A Sainte-Foy la Grande, au moment de la Libération, sept femmes et un jeune homme furent tondus. 

Ce sont les chiffres dont je dispose pour le moment. Je vais vous en parler sans dire de noms : ni ceux des tondus ni ceux des "coiffeurs".

En 1945, Jean Corriger publia un ouvrage, "La libération de Sainte-Foy", placé "sous les auspices du Comité de Libération de Sainte-Foy-la-Grande". Bergeret, qui dirigea la résistance de la Dordogne Sud, écrivit dans la préface : "Il sera donc très difficile à l'historien futur d'établir une synthèse véridique et harmonieuse des événements qui traversent notre récent passé. Encore faudra-t-il qu'il possède les éléments d'information nécessaires à cette synthèse. C'est en partie dans l'histoire locale qu'il puisera ses informations. Je souhaite qu'il trouve dans chaque petite patrie un chroniqueur aussi net et aussi scrupuleux que M. Corriger".

L'ouvrage ne signale pas qu’il y eut des personnes tondues à Ste-Foy et peut-être aussi, en pays foyen.

L’ouvrage de Jean Corriger avait pour but de parler de la Résistance à Ste-Foy et de la présenter sous son meilleur aspect : il fallait retrouver la convivialité traditionnelle qui avait été malmenée et brisée par tant d’événements depuis l’entrée en guerre de la France.

« Un vent de fureur et de haine » souffla pendant les phases de la Libération, nota un Foyen. J’ignore si cette formule lui fut inspirée par le fameux « discours du vent mauvais » que Pétain prononça le 12 août 1941. La tonte de 8 personnes, à Sainte-Foy, illustre ce vent de fureur et de haine.

Mes sources d'information sont des témoignages de foyens écrits à l'époque, des journaux et revues datant du second semestre 1944, et des entretiens.

A Sainte-Foy, les raisons de l'arrestation des personnes tondues et surtout de leur humiliation publique ne tiennent pas devant de nouvelles informations.

Ouvrons le dossier.

1 - Les femmes.

Ce sont : une commerçante foyenne et sa fille âgée d'une vingtaine d'années. Quatre jeunes filles et une foyenne aisée sans profession.

L'affaire commença le 11 août 1944 par l'arrestation du mari de la commerçante : "M. Trucmuche, amené de son domicile dans la rue a été molesté et giflé par des F.T.P. F.I.".

Notre témoin définit ainsi ce groupe de résistants : "...Si réellement ce groupe (le nom est groupe Bellanger) s'est formé pour combattre les Boches qu'il aille là où il y a des Allemands. Bergerac qui n'est pas très éloigné de Sigoulès est occupé depuis longtemps pas les Allemands ; la place du groupe Bellanger semble être toute indiquée autour de Bergerac plutôt qu'à Sainte-Foy où il n'y a pas un seul Boche. Mais ! ces salopards de maquisards évitent les endroits où il peut y avoir du danger. Le groupe Bellanger, commandant Annic est composé des gens des localités de Sigoulès, Villeneuve-de-Duras, Saussignac".

Dans la nuit, des résistants revinrent s'emparer du commerçant, de sa femme et de leur fille. Ils furent amenés sur le trottoir, devant la devanture de leur commerce. "Un des résistants tenait une mitraillette. Un type criait : -Tue-les, Tue-les ! C'était affreux. Il ne l'a pas fait. Ils ont coupé les cheveux aux femmes. Le lendemain, dans son commerce, la mère était au travail. Elle avait mis un fichu sur sa tête, d'où dépassaient des cheveux mis en accroche-coeur : elle avait ramassé des mèches. Je la revois, c'était une petite femme, elle avait une grande gueule. Elle admirait Pétain et elle le disait à voix forte. Son mari était antisémite, mais pendant la rafle des Juifs, une semaine avant la tonte, environ, il était allé avertir les Juifs de son quartier. Il leur avait dit de se cacher. Comme quoi...".

Le témoin de la tonte de Mme Trucmuche et de sa fille ajoute : "Quand il y a eu la rafle des juifs, au début du mois d'août, les "coiffeurs" s'étaient cachés. On les a pas vus, eux "!

Dans le journal quotidien de notre témoin : "dimanche 13 août, d'après des informations non contrôlables, une commerçante, sa fille et une autre demoiselle auraient reçu la visite des jeunes maquisards qui leur auraient coupé et rasé tous les cheveux. 

Curieuse formulation : trois femmes tondues publiquement, en quoi est-ce une information incontrôlable ? Pourquoi un verbe au conditionnel ? Un cas de foyenne tondue en donne certainement l'explication : "trois résistants ont arrêté une jeune fille et l'ont maltraitée jusqu'à lui couper les cheveux et les poils cachés".

Le mémorialiste foyen mentionne cinq jeunes "coiffeurs" qui appartenaient au groupe Bellanger (FTP) qu'il définit ironiquement ainsi, le mardi 15 août : "Des braves soldats de la "Dissidence" du groupe Bellanger composés en majeure partie par des communistes de la région de Sigoulès, de Monestier, de Villeneuve de Duras, Margueron".

download

 

