1 – Les archives locales.

Les Archives départementales de la Gironde conservent de nombreux registres de notaires foyens. Le plus ancien fut rédigé en 1587. Que représentent ces fonds ? Au début du 17ème siècle, une douzaine de notaire exerçaient leur charge à Sainte-Foy et un aux Lèves. On ne conserve de registres que de cinq d’entre eux. J’ai dépouillé vingt registres allant de 1587 à 1622, soit plusieurs milliers d’actes pour en trouver moins d’une dizaine passés par les Géraud de Langalerie. Il est probable que les registres de leur notaire attitré n’ont pas été conservés. Je n’ai pas prospecté les registres de notaires foyens plus récents.

Je n’ai pas vu les archives émanant du Parlement de Bordeaux, dans la série B, ni les titres féodaux de la série E, ni les deux documents et les notes sur cette famille qui sont classés dans la série J[1].  

Les archives municipales de Sainte-Foy conservent une belle série des registres de délibération de la jurade à partir de 1549. J’ai commencé à transcrire le registre allant de 1549 à 1563. Les registres les plus récents ont été publiés et donnent des informations sur les Géraud de Langalerie pendant la Révolution française. Le terrier de Sainte-Foy établi en 1621 mentionne deux maisons appartenant à des membres de cette famille. Les séries CC et EE contiennent quelques documents.

Mes recherches dans ces fonds d’archives ne suffisent pas pour établir une généalogie de la famille ni pour situer avec précision ses membres dans le contexte de leur époque. Dans ces fonds d’archives, les plus anciens documents localisés datent de la fin du 16ème siècle. Ils montrent que la famille Géraud de Langalerie possédait un domaine portant ce nom et situé dans la paroisse de Saint-Quentin de Caplong. En 1614, un acte de notaire qualifie François Géraud de Langalerie d’écuyer[2]. Les Langalerie vivaient noblement et ce titre d’écuyer évoque une époque plus ancienne et renvoie à une question : quelle est l’origine foyenne des Géraud de Langalerie ?

2 – Les archives familiales.

En 1869, Front-Charles de Langalerie reprit les archives de la famille et les classa[3].  En 1868, Louis-Pierre d’Hozier venait de publier un complément à l’Armorial général de France qui donnait une notice sur les Langalerie. Cette publication stimula Front-Charles qui s’y référa volontiers et la compléta amplement. Les plus anciens documents qu’il mentionne se rapportent à Guillaume Gérault, seigneur de Lamothe-Charente, co-seigneur de Belle-Joye, qui se maria en 1260. 

Dans la dédicace qui ouvre son travail, Charles-Front de Langalerie expliqua comment les archives de sa famille furent préservées pendant la Révolution française : « Il n’y a peut-être pas deux familles en Guyenne qui possèdent autant et d'aussi nombreuses archives que les nôtres. Nous devons cet avantage à une circonstance que je veux vous faire connaître. Madame de Langalerie, née de Tauzia, mon excellente et respectable grand-mère, nous a raconté, qu'étant veuve et se trouvant seule à Langalerie, au moment de la tourmente révolutionnaire, le peuple égaré fouillait les châteaux pour détruire les papiers et tous les signes aristocratiques des ci-devant nobles. La maison de Langalerie, située sur la commune de Saint-Quentin, ne fut pas plus épargnée que les autres. Prévenue à temps, ma grand-mère fit précieusement cacher les titres et les papiers de Langalerie, mais, pour donner le change, et, comme elle possédait une grande quantité de parchemins provenant de la maison de Gervain, à laquelle nous avions été alliés, elle leur donna ceux de Gervain dont ils firent un autodafé, persuadés qu'ils anéantissaient toutes les archives de la maison, tandis que les nôtres furent habilement et entièrement préservées ».

En 1995, MM. Philippe Walckiers et François-Ferdinand Cochin publièrent une généalogie de la famille Géraud de Langalerie, synthèse des données dont disposait alors la famille. Depuis, ce travail a été régulièrement mis à jour et M. Cochin précise : « cette étude est le fruit d’un travail commun, entamé il y a près de trente ans sous la férule de Charles de Langalerie (1901-1988), et repris par son gendre, Philippe Walckiers (1933-2004), qui a beaucoup contribué à cet ouvrage, notamment, comme chartiste ».

La généalogie achevée et mise en forme par M. Cochin commence en 1260 par le plus ancien Géraud connu avec certitude et donne l’origine de la branche foyenne ainsi que la lignée des Géraud de Langalerie qui se sont succédés dans leur domaine de Saint-Quentin de Caplong. Je remercie M. Cochin qui m’a fort aimablement communiqué son travail[4] que j’ai amplement utilisé sans le citer à chaque fois, les notes de bas de page auraient été trop nombreuses. Il suffit de préciser que toutes les indications de généalogie proviennent de ce travail. 

