1 - Terres connues, friches et sources


Un établissement secondaire pour garçons a existé à Sainte-Foy pendant près de 60 ans, de 1825 à 1883. Son premier directeur fut le pasteur Célestin Bourgade qui exerça ses fonctions de 1825 à 1835. Benjamin Pellis lui succéda de 1835 à 1845. Sur de nouvelles bases, cet établissement poursuivit son existence de 1845 à 1883, avec pour directeurs successifs les pasteurs Jean-Daniel de Félice, Henri Mouchon, MM. Moulinié et Faure.

 

12 - Friches

Naguère, M. Cadilhon a présenté une histoire succincte de la “pension Bourgade”. Récemment, M. François a évoqué les démêlés entre le collège protestant et le curé de Sainte-Foy dans les années 1850. 

Il reste beaucoup à faire ; l’histoire du collège foisonne de thèmes qui n’ont pas encore été traités :
- la création du collège,
- la nature, la diversité et la qualité des écoles à Sainte-Foy et la place qu’y tint le collège protestant,
- la propriété, la situation et la disposition des locaux,
- l’évolution du statut administratif et celle de la vie religieuse,
- les budgets et en particulier la provenance des fonds,
- les listes de professeurs,
- la biographie des directeurs et de plusieurs personnages ayant marqué tel épisode de la vie de l‘établissement,
- les listes d’élèves,
- les modalités de succession d’un directeur à l’autre,
- les programmes et la formation théologique,
- les catalogues des bibliothèques,
- la place et l’image du collège dans la cité et dans le monde protestant,
- les réactions que suscita le collège protestant dans divers milieux catholiques,
- la disparition du collège protestant.

Cette liste incomplète de thèmes s’ouvre sur des territoires inconnus ou presque à cause de la faible quantité de documents qui a subsisté.

Ces documents se rapportent presque tous à des événements exceptionnels ou à des crises sévères : aspects de la fondation, mutation, phases de friction avec les catholiques locaux ou bordelais. Ces documents marquent des moments essentiels de la vie et de l’histoire du collège, mais ce sont des éléments de travail partiels et difficiles à mettre en perspective. Dans ces conditions, il s’agit d’apporter des éléments nouveaux et de signaler des pistes de recherche.

Cette recherche a utilisé des documents inédits. Des questions se posent : quelles furent les relations entre cet établissement et diverses églises et structures protestantes (le consistoire local, les consistoires de Montcaret, Gensac et Bergerac, et la Société biblique de Bordeaux) ? Quelles influences religieuses marquèrent-elles le collège protestant ? A l’intérieur de l’établissement, quelle fut la vie religieuse, avec ses rythmes, ses périodes de plénitude et ses moments de crise ? Le collège forma-t-il de futurs pasteurs ? Et surtout, quelle fut l’influence du collège dans les pratiques religieuses des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne ? Le peu de documents retrouvés ne permet pas de traiter tous ces points.

Un thème servira de fil conducteur : les orientations religieuses successives du collège. Il sera d’abord question du caractère évangélique profond et tonique qui marque les vingt premières années du collège - et de la moyenne vallée de la Dordogne, de 1825 à 1845. Cette note porte sur les premières années du collège, de 1825 à 1830. Une seconde abordera la période allant de 1830 à 1845. Une troisième sera consacrée à la reprise en main “orthodoxe” à partir de 1845. Enfin, il sera question de l’ouverture du collège aux thèses libérales à partir des années 1860.


13 - Les sources

Les documents utilisés sont :
- Un “Cours d’instructions religieuses” professé dans le collège de 1828 à 1830 par le pasteur Jacques Reclus. Il s'agit d'un gros cahier manuscrit,inédit.
- Registre du consistoire de Sainte-Foy, 1804-1837.
- Registre du consistoire de Montcaret.
- Registre de l’Église de la Nougarède
- Notes d’Isaac Paris.
- Notes de Théodore Mestre.
- Deux sermons du pasteur Bourgade.
- Des ouvrages d’époque qui proviennent tous de vieilles bibliothèques du pays foyen. Ils sont cités dans le courant de ce texte.
D’autres sources restent à découvrir ou à redécouvrir, en particulier :
- Registre du consistoire particulier de Sainte-Foy.
- D’autres sermons de pasteurs foyens du début du 19e siècle.
- Documents sur la faculté de théologie de Montauban, les doyen Frossard et Encontre et leurs étudiants.
- Archives de la faculté de théologie de Montauban.
- Archives du consistoire de Nîmes.

