La façade de cette maison donne sur la place Broca. Le vaste jardin qui la touche, sur son côté ouest, s’étend entre la rue et le ruisseau du Véneyrol.

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Sur cet extrait d’un plan cadastral établi vers 1950, la maison et un chai construit en dur occupent la parcelle 691 et le jardin, la parcelle 692.

Cette demeure est restée dans la même famille depuis sa construction, il y a plus d’un siècle. La tradition familiale indique qu’elle a été édifiée en 1889. Nous verrons que cette date est erronée : elle ne figure pas sur des cartes postales datant de 1900 ou de 1901. C’est peut-être en 1889 que les ascendants des propriétaires actuels achetèrent les parcelles concernées. Il faudrait vérifier ce point qui touche à l’urbanisation de la partie sud de Sainte-Foy.

De façon générale, entre 1870 et 1910, environ, une vague de constructions atteignit Sainte-Foy. Elle s’étendit autour de la place de la Mairie, dans les rues commerçantes et dans les quartiers nord de la bastide proches de la Dordogne, qui fut longtemps une grande voie de communication et de commerce. Dans ces zones bâties, les nouvelles demeures remplacèrent de vieilles maisons à colombages qui dataient des années 1500.

Le tiers sud de la ville, en grande partie consacré aux jardins, reçut aussi de nouvelles maisons. Ces quartiers disposaient alors de commerces et d’artisans.

Plusieurs centaines de maisons illustrent ce mouvement d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire de la bastide[1]. Cette vague de constructions fut portée par des flux économiques considérables qu’il est impossible d’estimer : devis, plans et factures, tous documents privés, ont disparu depuis longtemps et ceux qui ont subsisté nous échappent. On ne sait rien ou presque des flux économiques puissants qui irriguèrent la bastide. Constatons qu’en un peu plus d’une génération, ils permirent l’édification de plus de 300 nouvelles demeures.

Une embellie économique d’une pareille ampleur met à mal la thèse trop rapidement donnée selon laquelle la crise du phylloxéra, qui atteignit le pays foyen entre 1872 et 1876 et anéantit les vignes, provoqua un besoin immédiat d’argent[2]. La population foyenne de la seconde moitié du 19ème siècle, avec ses pauvres, ses travailleurs en situation précaire, ses riches voire ses très riches habitants, est encore mal connue[3]. Mais globalement, Sainte-Foy possédait des ressources énormes.

De façon particulière, l’urbanisation de la place Broca est liée à l’aménagement du chemin de fer et à la construction de la gare. Venant de Libourne, la ligne du chemin de fer arriva à Sainte-Foy en 1875. Avec la gare flambant neuve, le mouvement des passagers et des marchandises apportèrent un élan économique extraordinaire à la vieille bastide. Prenant sur la route de Duras, une rue fut ouverte pour mener à la gare. Partant du monument aux morts, sur la route d’Eymet, l’avenue de la Gare, actuel boulevard Paul Bert, fut tracé. Ces deux artères présentaient des caractères analogues, chacune disposant de café(s), d(une salle de spectacles, avec une touche pittoresque d’exotisme.

Sur l’avenue de la Gare se trouvaient la salle Linard et le Café de l’Orient, situé en face de la gare. Une rangée de palmiers bordait l’avenue. De chaque côté de l’avenue, s’élevèrent des villas inspirées de l’architecture des chalets suisses qui fut tellement à la mode en France à partir des années 1850 ; autant dire que les demeures de l’avenue Paul Bert font penser à des villas de bord de mer. Comme dans d’autres bourgades de France, ce quartier fut appelé Le Petit Nice. Les palmiers gelèrent pendant l’hiver de 1956 et ce nom ensoleillé a disparu.

Partant de la place Broca et en allant vers la gare, se trouvaient d’abord le café Proca, j’ai bien écrit Proca, et ensuite, le casino Rey. A l’origine, le cafetier donna à son établissement le nom de Café Broca. La famille du célèbre médecin lui fit un procès qu’il perdit. Il dut changer son enseigne. Le cafetier se contenta d’enlever la boucle du bas de Broca et c’est ainsi que les photos des années 1900 montrent bien le café Proca. L’architecture du bâtiment est étonnante : elle associé le volume massif de l’établissement, avec un étage, à des fenêtres de type mauresque, avec des vitraux de couleurs jaune, rouge et bleu. Des dessous de fenêtres apportaient la couleur verte avec leurs parements de briques vernissées. Enfin, reprenant la mode de l’époque que l’on retrouve dans des écoles et des gares, des bandes de briques rouges alternaient, sur les murs, avec des bandes d’enduit blanc. Sur la droite, quand on regarde le café, un portail de fer, fixé au mur et à un pilastre s’ouvrait sur un petit jardin. Ensuite, sur un remblai du terrain, s’élevait une étrange maison étroite et petite, avec une façade flanquée de deux tours minces et un toit très pentu. Venait enfin un hangar en bois qui portait un panneau publicitaire sur lequel on lit : chocolat ?.

Voici une carte postale de cet ensemble. Elle a été tirée par Guillet, photographe à Libourne, d’après une photo prise à la toute fin des années 1890 ou en 1900 ou 1901. La carte a été postée en septembre 1901.

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La maison qui nous intéresse n’existait pas encore. Elle a remplacé la petite maison avec ses deux tours maigrelettes. Un jardin fut aménagé à la place du hangar.

Poursuivons notre promenade dans le quartier avant de revenir à la maison. Dans les années 1900, le casino Rey était un vaste hangar en bois attenant à un café. En 1906, monsieur Rey fit rebâtir son casino en dur. Aujourd’hui, cet établissement est devenu une chambre funéraire, mais son actuel propriétaire a restitué la façade d’origine.