3 – Le premier Géraud en pays foyen. 

La famille Géraud est originaire de l’Angoumois. En 1483, un membre de cette famille s’installa en pays foyen. M. Cochin écrit : « En 1483, Jehan Géraud, second fils de Louis ou Loys Géraud, quitta l'Angoumois et fut s'établir à Agenais en épousant le 19 juin 1496, Jeanne de Béraud, dame du fief et manoir noble de Langalerie, paroisse de Saint-Quentin, près Sainte-Foy la Grande. Ce sont les fondateurs de la branche Géraud de Langalerie. 

Pourquoi Jehan Géraud se fixa-t-il à Agenais ? Peut-être parce qu'il y avait un oncle ou un cousin, François Géraud, qui, une trentaine d'années plus tôt, était lui aussi "descendu" à Agenais, sur les rives de la Dordogne, pour y épouser en 1468, Antoinette de Beaupoil de la Force, fille de Jean de Beaupoil, second fils d'Yves de Beaupoil, seigneur de Noë-Malet, et, de Marie Laforest. Jean de Beaupoil avait épousé le 27 juillet 1440, Marie Prévost, fille d'Hélie Prévost, seigneur de la Force et de Masduran en Périgord, et, de Catherine de Tallayrand de Grignols. 

François Géraud et sa femme, Antoinette, étaient tous deux seigneur et dame de Litterie, paroisse de Flaujagues, sur les bords de la Dordogne, entre Sainte-Foy et Castillon. Ils n'eurent point d'enfants et laissèrent une partie de leurs biens, par succession, à Jehan Géraud. La plus grande part de ces biens, dont Litterie, passèrent aux Flamenc de Bruzac, une des plus anciennes familles du Périgord ». 

Nous apprenons le patronyme des seigneurs qui possédèrent Langalerie avant la famille Géraud : les Béraud[5] et aussi que Jean Géraud avait déjà des attaches familiales à proximité de Sainte-Foy.

En 1483, le pays foyen était en pleine phase de repeuplement et de reconstruction après les désastres causés par la Guerre de Cent Ans. La bataille de Castillon, en 1453, avait mis fin à cette guerre. Depuis le début du 15ème siècle, la bastide de Sainte-Foy et la campagne environnante avaient subi une suite de malheurs : passages de troupes de soldats ou de brigands, épidémies et famines. Après le départ des Anglais, les premières mesures prises par l’administration royale française furent de procéder à l’inventaire des terres vacantes, à les intégrer dans le domaine royal puis, à attirer des gens en leur offrant des « loyers » d’un faible montant. Des migrants vinrent de l’Angoumois, du Poitou et du Quercy en particulier[6]. Des années 1460 aux années 1490, on conserve une cinquantaine de documents ou de mentions de documents concernant l’arrivée de ces migrants qui relevèrent le pays foyen de ses ruines. Ce contexte de renouveau économique et social explique-t-il l’arrivée de Jean Géraud, et celui-ci participa-t-il à ce mouvement ?  

Ces notes ne précisent pas la date de naissance de Jean Géraud. Elles apportent d’autres précisions : par testament du 18 novembre 1526, Jean Géraud et Jeanne Béraud, dame de Langalerie, son épouse, instituèrent pour héritier principal et universel leur fils aîné, Simon[7]. Jeanne Béraud décéda le 31 août 1529, et Jean Géraud le 15 mai 1539[8].

4 – Les Géraud de Langalerie et la Réforme.

Simon Géraud, écuyer, devint donc seigneur de Langalerie à la mort de son père, en 1539. Simon était né le 20 juillet 1502 ; il décéda le 8 juin 1563. Le 28 juillet 1530, il avait épousé Ramie du Puy, décédée le 21 avril 1583[9]

Leur fils Jehan, écuyer, seigneur de Langalerie, naquit le 8 octobre 1532 et décéda le 29 décembre 1609. 

« Il fut l’un des avocats les plus marquants au Parlement de Bordeaux, de 1550 à 1590 : il fut le premier à défendre les Réformés dont il avait épousé les doctrines ».

Cette phrase est extraite de la généalogie que m’a communiquée M. Cochin et elle aborde le problème de conscience qui se posa à Jean Géraud de Langalerie. Le Parlement de Bordeaux exerça une répression sans pitié contre les premiers réformés de son ressort. Le 22 décembre 1541, le Parlement décida une prise de corps contre Aymon de la Voye qui était arrivé récemment à Sainte-Foy pour y prêcher la Réforme. Il fut arrêté, interrogé sous la torture, condamné à périr sur le bûcher et exécuté à Bordeaux le 31 août 1542[10]. Jean Géraud de Langalerie avait alors 10 ans et, jusqu’à sa mort, en 1609, il put constater les progrès de la Réforme, l’incessante répression menée par le Parlement de Bordeaux, en pays foyen et à Bordeaux, et les guerres civiles, comme on disait à l’époque. Il fut pris entre la position ferme du  Parlement et l’attitude permissive que la jurade foyenne adopta envers les protestants à partir des années 1550. 