Au début du 19e siècle, les questions de théologie eurent une importance considérable pour les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne. Il était exclu de considérer tous les aspects de la doctrine pour ne pas multiplier les pages de cette note. Ont été retenus les aspects de la doctrine qui cernent l’identité des réformés :
- L’autorité de la parole de Dieu.
- La sanctification, avec la question de la grâce et le but des oeuvres ; et la consolation de la mort.
- La communion.
- La forme de l’Église.
- La question du baptême, qui pourtant a fait débat à l’époque, a paru secondaire et n’a pas été retenue.

 

2 - Des temples, des écoles et un collège

Dans les années 1820, la communauté protestante de Sainte-Foy avait mis trois projets en chantier : l’édification de deux temples (l’un à Sainte-Foy et l’autre aux Lèves) et la création d’un collège. En 1881, le pasteur Caris écrivait : “Le temple ne put être construit que de 1824 à 1827, et les catholiques, favorisés par les Bourbon, revinrent à leurs anciennes réclamations; mais, en général, les protestants ne furent pas trop inquiétés et le culte fut toujours régulièrement suivi. Bientôt, un Comité se forma dans le but de fonder un collège protestant ; ouvert en 1828, la direction en fut confiée au pasteur Bourgade. Pendant longtemps, de jeunes protestants de toutes les parties de la France y vinrent chercher l’instruction, et un grand nombre d’entre eux ont été plus tard des pasteurs distingués”.

Caris se trompe sur les dates : ainsi, le collège ouvrit en 1825 et non 1828. Mais il montre la force des réformés foyens qui sortaient enfin de l’anonymat religieux et en partie civil auquel les avait contraints la Révocation de l’Édit de Nantes. Édifier deux temples et ouvrir un collège demandait un travail et des moyens considérables. La communauté protestante de Sainte-Foy mena ces projets à terme. En même temps, le consistoire trouva des locaux de culte dans diverses communes du canton, organisa son fonctionnement, se procura des financements et prit diverses mesures pour favoriser la bonne marche des écoles protestantes.

Nous n’avons pas de renseignements sur le Comité qui prépara l’installation du collège. En 1829, Horace de Vieil-Castel évoquait les débuts du collège : “Il y a quelques années que les principaux habitants de Ste Foy ont fondé dans cette ville un établissement protestant attendu que la population dans ce pays est plus nombreuse de protestants que de catholiques. Cet établissement a prospéré depuis trois ans qu'il est fondé d'une manière étonnante puisqu'il compte déjà quatre vingt pensionnaires“. Célestin Bourgade, l’un des pasteurs de Sainte-Foy en prit la direction, non sans susciter les craintes du consistoire : “M. le pasteur Bourgade communique au Consistoire l’autorisation qui vient de lui être accordée par le grand Maître de l’Université d’élever un collège protestant à Sainte-Foy ; sur les craintes qui lui sont exprimées que le service de nos églises pourrait souffrir des nouvelles occupations qu’exigera de lui la direction de cet établissement, il promet, s’il prenait une extension considérable d’y pourvoir par de nouveaux moyens et d’assurer dans tous les cas la régularité de son service”. C’est la seule mention concernant la création du collège que donne le registre du consistoire. Elle n’exprime pas une totale adhésion du consistoire à ce projet. Le manque de documents ne permet pas d’en savoir plus.

Le collège n’eut pas pour seule fonction de dispenser un enseignement général. En son sein, était enseignée la théologie qui, nous le verrons, était pratiquée dans le consistoire de Sainte-Foy, dans ceux de Gensac et de Montcaret.


21 - La théologie

Les Réformés foyens mirent à profit la liberté de conscience et de culte qu’ils venaient de retrouver récemment#pour reprendre et remettre en forme des thèmes récurrents de la Réforme. Les pasteurs donnèrent une définition précise des principes théologiques qu’appliqueraient les fidèles et des structures ecclésiales qu’il convenait d’adopter. Les pasteurs des consistoires locaux menèrent-ils un travail critique de grande ampleur ou appliquèrent-ils une doctrine qu‘ils avaient reçue toute prête ? Des évolutions menèrent à la dissension.