Le café Proca était le siège de la loge maçonnique. Les écoles laïques organisaient leur kermesse annuelle dans les jardins du casino Rey. Des bains-douches furent ouverts dans la rue d’en face. Enfin, le long de l’actuel boulevard Charles Garrau, toujours dans les années 1900, furent bâties des maisons à loyers modérés. Cette partie de la ville était dévolue aux petites gens et aux républicains. 

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Construction des maisons à loyer modéré

Par contre, l’avenue Paul Bert, le Petit Nice, comme on l’appelait, penchait vers la droite conservatrice, avec ses belles demeures cossues et la salle Linard, qui recevait les membres de la société d’escrime et les réunions de la droite catholique nationaliste. 

Dans l’urbanisation du sud de la ville, se retrouve le clivage politique et religieux qui a marqué Sainte-Foy pendant tout le 19ème siècle et jusque dans les années 1960. 

Revenons à notre maison du 2, place Broca, même si elle n’est pas encore bâtie en 1900, comme on le voit sur cette autre carte postale qui présente la petite maison aux tourelles :

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La maison aux tourelles apparaît bien fluette à côté de l’imposant café Proca. Peu d’années s’écoulent, et monsieur Larthomas fit démolir la maisonnette et le hangar pour bâtir la maison qui nous intéresse. On l’aperçoit, sur le bord droit de cette carte postale, avec son toit qui avance beaucoup au dessus d’une terrasse.

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Cette carte postale n’est pas datée. Devant le café, les arbres ont pris taille et vigueur. Voici une photo actuelle de la maison :DSCF5673 

On situe bien la terrasse, au dessus du garage. Entre celui-ci et le café, devenu une agence d’assurances, le portail qui s’ouvrait sur un petit jardin a fait place à un garage. Des feux tricolores sont apparus, les modes de vie ont changé. 

Quand M. Larthomas fit construire sa maison, dans les années 1900, il n’y avait qu’une dizaine de voitures dans le canton de Sainte-Foy. La campagne irriguait constamment Sainte-Foy, avec ses acheteurs, leurs carrioles et autres charrettes tirées par des ânes, des mulets ou des chevaux, et aussi, les rues encore empierrées, les trottoirs en terre où poussait l’herbe, et les boulevards où s’élevaient des arbres majestueux. Avec son vaste jardin et sa terrasse, cette maison était une thébaïde. Voici la place Broca  telle qu’on la voyait à l’époque, et aujourd’hui :

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La première photo fut prise vers 1900, dans l’alignement de l’actuelle rue Victor Hugo. J’ai pris la seconde ce 22 novembre 2013 depuis la terrasse. Il avait plu, le ciel était maussade et les arbres perdent leurs feuilles. Entre ces deux photos qu’un peu plus d’un siècle séparent sont apparus le goudron et les voitures.

La voiture présente le paradoxe de réunir des gens éloignés et pourtant, elle nous éloigne les uns des autres : la vie de quartier s’est éteinte, ou presque, et on imagine volontiers monsieur Larthomas et les siens, installés sur leur terrasse, jadis, l’été, en fin de journée, regardant passer les promeneurs, les saluant et discutant avec eux. La terrasse fut comme une pièce essentielle de la maison, agréable, avec son muret évidé en haut pour recevoir des fleurs. Elle est restée comme à l’origine, et il faudra faire un bel effort d’imagination, une imagination joyeuse et tonique, pour lui rendre sa fonction de point de vue panoramique confortable et gratifiant : une loggia, que sais-je, je ne suis pas architecte, mais je sens que cette terrasse est un atout exceptionnel.

Je n’ai pas beaucoup de renseignements sur ce monsieur Larthomas qui fit bâtir cette maison. Il avait ouvert le Nouvel Hôtel, au 102 de la rue Victor Hugo. En 1911, un certain Clerc lui succèda. Les annuaires de la Gironde et les programmes des fêtes avec leurs encarts publicitaires, nous donnent le nom de deux autres tenanciers : Avril Faure dans les années 1930 et au moins jusqu’en 1947, et monsieur Fournier en 1954. Je me rappelle son bar américain et le comptoir beaucoup plus haut que moi, qui avais 7 ou 8 ans à l’époque.

Larthomas fut l’un des premiers bourgeois de Sainte-Foy à faire construire une maison hors de la ville. Des jardins longeaient encore les routes qui partaient de Sainte-Foy. Ils appartenaient à des foyens, souvent des petites gens, qui y cultivaient des légumes. Trois phases d’urbanisation semèrent des maisons sur ce qui avait été des jardins : avant 1914, après la Grande Guerre et dans les années 1930, et enfin à partir des années 1950. Les deux premières vagues d’urbanisation présentent des caractères architecturaux analogues : les maisons ressemblent à des villas de bord de mer, parfois cossues et souvent confortables. On allait y passer le dimanche dans le calme et la chaleur familiale. Quelques centaines de mètres suffisaient à rompre les rythmes professionnels, à s’extraire de la ville pour se plonger dans la campagne, et toujours dans une convivialité de voisinage gratifiante.

En 1900, à l’orée du siècle, ce fut la Belle Epoque pour Larthomas et tant d’autres.

A suivre. 


 

[1] On fait le même constat dans la moyenne vallée de la Dordogne et au-delà.

[2] Hubert Bonin, Le Crédit Agricole de la Gironde, la passion d’une région (1901-1991), p. 15.

[3] ,et Jean Vircoulon, Les origines du Crédit Agricole Mutuel de Sainte-Foy.