Pour quelles raisons et quand Jean Géraud adhéra-t-il à la Réforme ? A l’époque, les petites gens comme les nobles se donnèrent beaucoup de raisons d’embrasser la Réforme et celles de Jean nous échappent. Le plus ancien livre de raison de la famille Géraud de Langalerie qui a été conservé fut tenu à jour, génération après génération, de 1502 à 1776. Il donne deux dates qui marquent l’adhésion de Jean Géraud à la Réforme. Le 28 octobre 1554, Jean Géraud et son épouse font baptiser leur bébé, né la veille, dans l’église de Saint-Quentin. « Son perrin fust monsr mestre Guilhaume de Vergoing conseiller en la court de parlement de Bourdx – oncle de madfeme et merrine damoiselle Ramie du Puy ma mere ».

« Le sixieme febvrier 1563 madfeme sacoucha alhure de minuit dudt jour dung enfant masle qui fut baptisse en leglise de Dieu Reformee au lieu de Landerrouat par le ministre de Duras (1) et en la maison de Gaston Meynard dudt Landerrouat / son perrin fust messire Jacques de Dureffort baron de Castelbajac puyne de la maison de Cyvrac et merrine aulte et puissante dame Barbe de Maupas dame dudt Duras et luy a este mis nom Jaques ».

Cependant, deux événements qui se déroulèrent en 1560 et en 1561 éclairent l’évolution des convictions religieuses de Jean Géraud. 

En juin 1560, le juge de Sainte-Foy fit arrêter un séditieux acquis à la Réforme, Bichon dit Peyrot lou Mau. Six ou sept semaines plus tard, deux ou trois cents hommes forcèrent la prison et le délivrèrent. Redoutant la réaction du Parlement de Bordeaux, les consuls de Sainte-Foy prirent conseil de deux avocats, Jean Géraud de Langalerie et Tarneau[11]. En prenant le conseil de Jean Géraud de Langalerie, les consuls de Sainte-Foy s’adressaient à un ami et à un coreligionnaire. Jean Géraud et Tarneau, semble-t-il, suggérèrent aux consuls d’avoir recours au roi de Navarre. C’est en tout cas ce qu’ils firent. 

En avril 1561, les consuls de Sainte-Foy, que le Parlement de Bordeaux menaçait sans cesse de sanctions et d’emprisonnement pour leur mansuétude envers les réformés, écrivirent à M. de Burie, lieutenant du roi, « qu’on ne sçaurait empescher les ministres de prescher, veu la multitude du peuple qui les suyvent à leurs presches et veu qu’ils ne preschent que l’Esvangille »[12]. Ces deux arguments, Jean Géraud les développa dans un discours qu’il prononça le 3 septembre suivant, devant la jurade de Bordeaux et le lieutenant du roi, M. de Burie. 

En 1771, Dom Devienne rapporta cette scène ainsi : « Le lieutenant de Roi ayant défendu, par une Ordonnance en date du 3 septembre 1561, les assemblées de Religionnaires, sous des peines très-grieves, ils firent des remontrances ; & dans une assemblée de la Maison-de-Ville, l’avocat Langallerie parla fortement, pour prouver qu’on ne devoit point interdire l’exercice de la nouvelle réforme »[13]

En 1884, Gaullieur donna des couleurs au récit : « Un avocat courageux et convaincu, Jehan Géraud, seigneur de Langalerie, près de Sainte-Foy, y prit la parole au nom des calvinistes (dans une réunion des jurats de Bordeaux, à l’Hôtel de Ville, en présence de M. de Burie, lieutenant du roi). D’une voix éloquente et ferme, il soutint que les religionnaires avaient le droit de se réunir. C’était évidemment mal choisir le terrain de la défense, puisqu’on était encore sous le régime de l’Edit de Juillet, qui interdisait les assemblées religieuses d’une manière absolue. Aussi, M. de Burie se borna-t-il à faire connaître à M. de Langalerie « la volonté du Roy » »[14]

Dans l’été 1560, Jean Géraud, seigneur de Langalerie, avait déjà adopté les thèmes, pour ne pas dire la théologie, et les pratiques de la Réforme. En septembre 1561, il intervint dans une assemblée officielle et hostile pour affirmer et défendre ce que nous appelons aujourd’hui la liberté de conscience. D’autres documents, à localiser, s’ils ont été conservés, permettraient de suivre l’évolution de sa foi jusqu’à ce jour de septembre 1561 où il l’exprime publiquement. Claudine Cordier signala que les seigneurs du pays foyen ne se déclarèrent en général comme protestants qu’à partir de 1561[15] et souvent, pour des raisons politiques. 