En avril 1830, le consistoire de Montcaret constata : “Les doctrines religieuses que professe M. le pasteur Reclus sont autres que celles qu’il avait à son entrée dans l’Église. Ces doctrines religieuses ne sont point partagées par ses collègues et les membres du consistoire”. Jacques Reclus fut le seul pasteur à effectuer cette démarche et il joua un rôle considérable : de 1825 à 1828 au moins, il fut le professeur de théologie du collège protestant. Son action entraîna une séparation au sein des réformés de la moyenne vallée de la Dordogne, avec la création d’Églises Évangéliques.

On retrouve à Sainte-Foy des ouvrages de pasteurs et de théologiens étrangers provenant de méthodistes anglais, du pasteur Robert Channing de Boston, de l’allemand Friedrich Schleiermacher, ou des Frères Moraves. Ils ont été publiés dans le cours de tout le 19e siècle et marquent l’évolution du protestantisme dans la moyenne vallée. Cependant, les traces d’une élaboration critique d’une théologie par les pasteurs de la moyenne vallée sont, pour le moment, inexistantes. En ce début de 19e siècle, les thèses unitaristes de Channing et les ouvertures psychologisantes de Schleiermacher ne recueillirent aucun écho en pays foyen, de 1825 à 1830. Ce n’est pas le cas des méthodistes anglais et des Frères Moraves. Nous mettrons en évidence une influence directe et essentielle, celle du piétisme anglais, l’ouvrage de base restant la Bible. Sur l’influence des Frères Moraves, nous ne disposons, pour le moment, que d’indices.

Il y eut certainement des relations suivies avec les facultés de Montauban et de Lausanne, et les éditeurs protestants de Toulouse, Avignon et Lausanne : les nouvelles se propageaient dans les correspondances privées. Un autre indice de ces contacts est le cas de l’un des premiers pasteurs de Montcaret, Christian Heinrich Vent, né en 1792 dans le duché de Holstein et formé par la Faculté de Théologie de Kel. Mais en l’absence de correspondances des pasteurs et de fonds de bibliothèques familiales de l’époque, il est impossible de décrire les relations que les pasteurs des consistoires de Sainte-Foy, Montcaret et Gensac eurent avec d’autres centres réformés.

 

22 - Le “Cours d’instructions religieuses” de Jacques Reclus

Un document donne l’orientation théologique du collège pendant la direction de Célestin Bourgade. C’est un cahier manuscrit épais, dont la couverture a disparu. Sur le second feuillet, le titre se lit à peine : “Cours d’Instructions religieuses données dans l’École normale de Sainte-Foy du 13e décembre 1828 au (?) août 1830“. Le cours occupe 264 pages, les 5 dernières pages sont restées vierges. Le “Cours” est d’une même écriture, mais de rares notes en bas de page semblent d’une autre écriture. Y a-t-il eu deux rédacteurs, ou une même personne a-t-elle utilisé une écriture appliquée et parfois, une écriture rapide, y a-t-il eu une première puis une seconde lecture ? Il semble qu’une même personne ait rédigé tout le cahier. Dans ce cas qui en est le rédacteur ? La personne chargée des cours de théologie ou un des élèves ? Quand à l’auteur de ces “Cours”, il s’agit du professeur de théologie du collège, Jacques Reclus, pasteur à Montcaret. Jacques Reclus avait fait ses études de Théologie Montauban où il avait présenté sa thèse en 1822 : “Thèse sur la satisfaction par Jésus-Christ”. C’était son seul ouvrage répertorié jusqu’à la découverte de ce “Cours d’Instructions religieuses”.

Ce cours ne s’adressait pas à tous les élèves mais seulement à ceux qui se destinaient au pastorat : quelques élèves de la classe de rhétorique, entre quatre et six selon les années. Bien entendu, les rares élèves catholiques n’étaient pas concernés. Le collège était pris entre le désir de n’accueillir que des jeunes réformés et l’éventuelle nécessité d’ouvrir ses portes à de jeunes catholiques dont la présence payante contribuait aux recettes de l‘établissement.

Le cours ne se présente pas comme des notes complétant des éléments acquis ailleurs, dans le cadre du consistoire, ou pris dans quelques uns des nombreux ouvrages publiés à l’époque et donnant des sermons et des études théologiques. Il s’agit d’une présentation globale et structurée du message de la Bible, en 40 leçons : c’est l’exposé d’une doctrine aboutie. Avec ce “Cours d’instructions religieuses”, le collège dispensait une formation religieuse spécifique. A la même époque, c’est-à-dire, avant l’édification du nouveau temple, la communauté protestante dépendant du consistoire de Sainte-Foy recevait-elle une formation religieuse en dehors des cultes réguliers ? En 1816, le consistoire organisa des “instructions religieuses” hebdomadaires, de novembre à juillet". L’habitude s’est-elle gardée ? A partir du 22 décembre 1841, des réunions hebdomadaires se tinrent dans le temple. Une bibliothèque pouvait contenir des ouvrages de théologie, des sermons et des livres d’édification. Il semble que la bibliothèque du consistoire ne fut pas constituée avant 1836.


