Le samedi 1er juin 1940, La Petite Gironde titre : "Malgré leurs efforts désespérés, les Allemands n'ont pu empêcher 1) Les armées franco-britanniques de poursuivre leur marche vers le camp retranché de Dunkerque : 2) Une partie importante des contingents alliés de s'embarquer pour la Grande Bretagne".

 

A Ste-Foy, depuis le début du mois de septembre 1939, Armand Lalanne, un ancien poilu, a sorti les cartes donnant l'évolution du conflit et du front, à partir d'août 1914. Beaucoup de Foyens ont fait de même. Ils savent l'avancée allemande de jadis vers Paris. Ils se rappellent de l'arrivée des réfugiés du Nord et de Belgique et de l'ouverture d'un hôpital temporaire au Casino Rey : c'était au début du mois de septembre 1914. Ils ne manquent pas d'éléments de comparaison. Depuis septembre 1939, donc, ils évaluent les forces en présence, ils distinguent les avantages, ils crayonnent leurs cartes, ils esquissent les évolutions possibles.

 

Ce 1er juin 1940, ils prennent le titre de La Petite Gironde pour une gigantesque et tragique dérision. Ils savent ce qu'il signifie : "malgré leurs efforts désespérés, les Allemands n'ont pu empêcher les armées franco-britanniques" de s'enfuir et de s'embarquer pour la Grande Bretagne.

 

Chaque jour, La Petite Gironde apporte son lot de nouvelles rassurantes. Le dimanche 9 juin 1940, elle titre : "Les efforts désespérés de l'ennemi n'ont pu nulle part désunir nos troupes". Pendant une semaine, elle insiste sur le "courage" de nos soldats, leur "résistance acharnée" et leur "discipline". Qui peut y croire ? Le lundi 17 juin, le journal annonce que "le cabinet Paul Reynaud est démissionnaire. Le maréchal Pétain est chargé de constituer le nouveau gouvernement".

 

On connaît la suite. Lisons-là dans les journaux de l'époque. Mardi 25 juin, La petite Gironde titre : "Les hostilités avec l'Allemagne et avec l'Italie ont cessé la nuit dernière à 0 h 35". Le 10 juillet, l'assemblée nationale investit Patain des pleins pouvoirs. Le lendemain, il prend le titre de "chef de l'Etat français".

 

La réalité laisse les titres optimistes des journaux pour ce qu'ils sont, de piètres mensonges. Et la réalité, en pays foyen comme ailleurs, on la connaît. "Toute la côte de Dunkerque à la Panne n'était qu'une ligne ininterrompue de foyers d'incendie", écrit Jean Mariat dans son ouvrage, Prisonnier en Allemagne (publié en mai 1941 aux Editions de France). Les gens du Nord et les Belges ont reflué devant cette vague de désastres. Ce fut une débandade de militaires et de civils. Voici le témoignage de Jean Mariat depuis le front : « Des débris de l’armée belge et de l’armée française de l’Est nous arrivaient chaque jour en débandade. Pour se sauver plus vite, beaucoup de soldats avaient chapardé des bicyclettes de dames et, chaussés d’espadrilles ou de savates, ils allaient dans une ronde perpétuelle, sans pouvoir passer nulle part, car nous étions déjà encerclés... Ainsi, près d’un million de personnes, soldats et enfants, femmes et vieillards, mêlés à d’invraisemblables convois où l’ambulance côtoyait le tank et la poussette, les chariots attelés du génie, circulaient dans une ronde affolée de phalènes aveuglés par la lumière. Des avions bombardaient ces convois ineptes qui ressortissaient à une farce tragique. Des mamans continuaient à errer à l’aventure, poussant dans un landau de bébé un petit cadavre sanglant qui avait été une fillette blonde et rose… ».

 

C'était après le 15 juin 40, c'était la fin.

 

Ceux qui avaient fui avant l'encerclement avaient trouvé refuge ici et là, dans le sud de la France. 

 

Depuis le 10 mai, des réfugiés du Nord et de Belgique arrivent à Sainte-Foy. Le 15 mai, leur déferlement s’amplifie et ne cesse pas. Le gros du passage se fait entre le mardi 18 juin et le mardi 25 juin. Les arrivants de la mi-mai donnent de la guerre une vision terrible qui anéantit les annonces clinquantes de La Petite Gironde. A Sainte-Foy, Jean Corriger note : « Il faudrait des volumes pour dire les choses horribles qu’on entendait raconter, la traversée des villes en flammes, les cadavres dans les fossés, les familles séparées, les mères sans enfants, et les enfants sans mères, les femmes portant à pied, pendant des kilomètres, leurs bébés morts dans leurs bras, les vieillards abandonnés, agonisant sur les talus. Tout ce que la guerre peut présenter d’horreur était là, dans les témoignages que chaque coin de rue pouvait entendre, dans l’atmosphère réchauffée de ces journées de fièvres ».

 

Avec les civils, des groupes de militaires arrivent en pays foyen. Les uns appartiennent à l'armée française, les autres à l'armée belge. Courage, résistance acharnée, discipline ? Peut-être, maison pour finir par la débâcle et l’exode. Le 10 juin, le gouvernement  a quitté Paris pour se rendre à Bordeaux. Le mercredi 19 juin, le siège de la Banque de France est transféré à Bordeaux. Où s’est réfugiée la Cour des Comptes, où se trouvent les membres du Conseil d’Etat et de tant d’organismes publics ? Pendant quelques jours, on l’ignore. Des industriels, des patrons et des commerçants et leurs employés ont trouvé refuge dans la moitié sud de la France. On estime à dix millions le nombre des repliés. Un quart de la population.

 

A la fin du mois de juin, dans La Petite Gironde, la rubrique « perdu – trouvé » commence à s’étoffer. Les annonces mentionnent les chats, les chiens et les canaris perdus, les malles en osier, les emballages contenant des vêtements ou les portraits de famille, la sacoche contenant des provisions et des titres, tous égarés en route… Le 1er juillet apparaît une nouvelle rubrique : « Pour les réfugiés, recherches ». Les familles recherchent leurs membres « égarés » pendant le repli : enfants, père, mère, grands parents, d’autres demandent des nouvelles de leur fils, soldat. Des groupes de militaires signalent leur position de repli à leur régiment dont ils ignorent la position. Des patrons cherchent leurs employés, des employés signalent leurs lieux de repli à leurs patrons.

 

Depuis le début du mois de juin, un service de regroupement fonctionne au centre d’accueil de la gare Saint-Jean. Est-il débordé, a-t-il fallu attendre la déroute militaire et la signature de l’armistice pour que la Petite Gironde ouvre ce service de recherches ? Je l’ignore.

 

Chaque jour, la rubrique « Recherche » s’accroît. La Petite Gironde paraît alors sur quatre pages et cette rubrique en occupe presqu’une avant de se restreindre à une dizaine d’annonces, à la fin du mois de juillet 1940.

 

Pendant un mois, la grande misère des réfugiés déferle sur des colonnes entières, dans de petits entrefilets : un entrelac de drames humains de toutes sortes dont la lecture suscite l'anxiété, l'angoisse. Après quelques sondages, j’ai retenu des annonces qui concernent des personnes résidant en pays foyen. Pour répondre à la demande que m’a faite un correspondant de Maubeuge, j’ai recopié quelques annonces émanant d’habitants du Nord de la France, de Maubeuge à Lille.

 

A suivre.