Voici le texte d'une lettre de dénonciation qui fut écrite à l'intention du "commandant de la Kommandantur de Bergerac" :

anonyme

"Monsieur le Commandant,

Monsieur Untel, propriétaire à tel endroit, commune de Chose par Ste Foy la Grande a un fils Hector Untel qui est dans le maquis. Le père Untel est gaulliste et même communiste. Il reçoit des maquisards dans sa maison et dans une ferme à côté de l'église de là-bas, son fils vient s'y réfugier paraît-il quelquefois".

Un tortillon élégant sert de signature.

signature

La lettre n'est pas datée. Les noms sont modifiés, Hector n'est pas le prénom du fils et la seule indication que je laisse subsister est qu'il s'agit d'une commune du canton de Sainte-Foy. 

La dénonciation est concise et imparable : le fils est "dans le maquis", le père est "gaulliste et même communiste". Le père reçoit "des maquisards dans sa maison" et le fils se réfugie parfois dans une ferme isolée qui est située avec précision.

On a estimé de trois à cinq millions le nombre de lettres de dénonciations expédiées en France, à diverses administrations, pendant l'occupation. La France comptait alors 40 millions d'habitants. La "rénovation de la race", la "cohésion nationale" et l'exaltation de "l'âme collective", thèmes porteurs de la Révolution nationale, trouvèrent un nombre faramineux de délateurs anonymes ou non.

Le Corbeau, film d'Henri-Georges Clouzot sort le 28 septembre 1943. S'il reprend un fait divers ancien, il interfère dans ce climat de délation qui règne alors en France. Au succès du film, s'ajoutent la polémique et des réactions inattendues pour un observateur d'aujourd'hui : "Ce film nouveau fait courir tout Paris et aussi tout Vichy. Il présente un vif intérêt d'actualité. Il fustigue l'épidémie du jour : la maladie des lettres anonymes", lit-on dans alors dans Radio National du 7 au 13 novembre 1943. "Il sévit à tel point, ce fléau, qu'une loi spéciale vient d'être faite pour châtier les auteurs de dénonciations calomnieuses. Les délations non signées submergent les bureaux de police et les autorités. Mais allez donc courir après ces vipères malfaisantes !"

radio

La suite de l'article est intéressante pour l'histoire locale, le canton de Sainte-Foy ayant été rattaché au département de la Dordogne : "Le préfet de la Dordogne applique dans son département un remède original et fort habile. Les détestables lettres anonymes sont affichées à la porte des mairies et des villages où elles ont été postées. Ainsi la plaie est débridée. Chacun est informé de ce dont on l'accuse, et les écrivains anonymes, en venant aux nouvelles, mettent le nez dans leurs propres ordures... Gageons qu'il ne faut pas longtemps, dans les petits pays, pour mettre un nom sur le corbeau du cru et refroidir son goût pour la littérature apocryphe".

Cette mesure concerne les lettres anonymes. Celles qui portent le nom et l'adresse de l'expéditeur ey qui sont signées sont prises en considération.

La lettre citée fut-elle affichée à la porte de la mairie ? Qui étaient les victimes de la dénonciation ? Qui était le corbeau ? Quelles suites furent données à cette délation ?

Il s'agit de répondre à ces questions avant de classer cette lettre avec les millions de lettres nauséeuses analogues. Ou non.

Le père Untel est un petit propriétaire terrien. Patriote ? Oui, comme tant de gens qui pensent que le maréchal Pétain incarne la France et qui approuvent sa politique de collaboration avec l'Allemagne nazie. Il voisine avec plusieurs adhérents du Parti Populaire Français de Jacques Doriot. Des réunions se tiennent chez les Chose. Elles sont animées par "le vieil Arthur" qui habite une cabane des environs. Il avait lu et il connaissait l'histoire de France. J'ignore s'il s'était abonné au quotidien de Doriot, "Le Cri du Peuple". "Pendant la guerre, raconte un de ses voisins, quand il passait devant chez nous, il levait le poing en criant "Doriot, Doriot". Un jour, mon père lui a dit : "Si tu refais ça, je te donne un coup d'aiguillon". Il ne l'a plus fait". Il est difficile d'aller au delà de ce témoignage pour retrouver le contenu politique de ces réunions.