23 - La publication du cours

Les 40 leçons du “Cours d’instructions religieuses” se terminent en août 1830 avec la fin de ce premier cahier. Ensuite, ce cahier fut revu et augmenté. On en retrouve l’esprit et souvent la lettre dans un ouvrage anonyme publié chez K.-Cadaux, à Toulouse, en 1842 : “La religion chrétienne exposée d’après la parole de Dieu“. L’auteur a maintenu le plan des “Cours d’Instructions religieuses” qui forment les 138 pages de la première partie de l‘ouvrage. En conclusion de cette première partie, il a ajouté un chapitre sur “l’Église”. Puis, vient une “deuxième partie, La morale chrétienne, ou les devoirs des croyants”, qui donne 16 chapitres en 237 pages et développe, en particulier, chacun des dix commandements. Il est légitime d’attribuer cet ouvrage au pasteur Jacques Reclus.

Dans cet ouvrage, certains chapitres des “Cours” ont été modifiés. Lorsqu’il présente son sujet, Jacques Reclus va à l’essentiel dès les premières phrases. Il a ajouté des passages explicatifs. Les arguments, les nombreuses citations de la Bible et des paragraphes entiers ont été repris tels quels. La publication portant son travail dans un milieu extérieur au collège, Reclus a peut-être tenu compte de récentes publications protestantes et des nombreux opuscules au moyen desquels catholiques et protestants polémiquèrent, à Sainte-Foy, mais aussi à Castillon, Bordeaux, Orthez, Toulouse ou Montauban dans les années 1825-1840. Le livre de Reclus complète son cours et donne un sens à la démarche du chrétien : l’aspect doctrinal est suivi par la définition d’un cadre moral basé sur le respect des dix commandements.

Cette édition ne porte pas la mention qu’elle provient d’un cours professé au collège de Sainte-Foy. Son tirage fut certainement modeste, même si elle fut publiée par la “Société des Livres religieux de Toulouse. Il n’y eut pas d’autres éditions. Pour le moment, j‘ai retrouvé cinq exemplaires de cet ouvrage parmi lesquels deux étaient conservés en pays foyen. Ce n’est pas suffisant pour mesurer l’audience que cet ouvrage eut chez les réformés de la moyenne vallée de la Dordogne.

Les “leçons préliminaires” présentent “la religion en général”, puis, donnent un “témoignage de Dieu” et enfin, démontrent, selon l’esprit de l’époque, “l’authenticité et la vérité de l’Écriture”. Sur ces bases solides, le cours traite, en particulier, de Dieu, de Jésus-Christ, du Saint-Esprit, de la création, du pêché, de la sanctification, de la vocation et de la foi.

 

 

24 - L’autorité des Écritures

L’authenticité et la vérité de l’Écriture sont à l’origine de la Réforme et pendant des générations, de nombreux réformés polémiquèrent avec des catholiques pour démontrer que la parole de Dieu est dans toute la Bible. rien que dans la Bible, et que la foi, la sainteté et les miracles ne pouvaient se rapporter, selon eux, à une église, l‘Église romaine, mais seulement à Dieu. Au début du 17e siècle, un pasteur foyen Jean Misaubin publia à Sainte-Foy un ouvrage sur cet thème, un ouvrage parmi tant d‘autres ouvrages analogues qui parurent du 16e siècle au 18e siècle.

Le “Cours d’Instructions religieuses” redonne cette affirmation de l’authenticité de la Bible sans aborder le rôle de l’Église catholique. L’auteur du “Cours d’Instructions religieuses” se place dans le courant traditionnel des théologiens protestants : la “Parole de Dieu” est inscrite dans la Bible, toute la Bible, rien que la Bible. On pourrait multiplier les citations extraites du “Cours” qui illustrent ce thème. La longue période du “Désert”, entre la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et l’Édit de Tolérance (1787), avait solidement lié le réformé à sa Bible ou ... à son manque de Bible. Ainsi, au milieu du 18e siècle, la famille Baraton de “Saint Avit Grave Moiron” acheta en commun une bible et la page de garde porte l’émouvante inscription que chacun s’engageait à prêter l’ouvrage au membre de la famille qui en ferait la demande, au delà de la succession des générations.