Ce dimanche 13 août, note le mémorialiste, "vers 20 heures une voiture et un groupe de FTP FI a obligé à se promener à travers les rues de la ville une femme mal vêtue et la tête entièrement rasée portant sur la poitrine un écriteau indiquant qu'elle s'était rendue coupable et cause de l'arrestation de M. Blondel. Excités par des maquisards, les enfants l'insultaient. Quelques hors la loi, des faillis, banqueroutiers applaudissaient. Les communistes et les frères trois points ricanaient. Car pour tous ces badauds, la femme que l'on accablait d'injures et que des voyous arrosaient de seaux d'eau au passage, était domiciliée à Saint-André (fille pieuse et honnête). En écrivant ces lignes, nous n'avons aucun parti pris. Nous constatons un fait sans même essayer d'innocenter une femme si toutefois elle est coupable, ni de plaider en sa faveur. Mais à voir les figures réjouies de ceux qui l'accablent, nous nous demandons si cette jeune fille, c'est vraiment à cause de l'arrestation de Mr Blondel qu'on l'a condamnée. Il faudrait plutôt y voir une autre raison : consultez la liste des personnes arrêtées ainsi que celle des personnes dont les maisons ont été pillées : vous n'y trouverez aucun communiste, aucun Radicaux trois points, aucun S. F. I. O.. Les loups hurlent mais ne se mangent pas entre eux". - Jean Blondel était maire de St-André et Appelles.

images

 

En 1945, le dénonciateur de Jean Blondel fut arrêté. Il avoua et fut jugé à Bordeaux. Sud-Ouest consacra un article à son jugement, dans lequel on apprenait son nom, son origine, les raisons de sa dénonciation et sa condamnation. Il y a une dizaine d'années, j'avais retrouvé ses aveux signés. La jeune femme tondue jadis parce que "coupable et cause de l'arrestation de M. Blaondel" était morte depuis 6 mois. Sa vie avait été marquée par l'humiliation publique, injuste et imméritée d'août 1944.

Plusieurs personnes m'ont signalé le cas d'une foyenne aisée, elle aussi tondue, parce que son fils s'était engagé dans la L. V. F., la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme. Je ne sais pas ce qu'est devenu le fils.

Ces six femmes furent tondues quatre jours environ avant le départ définitif des soldats allemands passant par le pays foyen. Une subit l'épreuve dans sa totalité : la tonte, "la promenade" en ville et le bain forcé ("la femme que l'on accablait d'injures et que des voyous arrosaient de seaux d'eau...").

A partir du 17 août, on se rendit compte qu'il n'y eut plus d'uniforme allemand à Sainte-Foy. Ce fut appelé la Libération de Ste-Foy. Le 24 août, une autre jenue fille subit toutes les épreuves qui accompagnaient la tonte : "Mademoiselle Machinchose, belle-sœur d'un milicien foyen, à qui on avait coupé les cheveux quelques jours auparavant, a été obligée d'assister à l'abandon de ses cheveux au milieu de la chaussée où les gens les ont piétinés. La jeune femme exposée place de la mairie vient de Vélines à pieds ; elle est trop légèrement vêtue pour être exhibée devant des enfants. On lui a fait prendre un bain forcé dans la rivière, puis on lui fit parcourir de force certaines rues. Un jeune résistant s'est signalé par ses brutalités envers une malheureuse". C’est le second cas d’humiliation totale qui intervint après la Libération de Ste-Foy.  

e jeudi 24 août, le mémorialiste foyen nota : à Bergerac, "après le départ des Allemands, les maquis prirent possession de la ville et les vexations et arrestations des civils commencèrent. Femmes têtes rasées (qui aurait pensé qu'il y avait beaucoup de perruquiers et de tondeurs parmi le maquis), femmes têtes rasées promenées à travers la ville : seaux d'eau, crachats, bousculades, etc., etc.).

A Bordeaux, la "promenade" d'après tonte eut une autre ampleur : les victimes nues furent précipitées dans la Garonne et qu'importe si elles se noyèrent : c'était des "collaboratrices horizontales" (cf. Sud-Ouest, n° 1, 29 août 1944).  

Deux personnes m'ont dit qu'à Monpazier, une jeune fille fut bouillie vive jusqu'à ce que mort s'ensuive (je n'ai pas vérifié cette information).

Samedi 9 septembre 1944. "4 policiers sont partis dans l'auto de Machin pour aller à Gensac couper les cheveux à une femme et arrêter un homme. Truc et son neveu sont parmi l'équipe".

Le 13 septembre suivant, notre témoin apporte des précisions : « A 11 heures le fils Duchmol de Pineuilh a été enlevé. A 14 heures, une jeune femme de 22 ans (inconnue) a été arrêtée, enlevée de chez elle sans nourriture ni vêtements chauds. Un résistant la fit conduire pour l'interrogatoire à la mairie. Pris de compassion, 2 policiers de l'ex-gendarmerie (foyenne) lui donnèrent un morceau de pain et une bille de chocolat. Dans la matinée, 4 femmes (région de Gensac) auraient été arrêtées pour l'opération de la coupe des cheveux".

Vendredi 15 septembre 1944. "Hier après un interrogatoire, le sieur Duchmol de Pineuilh a été relâché. 

Samedi 23 septembre 1944. "Le fils Duchmol de Pineuilh a été de nouveau arrêté. Soupçonné de colporter des lettres de l’épouse d’un présumé collaborateur à son mari, il a été jugé et condamné à avoir la tête rasée à l'exception d'une grande mèche de cheveux laissée dans le milieu de la tête. Défense lui a été faite de mettre un couvre-chef ; il doit être constamment tête nue ».

La raison de la tonte est fallacieuse. Le jeune homme, prétendait-on, était homosexuel, ce qui suffisait à le désigner à la vindicte très morale, à l’époque, de la population. Beaucoup d'hommes appartenant surtout au peuple, affirmaient la suprématie virile sur les femmes.

Conclusions :

Etablir un canevas expliquant les raisons de la tonte :

-      Les amoureuses d’un soldat allemand.

-      Les collaboratrices horizontales, dénonciatrices…

-      Les vengeances personnelles.

-      Des enjeux de pouvoir politique.

-      Pour une catégorie d'hommes, affirmer qu'ils ont tous les droits sur les femmes.

Les deux images ont été prises sur le net