En novembre 1942, Hector, le fils du père Untel est incorporé dans les "Chantiers de la Jeunesse Française", à Saint-Pé de Bigorre.

chantiers

A son retour, il adhère au Service d'Ordre de la Milice de Sainte-Foy ("Il est galonné", se souvient un témoin), puis, il entre dans la Milice de Sainte-Foy, en compagnie de deux de ses proches voisins.

En août 1944, beaucoup de miliciens foyens accompagnent des éléments de l'armée allemande dans leur repli vers l'Allemagne. Plusieurs se retrouvent dans Berlin. Ils y font le coup de fusil contre les Russes avant de s'échapper et de regagner la France. Avec un autre milicien foyen, le fils Untel choisit une autre voie. Il a disparu assez tôt et quand il revient en pays foyen, après la libération de Sainte-Foy, il arbore l'uniforme d'un lieutenant d'aviation. Il s'engage dans les Forces Françaises de l'Intérieur. Avec un autre milicien foyen, il s'engage dans la 1ère Armée Française qui entre en Allemagne et se dirige vers Berlin.

armée

Reprenons la lettre de dénonciation. Elle mentionne la ferme du père Untel dans laquelle "son fils vient s'y réfugier paraît-il quelquefois". Deux réfugiées polonaises habitaient dans cette ferme. Ce n'était pas un repaire de maquisards : le fils Untel et tels de ses copains du P. P. F. venaient y courir le guilledou, ce qui se savait.

La lettre de dénonciation s'ajoute à ces tentatives du père Untel et de son fils pour éviter de répondre de leurs activités de collaborateurs. Elle se veut sans appel : le père est qualifié de "gaulliste et même communiste". Mais comment peut-on être à la fois gaulliste et communiste ? Par contre, dès le mois de mars 1942, le Service d'Ordre de la Légion a reçu pour mission de surveiller les gaullistes et les communistes, désignés sous les numéros 87 et 86. Une circulaire prescrit d'établir la liste des meneurs :

liste

Ces documents internes du S.O.L. ne mentionnent ni Juifs, ni Francs-Maçons. Ils ne visent que deux bêtes noires du régime de Vichy, les communistes et des gaullistes. Le père Untel ne peut être qu'un opposant forcené du maréchal Pétain : n'est-il pas qualifié à la fois de gaulliste et de communiste ?

Qui est l'auteur de cette délation ? La lettre émane de la famille Untel. De sa part, elle constitue une ultime tentative pour se démarquer d'activités collaborationnistes récentes.

Le Comité de Libération de Sainte-Foy ne se laisse pas prendre dans ces manoeuvres. Fin septembre 1944, il établit la liste des 30 membres du Parti Populaire Français, des 12 membres du Service d'Ordre de la Légion et des 29 miliciens du canton de Sainte-Foy, des "indicateurs" de l'ennemi, de "la Gestapo" et des Waffen S.S. de Sainte-Foy la Grande. Il dresse aussi la longue liste des "Croix de Feu" foyens.

Le fils Untel n'échappe pas à ce repérage. Il figure dans la liste des miliciens avec la mention : "F.F.I., aux armées en Alsace".

Il fut arrêté, jugé et condamné. Son copain milicien qui partagea son aventure fut aussi arrêté, jugé à Lille et condamné. J'ignore ce que devint le fils Untel. Son copain profita rapidement des lois d'amnistie. Il revint s'installer en pays foyen où il termina ses jours. 

Cette lettre de dénonciation n'était qu'un leurre qui, à l'époque, ne trompa personne.