Un autre facteur, rarement exposé, a contribué à cheviller le réformé à la parole de Dieu. On considérait alors unanimement que la création du monde s’était déroulée un peu plus de quatre millénaires avant la naissance du Christ et n’avait duré que six jours. Pour le chrétien de l’époque, Dieu, sa création, ses créatures, hommes compris, et son fils fait homme, Jésus-Christ, appartenaient à une proximité spatiale, temporelle et mentale, une proximité tangible et quotidienne. Les notions de temps et d’espace avaient des aspects subjectifs qui nous étonnent aujourd’hui. Ainsi, en 1815, les habitants de Bergerac qui entendirent des coups de tonnerre dans un ciel serein pensèrent qu’il s’agissait de coups de canons tirés dans des combats qui se déroulaient à Bayonne ou à Périgueux ! C’est dire la forte assimilation entre des perceptions non analysées et des a priori qui avaient valeur de certitudes admirables. Il en allait du temps comme de l’espace. Avec cette même démarche mentale, on admirait une création à peine sortie de la main de Dieu et dont on commençait à découvrir les multiples splendeurs. L’une des principales preuves de l’existence de Dieu, sinon la première, chez les Réformés, était alors le spectacle de la création. Le “Cours d’Instructions religieuses” ne manque pas de le souligner. Être sur terre, c’était être dans la main de Dieu.

 

25 - La sanctification

La sanctification était un cadeau de Dieu. Elle accompagnait le chrétien durant sa vie puis après sa mort, jusqu’au jugement dernier. “La sanctification est l’œuvre de Dieu et non pas de l’homme ; il est en effet impossible que l’homme la fasse ou qu’il y contribue en rien pas ses forces naturelles puis qu’il n’en a point pour le service de Dieu” Roi V, 6.

Jacques Reclus soulignait l’importance de la sanctification : “Nous comprenons en effet que nous aimons le Seigneur et sommes disposés à le servir, puisque c’est en celà que consiste la félicité des saints dans le ciel - Apoc. VII, 15, XXII, 3. Aussi la sanctification est-elle une grâce acquise par Jésus-Christ à ses rachetés et donnée à ses fidèles - 1 Cor. I, 30, Jean XVII, 19, Eph. V, 25n 26. D’où il résulte que tous ceux en qui cette sanctification n’aura pas été faite seront rejetés de Dieu comme n’ayant aucune part à la mort de J. C. - Math. VII, 21-23. Tous les fidèles sont donc appelés à la sanctification - 1 Thes. IV 3-7”.

Cet aspect des “cours” de Reclus nous paraît essentiel. Il contribuait à souder les “appelés” entre eux, en particulier au moment de la communion qui n’était offerte qu’aux personnes que leurs “frères et sœurs” jugeaient comme sanctifiées. Et puis, le croyant devait ressentir les effets bénéfiques de la sanctification chaque jour de sa vie et aussi, au moment de sa mort. La sanctification assurait “l’immortalité” du croyant. Vers 1830, le pasteur Samuel Jousse prononça un sermon sur “la vie et l’immortalité” dans le temps de Moncaret. Il s’agit d’un thème de théologie important qui ne sera pourtant pas développé ici.

L’expression de la foi était présentée comme le garant de la sanctification. Comme la prière et le chant de louange, les oeuvres exprimaient la foi du juste devant Dieu.

Le “Cours” ne développe pas la justification devant “les autres hommes”. Par contre, il présente l’argumentaire classique sur la place des oeuvres dans la justification. Si les oeuvres sont nécessaires, seule la foi justifie le chrétien : “Nous pouvons dire aussi avec St Jean que notre cœur est pur, lorsqu’il ne nous condamne pas, et que par la foi, nous avons une assurance auprès de Dieu - Jean III, 21. St Paul exprime le même fruit de la foi et de la justification quand il dit que ceux qui sont justifiés par la foi, ont la paix avec Dieu - Rom. V, 1.Tous ceux qui sont ainsi justifiés seront aussi glorifiés - Rom. VIII, 30, Tite. III, 7“, enseigne le pasteur Reclus. La foi qui sauve, c’est la doctrine calviniste, ce que l’on a appelé par la suite le particularisme. Avant tout, la théologie de Reclus est un retour à la source de la Réforme : la Bible. Pour lui, les oeuvres témoignaient de la vivacité de la foi et en aucun cas, n’aidaient au rachat des pêchés. La justification par la foi et non par les oeuvres fut prêchée avec force à Montauban par des pasteurs comme Frossard ou à Genève par les pasteurs Malan, Gaussen et Cellérier. Cette doctrine provoqua des controverses entre réformés pouvant aller jusqu’à la destitution des pasteurs qui l’enseignaient. Nous verrons que ces turbulences survinrent dans la moyenne vallée de la Dordogne.


