine nous est restée inconnue (je crois qu'il fait un peu de neurasthénie à en juger par les angoisses qu'il éprouve au moment du coucher du soleil). Le soir nous avons diné, le triton et moi chez les Martin, mais trop fatiguée, je n'ai pas pu jouir de leur numéro étonnant. Quel couple insensé !

Le lendemain, ce sont eux qui sont venus passer la journée avec nous, et nous avons fêté ensemble la Vierge et les deux Maries du foyer : Mme Merveilleau et moi. Nous avons "boulotté" (expression de Paul Martin) si copieusement que nous avons eu le soir deux malades, notre hôte et Jeannette Martin, mais cela ne nous a pas empêché d'assister au "mystère" joué au bas d'une colline et de suivre la procession cierge à la main.

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J'ai bien regretté que tu ne puisses pas voir ce spectacle. La représentation sous un beau ciel d'été coupé par des éclairs de chaleur, rayonnant de pleine lune, était merveilleusement émouvante. Seul Dullin, à Paris, aurait pu trouver le génie des couleurs qu'il y avait dans un décor monté avec rien ; et les nombreux amateurs qui incarnaient les personnages de l'évangile valaient par leur innocence et leur sobriété bien de belles distributions parisiennes.

A la fin, au moment du couronnement de Marie, les chants se sont élevés, et la foule, debout, s'est ébranlée. Quatre mille cierges se sont

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allumés et le défilé a commencé vers la croix de lumière érigée sur la colline.

Nous avons monté un chemin sinueux, en rang serré, dessinant sur le fond sombre des prairies un ver luisant immense et ondulé, et nous avons chanté indéfiniment

"Ave, ave, Maria", cierge à la main.

Mais la fin ne couronnait pas les moyens. Cette foule dense méritait dans sa folie concentrée de boire là-haut le sang d'une victime sacrifiée, pour finir en apothéose. Au lieu de cela, un curé, qui aurait dû se faire inscrire au parti communiste, n'a pas cessé de nous insulter pour nous convaincre que nous ne méritons pas les bienfaits de Dieu. 

Heureusement, le prêche a été court ; je commençais à me révolter.

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A gauche, l'abbé Brunet.

Après le crédo, on s'est dispersé et là, la démence a pris les lieux. Plus de chemins, plus de chants, plus de

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respect et vive la joie ! La foule, jusque là ligotée, s'écroulait le long de la colline, bousculante, déchaînée, hurlante. Partout des courses, des halètements, des glissades, des rires, des cris, de sourds frémissements. Les cierges brûlaient les abat-jour en papier qui les protégeaient et dans la nuit soudain orageuse et noire des mains se perdaient. C'était un oui universel et je me suis demandé si à cette heure, le curé pensait toujours que tout ce monde reconnaissant ne méritait pas Dieu.

Nous sommes rentrés et hier, nous avons pris le train puis la Micheline pour revenir à Lacanau.

...

 

Pierre Bernède et son épouse

Je t'envoie des photos de la mère poule ; mais je garde pour ton arrivée toutes celles que Paul Martin a faites, très belles, tu verras".

Albert Camus, Maria Casarès, Correspondance, 1944-1959, Gallimard, 2017.

Photos : Pierre Reynal, surnommé le Triton. Et quatre photos de la fête mariale du 15 août 1951 à Pineuilh, faites par Paul Martin.