Qu’est devenue la bibliothèque de Jean ? Elle contenait probablement les Evangiles en français, et les 150 psaumes de David mis en français par Clément Marot sur la musique de Claude Goudimel, qui furent publiés en 1564. 

Les descendants de Jean Géraud, seigneur de Langalerie, restèrent protestants jusqu’au milieu du XVIIème siècle : Louis XIV avait lancé une série de brimades contre les protestants qui aboutit à la Révocation de l’Edit de Nantes. 

Le 6 novembre 1553, Jehan Géraud avait épousé Marie de Vergoing en premières noces[16]. Elle lui donna quatre enfants et décéda à Bordeaux le 30 août 1576. Le 7 septembre 1577, Jehan épousa en secondes noces Marguerite de Celliers, née vers 1549, veuve de Tucolle de La Roche de Puymirol. De son second mariage, Jehan eut sept enfants dont Isaac et Jehan qui lui succéda. Avant  de donner une brève notice sur ce Jehan, arrêtons-nous en compagnie d’Isaac.


[1] Arch. dép. Gironde, 8 J 1160 et 9 J 347

[2] Droit cédé par François Géraud de Langalerie, écuyer, à Simon Gentillot le jeune (Arch. dép. Gironde, 3 E 35 485, f° 336).

[3] Front-Charles de Langalerie naquit à Sainte-Foy, rue de l’Union (actuelle rue Pasteur, la maison familiale est devenue la résidence « Corriger »), le 10 mars 1806.

[4] Généalogie de la famille des Gérault de Langalerie, janvier 2012.

[5] Sur les Béraud : Arch. dép. Gironde, fonds d’Arlot de Saint-Saud, J 45 et 9 J 320.

[6] Ainsi, Antoine Lajonye s’installe à Pineuilh, paroisse touchant Sainte-Foy, en 1471. Ses descendants portèrent le surnom de « Figeac » jusqu’au début du 17ème siècle.

[7] Ce testament est un document remarquable qui justifie une étude particulière. Signalons cet item : « et ont les dicts testateurs esleu leurs sepultures dedans l’Eglise paroissiale de Sainct Quentin dont ils sont paroissiens devant le grand auteil au lieu ou ils sont acoustumes faire prier Dieu pour les deffuncts, a cause que les sepultures acoustumees de la dicte mayson de Langalerie demeuroient et sont soubs le grand auteil lorsque la dicte eglise fust allongee » - Archives de la famille Géraud de Langalerie, texte communiqué par M. Cochin.

[8] Notes de M. François-Ferdinand Cochin.

[9] En 1608, Jean Dupuy seigneur de Bergue (ou Baigne ?), du Barrail, de la Siguenie... est époux de Melle du Barrail (à Eynesse). Ils eurent un fils Jean qui meurt en 1631 (Patry). En 1614, Jean Dupuy seigneur de Bagne rend hommage pour Mézières à l'archevêque de Bordeaux (9 J 277). En octobre 1614, droit cédé pour Gabriel Leguely sieur de la Broucau à lui fait par Joseph Dupuy sieur de Moustelat (3 e 35 485, f° 277). Le Barrail se trouve dans l’actuelle commune d’Eynesse, la Siguenie à Saint-André et Appelles, le Moustelat à Pessac-sur-Dordogne. Ramie du Puy appartient-elle à une de ces familles ?

[10] Cordier, cité, p. 40 et s.

[11] Cordier, cité, p. 97. Comme son collègue, Tarneau était acquis aux idées de la Réforme.

[12] Arch. mun. Ste-Foy, BB 1, f° 350, délibération du 30 avril 1561.

[13] Dom Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, 1771, p. 133.

[14] Ernest Gaullieur, Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du Parlement de Guyenne, 1884, p. 300. Je ne conserve hélas pas l’ouvrage de Darnal, Supplément des Chroniques de la noble ville et cité de Bourdeaux, 1620, qui rapporte ce fait f° 75 v°.

[15] Cordier, cité, p. 87.

[16] En 1542, Guillaume de Vergoing, conseiller au Parlement de Bordeaux se rendit à Gensac, Sainte-Foy, Tonneins et lieux circonvoisins pour faire juger les « sectateurs et observateurs des doctrines de Luther et autres » (Cordier, cité, p. 51). Il revint à Sainte-Foy pour les mêmes raisons à partir de juillet 1556 (Cordier, cité, p. 72). Guillaume de Vergoing était l’oncle de Marie de Vergoing, épouse de Jean Géraud de Langalerie.