25 - Une Église de Dieu

Pour l‘auteur du “Cours d‘Instructions religieuses“, le chrétien n‘avait pas à rapporter sa foi ni ses actions à une Église ; il s‘en remettait à Dieu, à sa conscience et aux autres hommes :”Dieu, notre conscience et les autres hommes peuvent donc être considérés comme trois différents tribunaux devant lesquels nous avons à être justifiés”#. L‘auteur ajoute : ”Un cœur pur, une bonne conscience ne sont autre chose qu‘une conscience purifiée dans le sang de Christ par la Foi. Héb. IX, 14, X,22, 1 Pier. IIII, 21“.

Ce sont les seules mentions que le “Cours” fait de la conscience de l’homme, avec ce sens précis : la conscience n’est pas régie par la raison, mais inspirée par le Saint-Esprit et vivifiée par la foi en Jésus Christ. Le libre examen et le libre arbitre dont les réformés d’aujourd’hui nourrissent leur mémoire collective n’avaient pas, à cet époque, leur sens actuel. Au début du 19e siècle, pour Jacques Reclus, la conscience équivalait à la foi qui est un don de Dieu et ce n’est pas à l’autorité de sa conscience mais à celle des Écritures que le chrétien devait se soumettre. Le libre arbitre et le libre examen de pouvaient s’exercer que dans le strict respect de la parole de Dieu. C’est dire les limites qui leur étaient imposées.

Ce point de vue avait été combattu et abandonné par le théologien Allemand Friedrich Schleiermacher dès la fin du 18e siècle. Jacques Reclus n’en fait pas mention, comme il ne cite jamais les points de vue différents de celui qu’il expose. Il donne ses convictions religieuses dont la force lui suffit à éviter le terrain de la polémique. A l’instar des piétistes anglais de la fin du XVIIIe siècle, il place sa doctrine au dessus des courants divers et contradictoires.

Le “Cours” ne précise pas le rôle d’une structure ecclésiale dans ce contact privilégié entre le chrétien et Dieu. Il est vrai qu’en 1828, peu de réformés théorisaient sur la nature et le sens des structures ecclésiales. Jacques Reclus donne une vision biblique de l’”église” dans la leçon qu’il consacre à “L’union de Christ avec son Église”. Voici les versets qu’il cite à propos de la réunion de chrétiens en une église : “Nous avons été élus en Christ avant la fondation du monde (Ephés. I, 45. La grâce nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles (2 Tim. I, 9). Nous avons la rédemption en Christ dans le sang (Eph. I, 7)”.

Cette église, réunion d’élus, de sanctifiés, impliquait une pratique ecclésiale pétrie de morale et qui nous paraît aujourd’hui d‘une extrême rigueur : les anciens et les diacres assistaient le pasteur dans la conduite quotidienne du petit troupeau, vivifiaient la foi des pratiquants et n‘admettaient pas à la table de communion les personnes dont la foi était jugée vacillante.

L’ouvrage publié à partir du cours, en 1842, consacre un bref chapitre à “l’Église”, qui se situe dans l’orthodoxie réformée. Il donne de grands principes et des généralités qui échappent aux vives polémiques que les réformés entretenaient alors entre eux à ce sujet. La structure et la pratique ecclésiales étaient pourtant une préoccupation de Jacques Reclus. Il n’a pas abordé ce point dans son “Cours”, mais il appliquait son système théologique dans sa paroisse de Montcaret. C’est d’ailleurs un point précis de théologie appliquée, si je peux dire, la communion, qui l’emmena à donner sa démission : Jacques Reclus avait refusé de donner la communion lors d’un culte, parce que il doutait de la foi de certains participants. Peu de temps après avoir donné la dernière leçon de son cours, il quitta le collège protestant de Sainte-Foy avec sa famille pour aller créer et diriger une paroisse à Castétarbes, près d‘Orthez.


A  suivre.